17.04.2008
chapitre 5 - c
***
Ce ne fut qu’après le déjeuner que j’eus enfin l’opportunité de tous nous réunir pour le conseil de guerre que j’avais prévu le matin. Bien que les enfants aient été étonnamment discrets sur leur première leçon, j’avais l’intuition qu’il y avait anguille sous roche. Le sujet pouvait cependant attendre. Je pensais que le silence inhabituel de Nefret était le signe que cette jeune entêtée continuait à bouder.
Nos amis Egyptiens s’étaient joints à nous, Emerson leur ayant déjà expliqué les grandes lignes de notre problème. Je fis part à mon auditoire de ce que nous avions appris le matin-même concernant la résurrection inattendue de Ricetti. A ma grande satisfaction, Ramsès lui-même en montra un certain dépit.
- Aucun de nous n’a mis en doute cette information, ni même pensé à la vérifier, grommela-t-il d’un ton vexé.
- Oui, c’est aussi ce que j’ai pensé, soulignai-je. Bien entendu, une petite enquête sur le jeune Amine s’impose, mais ce n’est pas une priorité. Je voudrais d’abord vous faire part d’une théorie que j’ai élaborée ce matin.
- Nous n’avons pas de temps à perdre avec des élucubrations, rugit Emerson en se redressant. Bon Dieu ! Il faut partir à la poursuite de ce jeune vaurien, lui arracher la vérité et…
- Je me sens l’énergie d’un escargot arthritique, professeur, protesta Nefret en se lovant comme un chat dans son fauteuil. Ecoutons plutôt Tante Amelia, je vous en prie.
- Merci, ma chérie. Cependant, ajoutai-je en lançant un regard menaçant à mon remuant époux, si cela ne vous intéresse pas, Emerson, vous pouvez aller faire un tour dans le jardin. (Il ne bougea pas.) Bien. Je voudrais attirer votre attention sur le cas extrêmement suspect de Mr Flint-Flechey.
- Quelle idée grotesque ! s’emporta aussitôt Emerson. Ce jeune gandin efféminé n’a pas la carrure de monter un coup pareil. Il ne connaît rien en Egyptologie et ne parviendrait en aucun cas à revendre mes sceptres…
- Le cas extrêmement suspect de Mr Flint-Flechey père, coupai-je d’une voix plus forte en ignorant l’interruption. Je vous rappelle qu’il travaille au ministère des Travaux Publics et donc qu’il a eu la possibilité d’intervenir au sujet du déménagement du musée – tout au moins en ce qui concerne l’aménagement de ses nouveaux bâtiments. Quant à connaître les principaux objets qui sont à emporter, il ne manque pas de comparses qui pouvaient s’en charger. Je ne dis pas qu’il est impliqué dans le trafic des antiquités au point de l’avoir commandité. Peut-être n’était-il qu’un associé de Ricetti qui, je vous le rappelle, a été lui aussi employé de ministère autrefois – et ce en Italie d’où justement arrive Mr Flint-Flechey.
- Humph, grommela Emerson. Ce n’est qu’une coïncidence.
- Il est difficile d’accuser un homme sans preuves, Mère, objecta Ramsès. Il n’est arrivé en Egypte que depuis deux ans.
- On oublie toujours le rôle prédominant des femmes, s’écria Nefret avec feu. Pourquoi la signora Petri ne serait-elle pas à l’origine des vols ? Elle travaillait au Service des Antiquités et en savait donc beaucoup sur le sujet !
- Je pense qu’elle peut avoir été la complice de Mr Flint-Flechey, admis-je. Et j’ai bien l’intention d’enquêter sur le passé de la signora. Comme j’ai pu le constater, (je jetai un regard entendu à Emerson) c’était une femme qui savait attirer l’attention des hommes. J’aimerais donc savoir qui était au juste son mari – ou du moins l’homme qui fut le père de John Peters.
- Oh ! ajouta Cyrus l’air soudain inspiré. Si, après le décès de sa mère, John Peters a découvert une preuve contre elle, cela peut expliquer pourquoi il a tellement changé de comportement.
- C’est très intéressant, Mr Vandergelt, dit Ramsès, mais ce n’est qu’une hypothèse.
- Reprenons ces vols au musée, dis-je posément. Il y a deux possibilités distinctes à leur sujet.
- La première est que quelqu’un pillait le musée depuis des années et que le déménagement lui a posé un sacré problème à résoudre, dit Emerson en rentrant dans le jeu.
- Problème qui aurait même pu dégénérer en meurtres à la suite d’une dispute entre complices, s’écria Nefret les yeux brillants.
- La seconde, intervint David, est que quelqu’un a seulement profité du déménagement pour voler récemment des antiquités.
- Il faudrait donc pouvoir déterminer ce qui a été volé, intervint Ramsès d’un ton calme.
- En effet, confirmai-je. Mais je ne vois pas comment le faire puisque M. Maspero refuse de nous laisser ouvrir toutes les caisses pour en vérifier le contenu. Emerson, vous avez raison ! Le manque de conscience professionnelle de ces fonctionnaires bornés est absolument consternant !
J’aurais cru qu’Emerson apprécierait cette petite touche de flatterie. Il en fut au contraire si interloqué qu’il laissa tomber sa pipe. Celle-ci ayant atterri sur ta tête d’Anubis qui somnolait sous la chaise, une fébrile animation s’ensuivit. Le chat finit par quitter les lieux affolé.
- Revenons-en à nos suspects, dit Cyrus une fois le calme revenu. Qui peut bien être le responsable direct de ces vols ?
- Hawkins reste mon coupable préféré, s’exclama Emerson. Son passé et son caractère antipathique correspondent parfaitement au profil mais il n’était bien entendu qu’un exécutant. Même si son poste à l’emballage des objets lui permettait d’en subtiliser certains en toute discrétion, il n’avait certes pas l’intelligence nécessaire pour avoir monté toute l’affaire.
- John Peters aurait pu découvrir ce que faisait Hawkins, dit Ramsès lentement, d’où la dispute qui a éclaté entre eux.
- La fameuse dispute ! s’écria David. Le fait que Peters ait surpris Hawkins expliquerait parfaitement l’algarade et les menaces.
- Cela pourrait aussi justifier le fait qu’il y ait eu tant de monde au musée cette nuit-là, ajoutai-je. Souhaitant prendre Hawkins en flagrant délit, John Peters et Karim El Fayed se seraient embusqués, mais tout a ensuite tourné à la catastrophe. Hum – Je ne vois pas trop pourquoi…
- Parce qu’Hawkins n’était pas seul ! s’écria Cyrus avec feu. Lui et son acolyte – quel qu’il soit – tuent Karim et Peters, puis ils ont l’idée de la mise en scène avec le dieu Sobek pour noyer le poisson… (il pouffa) dans le Nil.
- Et ensuite l’acolyte tue Hawkins pour éliminer le dernier témoin.
- On peut aussi penser le contraire, intervint Emerson par pure malice. John Peters peut avoir été impliqué dans le trafic et tué Hawkins qui le soupçonnait, Peut-être a-t-il également dû se débarrasser du gardien de nuit qui l’avait vu.
- Qui aurait tué Mr Peters alors ? demanda Nefret un peu perdue.
- Serait-il possible qu’il y ait deux bandes rivales qui s’affrontent dans cette affaire ? demanda David. La seconde étant la cause de l’assassinat de Peters.
- Grotesque ! soupira Emerson, les yeux au ciel.
- Je crois que cette dispute est un élément important, dis-je fermement. Mais comment le chef des bandits l’a-t-il apprise ? Il y a encore deux possibilités. Soit Hawkins lui en a référé et Peters a ensuite été éliminé par précaution – mais également Hawkins qui s’était laissé surprendre...
- Soit l’instigateur des vols est Wellington, dit Emerson avec un sourire carnassier qui découvrit ses dents blanches, et c’est Peters lui-même qui a, sans le savoir, signé son arrêt de mort en parlant à son supérieur de ce qu’il avait découvert.
- N’oubliez pas que Thatcher a lui aussi surpris la dispute, intervint David. Quel serait son rôle dans l’affaire ?
- Malgré son physique de rat, je le crois innocent, dis-je à regret. Il est probable qu’il en sait plus long que ce qu’il nous a dit mais il est bien trop lâche pour agir. Par contre, le chef n’est pas Wellington, Emerson, je maintiens que Mr Flint-Flechey est un bien meilleur coupable.
- Dans tous les cas, Karim el Fayed a sûrement été tué parce qu’il connaissait l’assassin à qui il a ouvert la porte, ajouta Nefret.
- Aucun de vous ne tient compte de l’aspect rituel, s’écria Cyrus sur un ton de reproche.
- Le seul meurtre qui, à mon sens, ait un caractère rituel est celui de Mr Peters, dis-je. Les autres ont été maquillés pour s’adapter au schéma. Je n’arrive pas encore à déterminer si ce rapport à Sobek est une réalité – ce qui correspondrait à une sorte de secte d’assassins – ou de la poudre aux yeux pour écarter les curieux.
- Pourquoi a-t-on drapé des étoffes rouges autour de la statue du dieu ? demanda Abdullah qui nous avait écoutés avec attention et intervenait pour la première fois.
- Peut-être pour accentuer la manœuvre de diversion, dis-je.
- Ou encore pour attirer Peters dans cette salle à l’endroit précis où son meurtrier avait l’intention de le tuer ? suggéra Ramsès.
- D’après la description de Sobek que vous nous aviez donnée, Tante Amelia, dit Nefret, ce dieu était assimilé à Rê et représentait la force vive des pharaons. Est-ce que celui qui s’y réfère ne se considèrerait comme plus fort que les autres, comme leur supérieur ? Le criminel se vouerait-il un culte à lui-même ?
- C’est une théorie intéressante, dis-je. Au niveau psychologique…
- Je refuse formellement d’entendre un mot de plus sur ce sujet, cria Emerson. Tous les criminels ont le culte d’eux-mêmes et se prennent pour des surhommes au dessus des lois. Nous en avons eu le bien triste exemple à plusieurs reprises, n’est-ce pas ?
- Ricetti… commença David.
- Ricetti est le seul lien possible entre l’affaire du musée et l’agression menée contre vous, grommela Emerson. Et je le vois davantage comme un hippopotame que comme un crocodile !
- Je n’en suis pas si sûre, dis-je avec élan. Tel un crocodile, il peut vouloir demeurer caché afin qu’on l’oublie, mais il reste à l’affut et en cas d’attaque, il réagit avec vivacité et violence.
- Ne vous ridiculisez pas, Amelia ! s’exclama Emerson.
- Concernant votre idée d’une secte d’assassins, ma chère amie, intervint Cyrus un peu précipitamment, savez-vous que le mot vient du terme arabe haschaschim qui désignait une secte musulmane fondée en Perse au XI° siècle ? À l’époque des croisades, ses membres terrorisaient leurs ennemis en commettant des meurtres sanglants sous l’influence du haschisch – une plante qui possède le pouvoir d’inciter à la violence.
- C’est très intéressant, Cyrus, dis-je quelque peu déstabilisée. Mais ne sommes-nous pas légèrement sortis du sujet ?
- Auriez-vous perdu la tête, Vandergelt ? grommela Emerson, l’œil mauvais. Vous pourriez aussi bien m’indiquer que la plante en pot dans le bureau de Wellington – du haschisch évidemment – était le signe de ralliement de toute la bande !
- Emerson ! m’écriai-je.
- Je n’ai pas très bien compris qui était censé être le coupable, dit David qui semblait un peu perdu.
- Elisabetta Petri, s’écria Nefret. Ah, non, elle est morte… Alors Ricetti.
- Wellington ? proposa Cyrus.
- Harry Flint-Flechey, dis-je.
- Pourquoi pas Emil Brugsch, grommela Ramsès.
- Crénom de nom ! rugit Emerson.
.../...
09:19 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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