14.04.2008

chapitre 5 - a

Chapitre 5
A quoi sert la lumière du soleil, si on a les yeux fermés. (Proverbe arabe)

Emerson avait fini par se calmer. Lorsqu’il demanda enfin à voir mes achats, je lui répondis qu’ils avaient déjà été emportés à la Maison des Orangers. Il me jeta un regard écœuré.
Nous fîmes nos adieux à Cyrus Vandergelt qui devait nous retrouver dès le lendemain matin – en accompagnant pour les leçons du jour Mr Flint-Flechey, Miss Jane et sa dame de compagnie. Je dois dire que la perspective de revoir le malheureux précepteur – sans même parler des deux femmes – n’améliora pas vraiment l’humeur d’Emerson. Les enfants me faisaient également grise mine. Il me semblait parfois très lourd d’être la seule personne raisonnable de cette famille !
Ce fut sans doute à titre de représailles que je refusai fermement la proposition d’Emerson de rejoindre la maison à pied, aussi nous nous entassâmes tous les cinq dans un seul fiacre – je n’avais pas davantage accordé aux garçons le droit de se promener seuls alors que la nuit n’allait pas tarder à tomber. L’ambiance fut quelque peu tendue dans la voiture trop remplie, mais le trajet fut bref.
Cette fois, nous trouvâmes bien tous nos amis Egyptiens qui nous attendaient devant la porte. De joyeuses salutations s’ensuivirent avant que nous ne pensions à sonner. A peine entrés, les enfants s’égayèrent chacun dans leur chambre respective tandis qu’Emerson sortait fumer dans le jardin. Devant l’impressionnante pile de malles et autres colis qui attendaient dans l’entrée, Abdullah et ses deux fils, Feisal et Selim, suivirent précipitamment Emerson tandis que Daoud s’attardait avec un bon sourire en proposant de m’aider. Je lui assurai fermement ne pas avoir besoin de lui dans l’immédiat, aussi il rejoignit les autres.
Le pauvre Hafid ouvrait de grands yeux inquiets devant cette arrivée en horde – et le désordre qui en résultait dans la maison auparavant si ordonnée. Lorsque nous nous retrouvâmes seuls, il me conduisit à ma demande jusqu’à la cuisine où il me présenta deux hommes plus âgés qui s’étaient levés en me voyant arriver.
- Voici mon père, Gamal Mahfouz, Sitt Hakim, dit Hafid en indiquant le premier, un homme très grand, à la longue barbe noire et qui portait une galabieh propre mais très défraichie. C’était le jardinier du major Fisher. Et voici mon oncle Salah, ajouta-t-il en désignant le second, qui sera votre cuisinier.
- Salâam aleikoum, dirent les deux hommes en s’inclinant.
- Salâam aleikoum, répondis-je. Est-ce donc vous, Salah, qui étiez le gardien de nuit ?
- Non, Sitt, répondit l’homme âgé avec un sourire amusé qui découvrit ses dents brunes au milieu de son épaisse barbe grise. C’était l’oncle Naguib. Il est très vieux, Sitt, aussi nous l’avons laissé se reposer. Il a travaillé toute sa vie à Dar al Sajara.
- Combien de temps le major a-t-il donc possédé cette maison ? demandai-je étonnée.
- Seulement vingt ans, répondit Habib qui parlait un anglais plus fluide que ses deux aînés. Mais tous les hommes de ma famille travaillaient déjà pour son prédécesseur, un officier Français.
- Votre mère ne viendra donc pas ? lui demandai-je encore.
- Non, Sitt, répondit le jeune homme. Il y a trop d’hommes dans la maison. Autrefois, ma mère ne croisait jamais le major.
Cette particularité aurait dû me frapper, pensai-je. Il était extrêmement rare qu’une Musulmane travaillât dans la maison d’un célibataire – surtout au Caire où les traditions étaient encore plus vivaces qu’à Louxor. Je remerciai Habib et expliquai rapidement aux deux hommes quelles seraient leurs tâches. Le vieux Salah se mit aussitôt aux fourneaux, avec son neveu comme commis, et Gamal repartit, après m’avoir assuré de venir tous les matins travailler quelques heures au jardin.
Au repas du soir, la cuisine de Salah s’avéra typiquement anglaise. Bien qu’il ait mangé de bon appétit, Emerson ordonna que je fasse rapidement introduire quelques plats égyptiens dans les menus. Habib avait accompli le service de table avec efficacité. J’étais si satisfaite de notre aménagement que même le loyer réclamé par Marjorie ne me parut plus aussi exorbitant. La journée avait été fatigante d’une chose à l’autre, aussi la soirée ne se prolongea pas.

Le lendemain, ma lassitude s’était envolée lorsque je pris ma première tasse de thé à une heure fort matinale. Je m’installai ensuite devant la table du salon qui ouvrait sur le jardin et sortis plusieurs feuilles de papier blanc. Il s’avérait important que je misse mes idées au clair afin d’organiser la suite de nos investigations. Nous avions acquis de nombreuses informations mais je n’avais pas encore eu l’opportunité de les coucher sur le papier.
Je comptais réunir au plus tôt un conseil de guerre familial mais, pour ce faire, je devrais maintenant attendre la fin de la matinée, au mieux. Emerson avait raison ! L’irruption régulière du jeune Mr Flint-Flechey ne nous arrangeait guère. Le devoir maternel avait ses exigences et je ne comptais certes pas tergiverser avec l’éducation à donner aux enfants mais – vu les circonstances – peut-être qu’un cours tous les deux jours serait suffisant.
« Choses à faire » écrivis-je sur ma première page. Je réfléchis un court instant et commençai à remplir cette liste avec entrain.
Je pris une seconde feuille pour compléter le nom des intervenants dans chacune des affaires en cours. Je décidai de commencer par « l’affaire Sobek » – j’étais toujours persuadée que la curieuse agression menée contre David ne faisait pas partie du même tableau.
La liste des victimes que j’avais précédemment établie n’avait pas changé – pas plus que mes « Questions en attente » :
- Pourquoi Karim aurait-il ouvert la porte à un étranger ?
- Pourquoi Jeremiah Hawkins était-il là ?
- Pourquoi John Peters était-il là ?
- Que signifient les étoffes rouges dont Sobek était drapé ?


Les victimes se semblaient avoir aucun point commun, ni dans leur existence (à part leur travail au musée), ni dans les modalités de leur décès (à part le fait qu’ils étaient mort le même jour au même endroit). Ce qui était malgré tout un point commun incontestable.
Nous avions quelque peu avancé dans la connaissance du caractère de deux de nos disparus, Karim el Fayed et Jeremiah Hawkins, mais pas du tout en ce qui concernait John Peters. Il était urgent d’y remédier, aussi, j’indiquai quelques lignes supplémentaires à ma liste des « Choses à faire » :
- Enquêter sur John Peters.
- Enquêter sur la mort de sa mère, Elisabetta Petri.
- Pourquoi ne se voyaient-ils plus ? Motif de la brouille ?
- En quoi la mort de la signora Petri a-t-elle influé sur son fils ? (Aurait-elle laissé un héritage ?)


Je pris ensuite la liste de mes suspects qui, contrairement à celle des victimes, avait grandement besoin d’être remise à jour.
Affaire Sobek
Charles Wellington : Britannique. Se tient droit comme un I, verbe sec, barbe blonde bien taillée, lunettes, yeux pâles, bouche pincée, menton pointu… Caractéristiques : Prétentieux, pédant et lâche.
A menti (selon Hamad) en prétendant ignorer la dispute entre Peters et Hawkins. (Mais Hawkins était un protégé de Brugsch). CW semble craindre Brugsch. Semble craindre toute forme de responsabilité.

James Thatcher : Britannique. Petit, yeux chafouins, attitude servile, voix geignarde,
Caractéristiques : Cafard, fouineur et lâche.
A menti (selon Hamad) en prétendant ignorer la dispute entre Peters et Hawkins alors qu’il écoutait derrière la porte. Semble porté sur la délation… Possibilité de chantage ?

Oliver Newton-Jones : Britannique. Grand, blond, un peu mou, verbe facile.
Caractéristiques : Courtisan, content de lui.
N’a pas été cité par Hamad (ce qui est un changement agréable). Etait-il au courant de la dispute entre Peters et Hawkins ? A vérifier
.

La veille au soir, après le dîner, Emerson s’était rendu au musée, accompagné de Feisal et Selim, Daoud ayant finalement été désigné pour rester avec son oncle Abdullah afin de veiller sur la maison. La nuit avait été parfaitement calme.
Peu de temps après que j’eus fini de compléter mes premières notes Emerson et les deux Egyptiens revinrent, très déçus de n’avoir reçu aucune visite, ni aperçu âme qui vive. Entre les rondes de surveillance, Emerson avait longuement discuté avec le vieil Hamad, mais n’avait rien appris de plus.
Une fois dûment restaurés, les trois hommes se retirèrent pour récupérer de leur nuit blanche. Les enfants étaient descendus déjeuner avec nous, puis ils avaient mystérieusement disparu. Je leur avais cependant rappelé d’être présents pour l’arrivée de nos hôtes.

A nouveau seule, je me remis à mes listes, relus ce que j’avais précédemment écrit puis rajoutai quelques nouveaux-venus à mes premiers suspects.
Emil Brugsch : Allemand, assistant de Maspero depuis des années.
Caractéristiques : bête noire d’Emerson qui le prétend incompétent et malhonnête.
Etait absent au moment des meurtres mais a eu des rapports étroits avec Hawkins. Que sait-il des vols au musée ?

Hamad al Mekkawi : Egyptien, gardien de jour – et maintenant de nuit. Vieil homme au maintien digne, visage ridé et barbe grise.
Caractéristiques : plutôt fouineur, ne montre aucune superstition – Est-ce normal ?
Etait absent (en principe) au moment des meurtres mais connaît bien les lieux. A beaucoup critiqué les assistants. Que sait-il au juste des vols au musée ?

Nabil al Mekkawi : Egyptien, fils du gardien (ressemble à son père).
Caractéristique : ne montre également aucune superstition…
Etait absent (en principe) au moment des meurtres mais connaît également les lieux.

Brian Travel-Taners : Britannique. Collaborateur occasionnel de M. Maspero, doit établir le catalogue du nouveau musée archéologique.
Caractéristiques : Physique banal, photographe et concepteur de plaquettes touristiques, a travaillé avec le British Muséum.
C’est son premier séjour en Egypte… A vérifier.

Jane Travel-Taners : Britannique, sa fille.
Caractéristiques : Physique agréable, goût vestimentaire consternant.

Camilla Spencer : Britannique, dame de compagnie de Miss Jane,
Caractéristique : A été souffrante depuis son arrivée en Egypte.


Les tenants et aboutissants de la seconde affaire qui m’intéressait étaient encore si indistincts que je n’eus besoin que d’une seule feuille pour coucher mes notes. Il y avait peu d’intervenants concernant cette agression contre David dont les motifs m’échappaient encore.

Affaire de la Main Rouge (Ce titre me plaisait beaucoup mais j’étais bien certaine que ce ne serait pas l’avis d’Emerson.)
Giovanni Ricetti – Italien, mort récemment en prison,
Crapule au passé chargé : supposé membre d’une société secrète, activités terroristes, ancien agent consulaire à Louxor, trafiquant d’antiquités, ennemi de Sethos, arrêté par nos soins il y a deux ans.

Amine : Egyptien, jeune informateur rencontré chez Bassam – son père a été en prison au moment de la mort de Ricetti.

Mobiles possibles d’un contrat : Vengeance ? Partage du butin laissé par l’escroc ? Rite clanique de société secrète ?

Main Rouge : Société secrète italienne…

J’eus soudain un sursaut en relisant mon dernier mot. Italienne ! Je réalisai avec stupeur que l’Italie était le point commun de plusieurs des intervenants que j’avais cités et que les deux affaires qui nous préoccupaient étaient peut-être davantage liées que je ne l’avais suspecté de prime abord. Après tout c’étaient nos sceptres qui avaient été dérobés au musée ! J’établis donc une dernière liste :

La filière italienne
Romeo Giovanni Petri - alias John Peters : Italien, assistant assassiné au musée – où il travaillait depuis une quinzaine d’années
Physique avantageux : très brun, teint mat, nez bombé, yeux langoureux. Assidu auprès des femmes et (selon Hamad) se vantait volontiers de ses conquêtes devant les autres.
A perdu sa mère au début de l’été, et n’était plus le même depuis. Pourquoi ?
La mère et le fils avaient peu de contacts (selon Mr Newton-Jones). Pourquoi ?

Elisabetta Petri : Italienne, mère de John Peters
Une femme brune, formes opulentes, yeux sombres. Plaisait aux hommes (a laissé un souvenir ému à Emerson !)
Travaillait il y a vingt ans au Service des Antiquités.
Quelle a été sa vie depuis ?
Quelles sont les circonstances exactes de sa mort ?
Connaissait-elle Ricetti ? (Possibilité de trafic d’antiquités ?)


Après une courte réflexion, l’esprit toujours braqué sur l’Italie et les Italiens, je rajoutai trois nouveaux noms à ma liste en cours :
Archibald Flint-Flechey : Britannique, précepteur depuis deux ans.
Jeune homme au physique agréable, aime les couleurs pastel, blond, yeux humides, aspect fragile, poète – très poli, manières courtoises.
Orphelin de mère (morte à sa naissance),
A vécu en Italie, n’est arrivé en Egypte que depuis deux ans.

Harry Flint-Flechey : Britannique, son père, veuf.
Travaille aux travaux Publics (employé aux écritures – à vérifier)
A été en poste en Italie durant de nombreuses années.
Peut-il être affilié à la Main Rouge ?
Connaissait-il Ricetti et/ou les Petri ?

Giovanni Ricetti – Italien, mort récemment en prison,
(voir liste précédente) – Y aurait-il un lien avec les autres ?

Je relus plusieurs fois mes notes et commençai à établir une théorie.

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