19.04.2008

chapitre 5 - d

Manuscrit H

Ramsès avait participé presque malgré lui à la controverse animée que la théorie de sa mère avait provoquée. Il ne comprenait pas comment, à ce stade de l’enquête, elle osait se lancer dans des accusations si peu étayées. Sa mère ne cachait pas son opinion sur la question : « Les hypothèses, » prétendait-elle « permettent de déblayer les buissons épineux de l’investigation. » Ramsès eut un sourire involontaire en se remémorant l’expression qu’avait arboré le visage de son père à cette déclaration outrancière.
Á son avis, le seul point essentiel qui ressortait de la discussion était l’incompréhensible mensonge du jeune Amine. La veille, David et lui n’étaient pas ressortis dans les cafés de la ville, craignant de laisser la maison à la seule garde du vieil Abdullah et de son neveu. Même si la force herculéenne et le courage de Daoud ne faisaient aucun doute, Ramsès se fiait davantage à son ouïe qu’à celle de quiconque en cas de danger. Mais ses craintes avaient été vaines et la nuit s’était écoulée sans la moindre alerte. Son père n’avait pas eu plus d’animation au musée. Ramsès comptait donc recommencer ses expéditions nocturnes dès la nuit suivante. Partir à la recherche du garçon serait une tâche tout à fait adaptée à Ali le Rat et son acolyte muet.
Il s’apprêtait à annoncer sa décision à David lorsqu’il prit conscience de la rêverie inhabituelle de son ami. Celui-ci fixait la fenêtre sans la voir, les yeux dans le vague.
- Tu es bien silencieux, remarqua Ramsès de la voix traînante d’un Britannique bien-né. Aurais-tu été troublé par Miss Jane ?
- Comment ? s’exclama David en sursautant. Oh ! Non… Elle est mignonne, c’est certain, mais aussi animée qu’une plante en pot.
- Alors à quoi pensais-tu ?
- A ce que nous a dit Archie ce matin, répondit David après un moment de silence.(Il parlait d’un ton un peu hésitant comme s’il cherchait à exprimer au mieux ses pensées.) A la grandeur et la décadence de mon pays. A ce que Tante Amelia disait aussi l’autre jour, tu te rappelles ? Que les Britanniques œuvraient en Egypte depuis vingt ans et que c’était une chance pour le pays.
- Et tu n’es pas d’accord avec elle ? demanda Ramsès d’un ton soigneusement contrôlé.
- Je ne suis pas certain que tous les Egyptiens partagent le point de vue des Anglais sur la question ! s’exclama David.
- C’est ton point de vue qui m’intéresse, David, précisa Ramsès.
- Je ne sais pas trop, répondit l’autre en tournant vers lui des yeux troublés. Je suis Egyptien, Ramsès. Je sais que les Britanniques ne m’accepteront jamais comme un égal, et cela me bouleverse que mon propre pays ne soit pas jugé digne de se gouverner sans tutelle. Est-il donc anormal que je ressente parfois un sentiment quelque peu… nationaliste ?
- Non, soupira Ramsès. Je suppose que non. De ta part du moins. Par contre, cela m’étonne qu’Archie se soit lancé dans ce débat.
Il y eut un bref coup à la porte et Nefret entra. Elle jeta un coup d’œil aux deux garçons qui s’étaient retournés vers elle et s’écria :
- Vous en faites une drôle de tête ? Que se passe-t-il ?
- Nous parlions du cours de ce matin, répondit Ramsès.
- Oh, David, s’exclama Nefret en avançant vers lui de son pas dansant. Je savais que tu serais troublé. Mais c’était intéressant, n’est-ce pas ? Avez-vous remarqué que la dinde n’a pas seulement ouvert la bouche – du moins, fit-elle d’un ton un peu cassant, pas avec nous. (Elle regarda Ramsès, le sourcil levé.)
- La dinde ? protesta David. Nefret, ce n’est pas très gentil…
- Je pensais que Mère voulait attirer le père de Miss Jane pour l’interroger, dit Ramsès, le visage fermé. Si nous ne recevons que la fille et sa gouvernante sourde, je ne vois pas en quoi cela fera avancer notre enquête.
- Comment sais-tu que Miss Camilla est sourde ? ne put s’empêcher de demander Nefret.
- C’était le sujet du bref aparté que tu as surpris, dit Ramsès sans s’expliquer davantage.
Nefret avait un humour souvent corrosif et il ne se sentait pas enclin à s’y soumettre en avouant le trouble que l’attitude étonnante de Miss Jane avait provoqué en lui le matin. Comment la jeune fille avait-elle pu deviner ce à quoi il pensait au sujet de la gouvernante ? Elle avait répondu à son jugement comme s’il l’avait formulé à voix haute. Ramsès savait parfaitement que son visage ne laissait rien exprimer – il avait assez cultivé son air de pharaon (comme disait Nefret). Pourtant, sans même le regarder, Miss Jane avait perçu ses réflexions. Et cette idée lui déplaisait au plus haut point.
- Où sont mes parents ? demanda Ramsès pour changer de sujet.
- Ils ont accompagné Cyrus jusqu’à la zabtiyeh (nda : bureau de police). Le professeur tenait avant tout à aller interroger Ricetti.
- Il y a peut-être un lien entre lui et le musée, commença David.
- Nous n’allons pas recommencer le jeu inepte des hypothèses insensées, protesta Ramsès. Nous ne pouvons rien avancer sans éléments nouveaux. Je ne conçois pas que l’on accuse ainsi autrui sans la moindre preuve.
- Ricetti a un passé tellement chargé qu’une accusation de plus n’y changerait rien, dit Nefret en riant, mais je te comprends, mon garçon. Tu as le cœur noble.
Ramsès lui lança un regard hautain qui la fit éclater de rire.
- Je suppose qu’aucune tâche n’a été prévue pour nous ? demanda David en les regardant l’un après l’autre d’un air un peu inquiet.
- Je dois aller avec Tante Amelia prendre le thé au Shepheard’s, dit Nefret. Elle veut interroger quelques personnes qui ont connu la signora Petri. Le professeur a refusé d’y assister.
- Tu m’étonnes ! grommela Ramsès. Que compte donc faire Père pendant ce temps ?
- Je n’y avais pas pensé ! s’écria Nefret en écarquillant les yeux. Mais tu as raison, il a certainement une autre idée derrière la tête.
- Je me chargerai de le suivre cet après-midi, annonça Ramsès. Non ! ajouta-t-il en coupant net à la protestation de David. Á mon avis, il serait préférable que tu passes un peu de temps avec ton grand-père. Tu lui as certainement manqué cet été. Abdullah ne veut pas le reconnaître mais il vieillit beaucoup.
- Il a insisté pour accompagner le professeur au musée ce soir, dit David les sourcils froncés. Est-ce bien prudent ?
- Pourquoi pas ? dit Nefret. Il ne s’est rien passé la nuit passée.
- C’est pour bien cela que Père a accepté qu’Abdullah vienne, admit Ramsès. Et Feisal ira avec eux.
- Pourquoi Feisal ? demanda David. Il y était déjà la nuit passée.
- Daoud semble définitivement destiné à rester à la maison pour protéger les femmes et les enfants, remarqua Nefret en riant. C’est à dire nous, je vous signale ! Selim doit être jugé trop jeune – et puis Feisal est le fils aîné de la famille après tout.
- Il n’est pas très vif… commença David.
- Il le sait, coupa Ramsès. Et je crois qu’il en garde une certaine rancœur contre son jeune frère qui est plus brillant.
« Et contre toi, qui bénéficie d’un traitement si différent du sien ! » aurait-il pu ajouter – mais il ne le fit pas. Les yeux candides de David prouvaient amplement qu’une telle idée ne l’avait pas effleuré.

* * *

La visite à la zabtiyeh avait été extrêmement décevante ainsi que j’en fis part à Nefret en attendant nos invités sur la terrasse de l’hôtel. Malgré la présence de M. Maspero, le chef de la police s’était montré réticent à nous informer de ses progrès. A mon avis, il n’y en avait aucun d’ailleurs. Ce gros homme semblait avant tout soucieux d’éviter un blâme en haut lieu – hypothèse hautement improbable selon moi vu que le seul Britannique à avoir été tué, Jeremiah Hawkins, n’était pas suffisamment important pour que les autorités s’émeuvent de sa disparition. L’homme ne laissait aucune famille derrière lui.
Nous n’avions pas davantage été autorisé à rencontrer Ricetti. Il avait été déporté quelques mois auparavant dans un oasis et le policier nous assura d’un air pompeux qu’il était parfaitement gardé. Emerson avait piqué une belle colère mais la piste semblait tourner court.

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