15.04.2008

chapitre 5 - b

Cyrus Vandergelt se présenta à l’heure prévue, accompagnant le jeune précepteur – que je dévisageai d’un œil froidement inquisiteur, ce qui le mit rapidement mal à l’aise. Au cours de l’année précédente, nous avions passé de nombreux mois en compagnie d’Archibald Flint-Flechey, aussi j’avais du mal à me convaincre qu’il puisse soudain avoir été chargé par une quelconque société secrète de nous éliminer. Comme Emerson s’en plaignait souvent, j’avais tendance à laisser trop rapidement s’emballer mon imagination.
Je détournai mon regard de lui pour le fixer sur la jeune fille. Elle était (pour une fois) vêtue de sombre, d’un costume marin bleu marine à bandes blanches qui aurait déjà été risible sur une enfant de douze ans. Ses cheveux avaient néanmoins été laissés libres. Coiffés de chaque côté de sa tête en lourdes anglaises, ils brillaient dans son dos avec les riches reflets d’un pelage de vison. Mr Flint-Flechey avait du mal à décoller d’elle son regard – si absorbé qu’il en devenait vitreux. Ayant toujours trouvé le jeune homme parfaitement détaché vis à vis de Nefret, je n’avais pas envisagé l’éventualité d’une idylle. Je soupirai. Ma brillante idée commençait à m’inquiéter un peu. J’avais à peine remarqué la grande femme sèche qui accompagnait la jeune fille. Elle se présenta comme Camilla Spencer, une lointaine cousine. Elle était vêtue d’un grotesque costume en lainage rose et gris qui lui donnait l’apparence d’un édredon pelucheux. Je fus heureuse qu’Emerson n’assistât pas à la rencontre. Miss Camilla m’ayant indiqué son désir d’assister aux leçons – sans bien entendu y participer – je la vis sans regret suivre les jeunes gens et leur précepteur dans le salon. David et Ramsès avaient accueilli les visiteurs avec politesse et suivi les présentations d’un air impassible mais Nefret me jeta en partant un regard lourd de reproches.

Emerson avait sciemment évité nos hôtes car Cyrus et moi le trouvâmes assis sur le banc au fond du jardin, fumant avec délices un brûlot malodorant à l’ombre des tamaris. Il n’y avait décidément aucun oranger, mais le coin était tout à fait charmant.
- C’est un coin tout à fait charmant, n’est-ce pas ? dis-je.
- C’est une idée tout à fait grotesque d’avoir commencé ces damnées leçons avant d’avoir rejoint Louxor, grogna Emerson qui agita furieusement sa pipe en direction de la maison. Je me demande vraiment à quoi vous pensiez, Amelia ! Cela ne fait que retarder notre enquête et nous perdons un temps précieux.
- Voyons Emerson, dis-je, réfléchissez ! Si un émissaire de Ricetti veut venger sa mort, les enfants seront bien plus à l’abri… Mon Dieu ! Que se passe-t-il, Cyrus ? demandai-je soudain inquiète de l’altération du visage de notre ami.
- Ricetti a été tué ? dit enfin Cyrus en reprenant son souffle. Quand ? Et comment avez-vous pu déjà l’apprendre ?
- Il est mort en prison, il y a quelques mois… commençai-je.
- Mais pas du tout, s’écria Cyrus – si bouleversé qu’il ne se rendit même pas compte qu’il me coupait la parole. J’ai croisé Maspero ce matin même en quittant l’hôtel. D’ailleurs, il vous cherchait, Emerson. Il veut rencontrer avec vous le chef de la police afin d’interroger cette vieille crapule obèse dans sa prison. Je vous assure que Ricetti est bien vivant !
- Mais – mais… fis-je interloquée.
- Ne bêlez pas, Peabody ! hurla Emerson furieux. Pourquoi diable personne ne nous a avertis l’autre soir au dîner ?
- Mais averti de quoi ? demanda Cyrus l’air inquiet.
- Que Ricetti n’était pas mort, précisai-je d’une voix ferme.
- Comment aurions-nous pu deviner que vous le pensiez ? s’exclama Cyrus en plissant le front sous l’effort de réflexion. Vous nous avez dit que David avait été attaqué – probablement par un émissaire de Ricetti – vous avez parlé d’une vengeance pour l’avoir fait arrêter et aussi, il me semble, d’un contrat lancé par la Main Rouge. A aucun moment, je vous assure, il n’a été question de la mort de ce gros poussah !
- Je vous félicite, Amelia, grommela Emerson avec une parfaite mauvaise foi, pour la précision de vos bavardages mondains.
- Mais quel peut bien être l’intérêt de cette fausse information ? demandai-je interloquée – sans même relever le sarcasme.
- Nom de Dieu ! vociféra Emerson dont le visage devint cramoisi de rage. Si je remets la main sur cette petite vermine, je la pulvérise. Quand je pense à la somme que je lui ai donnée !
Je savais qu’il parlait d’Amine, le jeune garçon qui, dans le restaurant d’Hassam, nous avait si spontanément avertis de la mort de Ricetti. Aucun de nous n’avait mis en doute son information, ni même pensé à la vérifier. Il me vint soudain à l’esprit qu’il ne nous serait pas si facile de retrouver le garçon. Et aussi que j’allais devoir compléter mes informations concernant son intervention dans mes listes du matin…

***

Manuscrit H

Ramsès avait suivi les autres le visage impassible. Tout en s’asseyant devant la grande table, il remarqua l’air exaspéré avec lequel Nefret dévisageait les deux femmes – les intruses selon elle – mais, à son sens, elle se trompait de cible. Avec ses plans tortueux, sa mère était la seule responsable de leur venue.
Ramsès assistait aux cours par pure solidarité envers David – qui aspirait de toute son âme à acquérir la meilleure éducation possible – et Nefret – qui s’y sentait moralement obligée. Lui-même n’avait aucun de ces motifs, mais il en profitait pour accomplir divers travaux personnels – Emerson lui en laissant rarement l’opportunité.
Il déroula devant lui l’un des papyrus que sa mère avait achetés à son intention la veille chez Aslimi. Le document n’avait rien de rare, mais les hiéroglyphes étaient depuis toujours ce que Ramsès préférait en égyptologie. Ceux-ci composaient une sorte d’incantation – de magie appliqué à la médecine, pensait-il.
- Je vais aujourd’hui vous parler de la ville du Caire, son histoire, son évolution, commença Archibald Flint-Flechey. Puisque nous nous retrouvons ensemble plus tôt que prévu, j’ai pensé que ce serait une sorte de transition. Hum – Qu’en pensez-vous ?
- C’est une excellente idée, répondit Nefret avec un sourire éclatant. N’est-ce pas, David ?
David opina en silence. Miss Jane ne répondit pas, ouvrant tout grand ses yeux bruns et humides fixés sur le jeune précepteur. Cette fille n’a-t-elle aucune personnalité ? se demanda Ramsès. Du coin de l’œil, il vit que la gouvernante, assise derrière eux, sortait d’un grand sac posé à côté d’elle un ouvrage de tricot, d’un horrible ton violacé. Malgré ses goûts contestables en matière de couleurs, il apprécia qu’elle ne s’élevât point contre une forme d’enseignement aussi peu conforme à ce que la jeune fille devait suivre habituellement. Miss Jane se tourna alors vers lui et le fixa droit dans les yeux :
- Ce n’est pas du tout ce que vous pensez, dit-elle en remuant à peine les lèvres. Elle est complètement sourde mais ne veut pas que cela se sache.
- Comment… ? commença Ramsès avant de s’interrompre net car la jeune fille ne le regardait plus.
- Bien, reprit Flint-Flechey sans rien remarquer du bref échange. Pour commencer, je vous rappelle que le Caire doit sa fondation au calife fatimide al Mouizz qui en posa la première pierre en 969. Le nom de la ville vient de la planète Mars et se prononce en arabe al Qahira, ce qui signifie ?
Il s’interrompit et jeta un regard inquisiteur autour de la table. Ramsès connaissait la réponse, bien entendu, mais il ne réagit pas.
- La Victorieuse, répondit enfin David qui semblait fasciné. Ce sont les Français qui lui donnèrent plus tard son nom : Le Caire.
- Exactement ! acquiesça l’autre avec un sourire approbateur. Voyez-vous, al Qahira était destinée à rivaliser de prestige avec Bagdad, la ville des Abbassides. Au XII° siècle, la dynastie ayyoubide fondée par Saladin (Salah el Dîn, pensa Ramsès, le regard dans le vague) fit ériger au Caire de belles constructions en pierre et l’entoura de puissantes murailles pour se protéger des Croisés – qu’il vainquit d’ailleurs. La citadelle qui domine toujours la ville fut jadis l’une des plus puissantes forteresses du monde. On prétend que, pour la bâtir, des blocs entiers furent arrachés aux petites pyramides de Gizeh.
Ramsès avait abandonné son papyrus et écoutait comme les autres.
- En 1798, l’empereur Napoléon 1er débarqua en Egypte pour la libérer de l’administration turque et empêcher l’Angleterre de développer son commerce avec les Indes. Mais l’intermède français ne dura que trois ans. Savez-vous qui gouverna ensuite ? demanda-t-il.
- Méhémet Ali, répondit David en arabe.
- C’est encore exact, répondit l’autre. Le Pacha Mohamed Ali est le vrai fondateur de l’Egypte moderne et sa mosquée de style ottoman, avec ses deux fins minarets qui se voient de loin, est devenue l’emblème du Caire. Plus tard, en 1867, son petit-fils Ismaïl Pacha donna à la ville un retentissement mondial lors de l’inauguration du canal de Suez. Épris de culture française, de progrès technique et d’urbanisme, le khédive ne chercha pas à remodeler l’ancienne cité fatimide mais aménagea une ville nouvelle sur les bords du Nil – une cité européenne tant dans sa structure que dans ses fonctions, où vivent les étrangers. C’était une belle idée, continua le précepteur avec un regard un peu absent, mais comprenez-vous aussi ce qui en est découlé ?
Il regardait David qui, cette fois, secoua négativement la tête.
- A partir de cette date, reprit-il, Le Caire fut séparé en deux, comme un vase fêlé dont les deux parties ne pourront jamais se ressouder.
Ce fut seulement alors que Ramsès se remémora que le père d’Archibald Flint-Flechey travaillait au ministère des Travaux Publics et qu’il devait plus ou moins être à l’origine de ces idées avancées sur l’urbanisme égyptien. Il avait écouté avec attention, mais n’avait pas prévu une conclusion aussi politisée.

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