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31.03.2008
chapitre 3 - a
Chapitre 3
Il faut flatter la vache avant de la traire. (Proverbe arabe)
Emerson n’est jamais au mieux de sa forme le matin au réveil. Je le trouvai assis au milieu du lit dans un fouillis de draps enchevêtrés, hirsute, la barbe dure, l’œil vague. Il regardait tout autour de lui en agitant furieusement les bras.
- Je déteste que vous disparaissiez ainsi ! cria-t-il en me voyant.
- Voyons, mon chéri, répondis-je aimablement. Je n’étais pas bien loin – juste à côté, dans le salon. Nous ne sommes arrivés que depuis hier. Il n’y a rien à craindre. Aucun ennemi n’est encore lancé à notre poursuite.
- Humph, grogna-t-il en se frottant le menton. On ne sait jamais. Je vous rappelle quand même qu’un assassin particulièrement sanguinaire a récemment sévi en ville. Je préfèrerais, ma très chère, que vous ne fassiez pas partie de ses petits trophées offerts à Sobek.
- Je croyais que vous aviez déclaré inepte mon hypothèse d’un culte dévoyé, dis-je en plaisantant.
- Ne m’asticotez pas, Peabody, ronronna mon époux jaillissant du lit d’un mouvement vif. Je suis déjà d’une humeur massacrante. Nous devrions être en route pour Louxor au lieu de perdre notre temps à démanteler cette fumisterie de secte.
Je plissais aussitôt les yeux à cette voix trop douce. Lorsqu’Emerson hurle, nul ne l’écoute dans sa propre famille (et il s’en plaint souvent – mais peut-être l’ai-je déjà signalé), par contre tous ceux qui le connaissent savent que c’est quand il se montre mortellement calme qu’il est le plus dangereux, et le plus en colère.
- C’est au sujet de Karim el Fayed, n’est-ce pas ? demandai-je en le fixant – et en admirant par la même occasion sa superbe silhouette sculptée de muscles puissants.
- C’était vraiment un brave homme, Peabody, dit Emerson avec un demi-sourire qui reconnaissait la justesse de mon intuition. C’est moi qui lui avais trouvé ce poste au musée. Et c’est pour se montrer digne de la confiance que nous lui avions accordée, Maspero et moi, qu’il devait s’astreindre à des rondes régulières – qui ont provoqué sa mort finalement. Savez-vous comment il a perdu ses doigts autrefois ? continua-t-il en commençant à s’habiller. Il était né à Sohag, près d’Assouan, où les crocodiles sont encore nombreux dans le Nil. Et bien, il a été attaqué par l’un d’eux en défendant sa petite sœur qui allait être emportée.
- Un crocodile ? haletai-je. Emerson, quelle étrange coïncidence !
- Malgré la peur et la fascination qu’il inspire, poursuivit Emerson qui cherchait ses bottes sous le lit, le crocodile attaque rarement l’homme, sauf s’il y a eu viol de son territoire. Mais dans ce cas, la rapidité est la principale caractéristique de l’attaque quand la bête fond sur sa proie. Le crocodile de Karim n’était pas d’une taille exceptionnelle, heureusement pour lui.
- Cela a dû être une expérience terrifiante pour un jeune enfant, dis-je en frissonnant.
- En effet, dit Emerson qui, torse nu, s’approchait de la table de toilette. Un crocodile adulte mesure en moyenne six mètres et pèse jusqu’à une tonne mais cela dépend de l’alimentation et de l’âge de animal qui grandit toute sa vie.
- En plus du papyrus qu’il a traduit, ajoutai-je avec animation, Walter m’a donné un texte écrit au XVIIème siècle, l’Histoire de Sésostris et Timarète, où il est longuement question d’un combat que le héros Sésostris mène contre un crocodile.
- Je connais, marmonna Emerson le visage plein de mousse à raser. Cela donne une idée plutôt cocasse des crocodiles tels qu’on les voyait à l’époque ! Ces informations proviennent d’ailleurs d’origines diverses. Je me rappelle qu’Hérodote et Pline sont dûment cités mais il est probable que l’auteur a aussi consulté d’autres sources. Malgré cela, il est manifeste qu’il ne connaissait pas grand chose aux crocodiles.
- Elle, précisai-je-je. C’était une Française, Mademoiselle de…
- Crénom ! rugit soudain Emerson. Il est horriblement tard ! Que faites-vous donc encore à trainailler, Peabody ? Nous devons nous rendre au musée sans plus attendre !
Malgré la hâte de mon bouillant époux, je refusai de sortir sans m’être sustentée et pris donc le temps de déjeuner avec les enfants. Ils affirmèrent avec un bel ensemble avoir des courses à faire de leur côté. Aussi, après leur avoir demandé de ne pas se séparer – et reçu en retour un regard ironique de Ramsès, offusqué de Nefret et soumis de David – je les laissai partir.
- Au travail, Peabody ! s’écria Emerson en se levant de table à peine la dernière bouchée avalée.
Je saisis d’une main ferme mon ombrelle, une très jolie chose en voile parme qui était assortie à ma robe grise à parements violets, et je me levai, prête à tout. Les ombrelles sont devenues (en quelque sorte) mon signe distinctif en Egypte, mais elles ont à mes yeux une tout autre utilité que le frivole désir de préserver mon teint du soleil. En passant mes commandes chez le fournisseur londonien que je fréquentais depuis des années, je veillais toujours à ce que mes ombrelles aient une poignée solide et un bout bien pointu – après tout, une femme ne savait jamais quels dangers elle risquait d’affronter.
Le musée de Boulaq n’était pas très loin du Shepheard’s et nous eûmes une agréable petite promenade, une fois que j’eus convaincu Emerson de ne pas avancer trop vite. Malgré l’heure encore matinale M. Maspero en personne nous attendait au musée. Le directeur du Service des Antiquités était un homme petit, un peu bedonnant, mais encore solide et râblé malgré son âge. Je le connaissais depuis mon tout premier voyage en Egypte car il avait correspondu des années durant avec mon savant de père autrefois. Avec une galanterie bien française (qui amena un juron étouffé sur les lèvres d’Emerson) le directeur s’inclina sur ma main et me salua d’un compliment fleuri. Cependant, c’était un homme fort occupé, aussi il s’excusa de ne pouvoir nous accompagner lui-même durant notre visite. Il nous présenta donc son assistant – qui faisait pour l’heure office de conservateur. Charles Wellington était un Anglais typique. Plutôt petit, il se tenait très droit pour ne pas perdre le moindre pouce de sa taille. Il avait un visage austère, des yeux cachés derrière des petites lunettes rondes, une bouche pincée aux lèvres trop rouges, un menton pointu et une barbe blonde taillée court, si pâle qu’elle ressortait à peine sur sa peau. Le soleil d’Egypte avait tanné son teint clair mais il ne donnait pas l’impression d’un homme qui passait beaucoup de temps à l’extérieur. Son salut fut bref, un peu sec. Je devinai immédiatement que notre présence lui déplaisait au plus haut point.
- Qui a trouvé le corps d’el Fayed ? lui demanda Emerson dès que M. Maspero nous eut quittés.
- Le gardien de jour, répondit l’autre. Hamad el Mekkawi.
- Je veux le voir, déclara Emerson d’un ton autoritaire et sans ambages. Mais pas tout de suite. Avant, je veux la disposition d’une pièce où nous ne serons pas dérangés. J’ai quelques questions à vous poser. Ensuite, je ferai le tour des lieux, puis je rencontrerai les deux autres assistants.
- Très bien, professeur, répondit Charles Wellington, effaré.
Je les suivis sans mot dire. La méthode d’Emerson était brutale mais efficace. Maté, le conservateur nous mena jusqu’à un bureau – le sien – que nous atteignîmes en traversant une sorte de réserve, une grande pièce très vaste où s’entassaient les objets qui n’avaient pas été jugés dignes des vitrines éclairées et des belles salles de devant. Je reconnus avec émotion ces étagères surchargées de vases et de statuettes où s’entassaient également de nombreuses caisses numérotées. C’était l’endroit précis où, il y avait maintenant plus de quinze ans, j’avais rencontré Emerson pour la première fois. Je m’immobilisai et regardai autour de moi d’un œil attendri, puis je cherchai du regard Emerson. Il avait continué à avancer et ne semblait pas vraiment d’humeur sentimentale ou nostalgique. Il se planta près d’une porte fermée et contempla fixement une grande mosaïque appuyée au mur adjacent. Comprenant de quoi il s’agissait, je me glissai à ses côtés.
- C’est la grande prêtresse d’Amon, dit Emerson à mon intention, Herouben, qui se prosterne devant Geb, le dieu de la terre incarné sous la forme d’un crocodile.
- C’est là qu’a été retrouvé le corps de… – hum, commençai-je.
- Jeremiah Hawkins, intervint Mr Wellington. C’est le second mort qu’a trouvé Hamad el Mekkawi au matin. Il a immédiatement donné l’alerte et nous avons fouillé le musée. C’est M. Maspero qui a découvert le corps de John Peters dans la salle du fond. Le musée est fermé au public depuis lors.
- La police est-elle intervenue ? demandai-je.
- Certainement, répondit Mr Wellington. Le jour même. Ils ont relevé les indices et interrogé tous les employés. (Son ton pincé indiquait clairement qu’il considérait que nous lui faisions perdre son temps en recommençant le processus.)
- Je connaissais mal Hawkins, dit Emerson sans se préoccuper le moins du monde des sous-entendus de son interlocuteur. Il était employé à l’emballage, n’est-ce pas ?
- C’est exact, reconnut Mr Wellington d’un ton bref. Je ne peux pas vraiment dire que je l’appréciais. C’était un homme assez vulgaire, voyez-vous – avec l’accent cockney – mais, à ce qu’il semblait, il faisait correctement son travail.
- Je le revois, dit Emerson en hochant la tête. Un homme au teint fleuri, avec une carrure de déménageur, qui parlait beaucoup et buvait sec. Je l’ai rencontré il y a quelques années. Il travaillait alors au déchargement de caisses qui arrivaient de Saqqarah.
- C’est possible, admit Mr Wellington. Au cours des dernières années, il a été employé, à la demande, à plusieurs petites tâches. C’est Herr Brugsch qui l’avait engagé. Je crois qu’ils s’étaient connus à Louxor, au moment de l’affaire Abd er Rassoul.
Si je ne connaissais pas Jeremiah Hawkins, par contre je revoyais très bien Emil Brugsch, l’ancien assistant de M. Maspero. L’homme avait une certaine renommée car il était le premier (à part ses découvreurs) à avoir vu in situ la célèbre cache des momies royales de Deir el Medineh. Malheureusement, la façon dont il avait extorqué le secret de la découverte à la famille de Gournaouis qui en était à l’origine démontrait une barbarie que je n’avais jamais pu accepter. Emerson devait penser à la même chose car son teint s’empourpra notablement. Sa voix se fit plus vive tandis qu’il continuait :
- D’après ce que j’ai appris, Hawkins travaillait de jour à emballer les objets en prévision du déménagement, aboya-t-il. Que diable faisait-il cette nuit-là au musée ?
- Je ne sais pas, professeur, balbutia Mr Wellington qui se tassa visiblement sous le regard flamboyant de mon époux. Hum – Voulez-vous que nous entrions dans mon bureau ?
La pièce était petite et assez sombre, mais agréablement arrangée, avec une table de travail, deux fauteuils et une plante verte en pot devant la fenêtre – détail qui me surprit. Emerson s’installa d’office derrière le bureau tandis que je prenais l’un des fauteuils en face de lui. Je sortis de mon sac mes diverses notes et papiers et les installai devant moi. Lorsque je saisis enfin mon stylographe, je remarquai que Mr Wellington, toujours debout, me dévisageait d’un air inquiet.
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07:04 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28.03.2008
chapitre 2 - fin
Je me réveillai à l’aube le matin suivant, et me sentis aussitôt pleine d’énergie, tout prête à aborder une journée de travail chargée. J’aurais beaucoup à faire, je le savais, et je décidai donc de commencer en rédigeant quelques petites listes pour mettre au clair mes idées. Comme le sait certainement tout lecteur fidèle (c'est à dire au fait des mes us et coutumes,) les petites listes sont ma spécialité et je saurais trop vanter leur utilité pour mettre au clair ses pensées.
Attablée au bureau du salon attenant à notre chambre, je rédigeai en priorité le compte-rendu de nos diverses discussions d’hier au soir. Tout d’abord ce que Carter nous avait appris – et à la relecture de mes notes, il me parut encore plus évident qu’il avait occulté l’importance des signes faisant référence à Sobek. Je ne comprenais pas que l’on puisse nier la répétition insistante du dieu crocodile dans les trois meurtres commis au musée !
Une fois ce premier rapport établi, je commençai une liste que j’intitulai « La nuit rouge ». Contrairement à l’opinion – à mon sens étriquée – d’Howard Carter, je trouvais plutôt amusante la vive imagination journalistique de Kevin O’Connell.
En fait, cette première liste reprit simplement ce que nous savions sur ces trois meurtres – c’est à dire peu de choses – mais j'ajoutai également les noms des divers intervenants et les questions auxquelles j’espérais trouver rapidement des réponses, en particulier en interrogeant mes premiers suspects.
Les morts – je biffai le dernier mot et le remplaçai par victimes :
1 – Karim el Fayed : Egyptien – a perdu ses doigts étant enfant (en fait, je ne voyais pas trop la portée de cette information), brave homme et employé sérieux,
Profession : gardien de nuit – connaissait bien le musée (y travaillait depuis des années).
Circonstances du crime : surpris par son assassin et attaqué par derrière avec un engin contondant – lequel ?
Lieu du crime : dans la première salle
Référence à Sobek : crocodile dessiné à la craie…
Motif du meurtre : présent au mauvais endroit au mauvais moment…
Questions : aurait-il ouvert la porte à un étranger ? Et pourquoi
2 – Jeremiah Hawkins, Britannique,
Profession : employé, travaillait de jour à l’emballage – connaissait bien le musée (y travaillait depuis des années).
Circonstances du crime : a été poignardé
Lieu du crime : devant le bureau de Wellington
Référence à Sobek : se trouvait devant une mosaïque de crocodile
Motif du meurtre : peut avoir surpris le voleur
Questions : Pourquoi était-il là ? Qui lui a ouvert (el Fayed ?)
3 – John Peters alias Giovanni Petri : Italien – (mais se prétendait peut-être Britannique, à vérifier, (Quelle importance au juste ?)
Profession : assistant de Wellington – connaissait bien le musée (y travaillait depuis des années).
Circonstances du crime : a été poignardé, avait les mains liées,
Lieu du crime : dans une salle éloignée (laquelle ?)
Référence à Sobek : était devant sa statue
Motif du meurtre : Vengeance ? Punition (à cause des liens…)?
Questions : Pourquoi était-il là ? Que signifient les étoffes rouges dont Sobek était drapé ?
Je ne savais plus qui, dans le train, avait évoqué la probabilité qu’il y ait plusieurs assassins – proposition si invraisemblable que je l’avais immédiatement rejetée – mais il était incontestable que, à relire ma liste, le profil des trois victimes n’était pas très cohérent. Ni la nationalité, ni la fonction, ni le lieu, ni même l’arme du crime n’étaient les mêmes. Pourquoi donc trois étrangers qui ne devaient avoir que des rapports strictement liés à leur travail s’étaient-ils retrouvés la même nuit immolés devant un signe de Sobek ? Quel était le lien qui reliait ces morts entre elles ? De plus, pourquoi l’assassin avait-il changé d’arme, et même dans le cas du poignard utilisé deux fois, pourquoi l’une des victimes avait-elle été préalablement attachée ? Je n’en avais aucune idée ! Aussi, j’abandonnai là mes réflexions pour continuer ma liste :
Les suspects du musée :
1 – Charles Wellington : Britannique,
Profession : conservateur du Boulaq, Connu de Ms. de Morgan et Maspero depuis des années.
2 – James Thatcher : Britannique,
Profession : assistant de Wellington,
3 – Oliver Newton-Jones : Britannique,
Profession : assistant de Wellington.
Je ne pouvais absolument rien écrire de plus avant d’avoir rencontré ces trois gentlemen, ce à quoi je comptais bien m’employer dès ce matin. Aussi, j’interrompis ma liste pour prendre une nouvelle feuille de papier dans le but de mettre au clair le compte-rendu détaillé de notre réunion familiale de la veille au soir. Avant de commencer, je tendis l’oreille en direction de la chambre. Aucun bruit. Emerson devait encore dormir. Il était encore très tôt.
Le safragi frappa alors doucement à la porte pour apporter une tasse de thé. Ragaillardie par le vivifiant breuvage, je continuai ma tâche.
En relisant mes notes quelques instants après, je souriais. J’étais plutôt satisfaite que David et Nefret aient adhéré aussi rapidement à l’idée d’une société secrète – qu’elle soit nommée culte, secte ou association criminelle, à mes yeux le principe en était le même. Il s’agissait de choisir un symbole effrayant susceptible de marquer les esprits – et qui mieux que le terrifiant crocodile sacré Sobek était capable d’inspirer une sainte terreur aux crédules et aux superstitieux ? A mon avis, la crainte incitait plus facilement les gens à se soumettre que les armes, et c’était particulièrement vrai en Egypte.
Si ce premier point me paraissait évident, le but poursuivi par cette mascarade était encore flou. Je ne rejetais pas l’avis émis par Emerson comme quoi divers vols auraient pu être perpétrés au musée depuis plusieurs années, il avait une sorte d’instinct pour ce genre de choses. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle il était tellement haï par tous les pilleurs et autres voleurs qui pullulaient en Egypte.
Evidement, songeai-je en tournant machinalement mon crayon, dans ce cas-là , le déménagement prévu dans les mois à venir ne devait en rien arranger les affaires du voleur. Son petit trafic bien organisé ne pouvait qu’éclater au grand jour si tout le contenu du musée était répertorié. Ce point me parut important et le je notai derechef.
Je continuai à tenter de cerner – par raisonnement psychologique – les motifs de la récente agitation du voleur. Il devait y avoir quelque chose de particulier qui l’impliquait dans certains des objets disparus, aussi il avait du chercher à se rendre au musée de nuit pour faire disparaître des preuves compromettantes. Mais lesquelles ? Je n’étais là que dans le domaine des suppositions et Emerson aurait beau jeu de prétendre que je me laissais mener par mon imagination.
De plus, il avait raison sur un autre point : comment enquêter sur des vols dont nous ignorions tout ? Il n’était pas du tout certain qu’enquêter sur les meurtres nous amènent si facilement à l’assassin et Emerson n’accepterait jamais de rester trop longtemps éloigné de Louxor.
Cette constatation m’amena à un nouveau problème à résoudre. J’avais assuré la veille que je trouverais la solution concernant notre installation mais je n’avais encore aucune idée de ce qu’elle pourrait être. Il me fallait pourtant avoir une idée rapidement si je voulais éviter l’hospitalité du scheik Mohammed, un charmant vieux Bédouin que j’appréciais beaucoup mais dont le mode de vie était très éloigné du mien, et de celui dans lequel je voulais éduquer mes enfants.
Hélas, cette idée de l’éducation m’amena encore à évoquer un autre problème en suspens. J’avais eu l’intention de convoquer Mr Flint-Flechey dès notre arrivée à Louxor. Celle-ci n’étant plus d’actualité, il faudrait probablement que je demande au jeune précepteur de nous rejoindre au Caire – mais encore fallait-il que je sache où et comment le loger. Et je devrai veiller à ce que les enfants suivent régulièrement leurs cours, sans (trop) se laisser distraire par une enquête où ils n’avaient que faire.
Je soupirai. J’avais beau être pleine d’énergie à mon réveil, il me semblait que j’en aurais épuisé une grande partie avant la fin de la journée.
- Peabody ! rugit Emerson dans la pièce jointe. Où diable êtes-vous passée ?
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27.03.2008
chapitre 2 - e
Ramsès, David et Nefret nous attendaient lorsque nous remontâmes après avoir quitté Howard Carter. Il avait refusé mon invitation à dîner, ce qui me convenait très bien. Un petit conseil de guerre me semblait nécessaire et je préférais qu’il ait lieu en privé. Bien entendu, Emerson s’éleva aussitôt contre cette proposition sensée.
- J’ai faim, rugit-il. Je veux mon dîner ! Ensuite, Peabody, vous pourrez tenir tous les réunions que vous voudrez.
Anubis était vautré sur le fauteuil près de la fenêtre. Il dut comprendre où nous nous apprêtions à nous rendre car il se releva souplement et se frotta plusieurs fois le dos contre la porte.
- Gentil minet, marmonna Emerson en le ramassant pour sortir.
Finalement, Emerson avait eu raison. Repus, nous étions en bien meilleure disposition lorsque nous nous installâmes deux heures après dans le salon attenant à notre chambre. Durant tout le temps que je mis à relater aux enfants ce que Mr Carter nous avait révélé, Emerson patienta sans même m’interrompre, tout en caressant d’un geste machinal le chat allongé sur ses genoux. Dès que je cessai de parler, je fixai mes vis à vis d’un œil scrutateur en attendant leurs réactions. David ouvrait de grands yeux. Ramsès, l’air impassible, n’exprimait rien et ce fut donc Nefret qui lança la première idée :
- Pensez-vous que le voleur ait volontairement choisi de dérober les sceptres de l’oasis perdue ? demanda-t-elle.
- Il les a choisis pour leur grande valeur, dis-je étonnée. Je ne vois pas d’autre motif à invoquer.
- Ce pourrait être une sorte de défi lancé au professeur – ou à vous, Tante Amelia, précisa-t-elle.
- Certainement pas, ma chérie, dis-je avec un sourire affectueux. Si cela avait été le cas, le vol aurait eu davantage de publicité. Hors il est évident que le voleur a souhaité le plus grand secret.
- Si la caisse n’avait pas éclaté, grogna Emerson, il se serait passé plusieurs mois avant que ces abrutis ne réalisent que ces pièces inestimables manquaient. Encore heureux que rien n’ait encore été emballé de ce qui provient de la tombe de Tetisheri !
- J’avais pensé que peut-être Sethos… commença Nefret.
- Non ! coupai-je en sursautant. Certainement pas. Nous avions évoqué le sujet avant la découverte de la tombe, il y a deux ans. Je n’ai pas changé d’avis : Sethos ne s’attaquerait pas à nous.
- Je vous trouve bien indulgente avec ce vaurien, Amelia, articula Emerson d’un ton trop calme. Pourtant, je suis plutôt d’accord. Sethos n’aurait pas pu résister à en faire trop. Il aurait volé toute la caisse – que dis-je ? – toutes les caisses !
- Et cette femme – Bertha ? proposa David. Nous avions déjà oublié de tenir compte de son rôle la dernière fois.
- C’est exact, approuva Nefret. Après tout, elle n’a pas réussi dans sa vengeance. Si Sethos est occupé ailleurs, (elle lança un curieux regard vers Ramsès), Bertha pourrait être retombée dans sa mauvaise habitude de s’en prendre à vous, Tante Amelia.
- Elle était bien implantée dans le milieu de la prostitution, ajouta David. Elle peut avoir des complices et manipuler ainsi certains employés du musée.
- C’est possible, dis-je. Sobek serait donc un symbole, comme l’a été jadis Taouret. Cela pourrait influencer des gens superstitieux, surtout avec l’intérêt qui flotte autour du spiritisme.
- Penseriez-vous à une sorte de secte maléfique, Tante Amelia ? demanda David.
- Pourquoi pas une société secrète utilisant les rites de la cité où je suis née, proposa Nefret. Non – qui pourrait connaître l’oasis perdue ? Je persiste à trouver suspect le vol de ces objets sacrés.
- Bertha ne pourrait pas créer une telle société, protesta Ramsès.
- Si ce n’est pas elle, dis-je en réfléchissant, il y a toujours les fanatiques. Ces sectes religieuses ont souvent des répercussions politiques. Après tout, le malheureux général Gordon a été massacré au nom du fanatisme, mais c’était il y a longtemps…
- Ca suffit ! rugit Emerson – il s’était retenu plus longtemps que je ne l’aurais cru possible. Je n’ai jamais entendu un tel ramassis de sornettes. Vous pourriez tout aussi bien écrire les prochains articles de ce voyou d’O’Connell.
- Mais Howard Carter n’a aucunement tenu compte des références à Sobek, insistai-je. Et je pense aussi que les étoffes écarlates drapées sur sa statue sont un indice important…
- Pour obtenir mieux que vos indices fumeux, grogna Emerson, je préfèrerai découvrir ce qui manque dans les autres caisses.
- Vous avez raison, professeur ! s’exclama Nefret. Si la plupart des objets volés proviennent de vos découvertes, vous admettrez enfin que la coïncidence est troublante, non ?
- Ce ne sera pas le cas, affirma Emerson dont le regard flamboyant nous défia tous à tour de rôle de le contredire. J’ai régulièrement vérifié à chaque passage au musée que mes objets s’y trouvaient toujours. D’ailleurs, ce n’est pas tant ce qu’il manque qui est important. Je crains bien davantage d’apprendre que ces vols durent depuis des années.
- Pourquoi dites-vous cela ? m’étonnai-je.
- Il y a quelque chose de froidement calculé qui ressort de cette élimination systématique de plusieurs témoins, répondit Emerson. Trois meurtres ! Ce n’est pas rien !
- Ainsi nous allons accepter de rester au Caire, Père, dit Ramsès – et ce n’était pas une question.
- Oui, grogna Emerson. Heureusement que nous sommes arrivés plus tôt que prévu en Egypte cette année. Mon travail n’en sera donc pas trop retardé.
- Quelques semaines ne changeront pas grand chose, approuvai-je d’un ton aimable.
- Quelques semaines ! s’écria Emerson. Mais vous rêvez Peabody. J’espère bien avoir retrouvé mes sceptres bien avant cela – et mis la main sur cette fripouille par la même occasion. Cependant, même pour quelques jours, il n’est pas question que nous demeurions ici. Pourquoi refusez-vous d’aller chez le scheik ?
- Ce ne faciliterait en rien notre enquête, Emerson, dis-je fermement. Laissez-moi quelques jours pour trouver une solution – et ne protestez pas, c’est le temps que nous passons au Shepheard’s chaque année.
- Je proteste chaque année, marmonna Emerson.
Il avait raison sur ce point, aussi je ne le contestai pas.
La journée avait été fort longue et lorsque je vis Nefret étouffer un bâillement, je coupai court à la séance pour envoyer tout le monde au lit. Nous ne pouvions rien faire de plus avant d’obtenir des renseignements plus détaillés.
***
Manuscrit H
- Ils ont été plutôt sincères dans leur récit, n’est-ce pas ? s’étonna Nefret tandis que tous les trois revenaient vers leurs chambres respectives.
Ramsès marchait un peu en retrait derrière la jeune fille et admirait sa souple silhouette. Soudain, David bailla et s’excusa.
- Je suis trop fatigué pour continuer à parler de crocodiles et de société secrète ce soir, avoua-t-il.
- Aucune importance, dit Ramsès. Nous ne pouvons rien faire de plus avant d’obtenir des renseignements plus détaillés. Père et Mère iront certainement dès demain houspiller les gens du musée et les policiers, mais qui mieux qu’Ali le Rat pourrait obtenir de nouvelles pistes dans les bas fonds ?
- Pas ce soir ! ordonna Nefret. Et pas sans moi !
- Non, pas ce soir, admit Ramsès. Mais ne recommençons pas cette discussion. Je t’ai déjà expliqué pourquoi tu ne pouvais pas venir. La présence de David suffira à me protéger.
Nefret devait vraiment être épuisée parce qu’elle n’insista pas bien que son air boudeur indiquât clairement qu’elle n’était pas convaincue. Elle leur souhaita le bonsoir et iles deux garçons attendirent de voir sa porte se refermer avant de continuer vers leur propre chambre.
- Toi et Nefret avez une imagination presque aussi débridée que celle de Mère, grommela Ramsès en se jetant tout habillé sur son lit tandis que son ami pliait soigneusement ses affaires avant de s'étendre à son tour. Une société secrète ! Je me demande comment Père ne s’est pas étouffé en entendant cela.
- Comment expliquerais-tu alors le signe de Sobek ? demanda David sans se vexer.
- Pourquoi as-tu offert sa statuette à Mère ? demanda Ramsès sans répondre.
- J'ai pensé à la faire après qu'Oncle Walter ait parlé du papyrus qu’il avait traduit pour elle, dit David en croisant les bras derrière sa tête. Il m’a raconté comment l’âme du dieu de la fécondité et de l’eau s’était incarnée dans Petesoukhos, le crocodile sacré.
- En Moyenne-Egypte, dans la cité de Shedet, appelée aussi Crocodilopolis par les Grecs, continua Ramsès, il y a une oasis qui doit sa fertilité au lac creusé près du temple de Sobek. C’est là que l’Egypte entière venait l'adorer sous la forme d’un crocodile vivant. Le monstre était paré comme une idole, avec des anneaux d’or aux oreilles et des bracelets aux pattes, et gavé par les prêtres de viande et de
gâteaux.
- Les Egyptiens craignaient tant les crocodiles qui pullulaient sur les rives du Nil qu'ils devaient trouver plus facile de lui offrir des gâteaux que de le laisser dévorer les gens et les troupeaux, dit David en riant.
- C’est vrai, répondit Ramsès. Ils cherchaient aussi à se protéger avec des charmes ou des amulettes. Puis, dans les mondes souterrains du chaos primitif où il évoluait, Sobek devint un animal sacré qui anéantissait les ennemis de Rê. A la fin du Moyen Empire, plusieurs pharaons de la XIIIème dynastie ont mis leur règne sous la protection du dieu crocodile en prenant comme nom : Sebekhotep, qui signifie ‘Sobek est satisfait’.
David ne répondit pas. Ramsès se tourna et vit que son ami était endormi. Avec un sourire, il se déshabilla à son tour et sombra rapidement dans un sommeil lourd, entrecoupé de rêves étranges où une mystérieuse prêtresse blonde dansait dans ses voiles blancs tout en envoyant les morceaux d’un cœur sanguinolent à un crocodile sacré qui brandissait les attributs royaux des pharaons de Koush.
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26.03.2008
chapitre 2 - d
Le crépuscule d’Egypte avait peu à peu éteint toute lumière autour de nous. Je levai les yeux. Ce n’était pas le ciel si pur de Louxor, hélas, mais de somptueux rougeoiements chatoyaient cependant dans un riche jeu de couleurs. Quelques nuages s’effilochaient, marbrés d’or, ponctués de pourpre, diaprés d’orangé flamboyant. Il était plus tard que je ne le pensais et la terrasse s’était vidée. Suite à une ferme suggestion de ma part, Ramsès, David et Nefret étaient montés. Aussi Howard, Emerson et moi étions les seuls clients à demeurer attablés.
- Mr Carter, dis-je en me penchant en avant. Avant d’aller plus loin, pourriez-vous nous dire ce qui s’est réellement passé en cette nuit tragique à Boulaq ? Ces trois meurtres…
- Laissez-le parler, Peabody, intervint Emerson d’un ton sec. Et ne continuez pas à vous exprimer de façon aussi ampoulée que ce satané journaliste. Nuit tragique – non mais vraiment !
- Mrs Emerson a raison, professeur, intervint Howard Carter en jetant cependant un regard un peu inquiet vers Emerson. Ce fut véritablement une nuit tragique. Le gardien de jour les a trouvés le lendemain. D’abord, le gardien de nuit, un Egyptien. Nous avons fait examiner son corps. Il est mort d’un coup violent asséné sur l’arrière de la tête. L’arme du crime n’a pas été retrouvée mais une sorte de crocodile était dessiné à la craie à coté de lui – un graffiti en fait : un long corps et des mâchoires.
- C’était Karim el Fayed, n’est-ce pas ? demanda Emerson.
- En effet, professeur, répondit Mr Carter surpris. J’ignorais que vous le connaissiez.
- Je connais tout le monde, affirma Emerson avec emphase. Karim avait perdu des doigts étant enfant. Sa vie n’était pas facile mais c’était un brave homme. J’avais demandé à Maspero de lui trouver du travail, il y a déjà quelques années.
- Ah ! Je l’ignorais, répéta Carter en regardant toujours Emerson. Je crois savoir qu’El Fayed donnait toute satisfaction dans son travail. Il se trouvait dans la première salle – probablement en train de faire sa ronde – lorsqu’il a été surpris par son assassin, qu’il n’a même pas du voir. Il a été attaqué par derrière.
- C’est lamentable, dis-je.
- Oui, n’est-ce pas ? répondit machinalement le jeune homme. Le second cadavre était celui de Jeremiah Hawkins, et c’est curieux en fait, parce qu’il n’aurait jamais dû se trouver là ! Hawkins était employé à l’emballage des objets et travaillait de jour. Aux cours des dernières années, il avait effectué divers petits travaux de façon intérimaire pour le musée. Nous supposons qu’el Fayed lui a ouvert parce que Hawkins ne possédait bien entendu pas ses propres clefs. Il a été retrouvé mort, poignardé, devant le bureau de Wellington.
- Le journal précise que c’était devant une mosaïque de Sob… d’un crocodile, ajoutai-je.
- Oui, c’est possible, admit Mr Carter. Mais quelle importance ? Croyez-vous aussi à une malédiction divine, Mrs Emerson ?
- Certainement pas, dis-je fermement, mais quelqu’un s’est donné beaucoup de mal pour établir une mise en scène au sujet du dieu crocodile – Sobek pour ne pas le citer.
- C’est exact, admit Mr Carter d’une voix amère. Mais ce sont les journalistes qui ont beaucoup insisté sur ce point,
- Je ne connais pas bien Wellington, intervint Emerson qui ne tenait pas à parler plus longtemps des journalistes. Depuis quand est-il conservateur de Boulaq ?
- C’était de Morgan qui l’avait engagé comme secrétaire, expliqua Mr Carter. Il travaille avec Maspero depuis que celui-ci a repris son ancien poste de directeur du Service des Antiquités. Wellington a été chargé de veiller à ce que le déménagement du Boulaq ne prenne pas trop de retard. Savez-vous que Maspero a déjà lancé des invitations officielles pour l’inauguration de ses nouveaux bâtiments en avril prochain. Je lui ai pourtant dit que c’était trop prématuré ! Le dernier mort, John Peters était l’un des assistants de Wellington.
- Il y en a donc d’autres ? demandai-je aussitôt.
- Oui, répondit-il, James Thatcher et Oliver Newton-Jones. Pourquoi ?
- Il faudra juste que nous les interrogions, bien entendu, dis-je aimablement. Sont-ils au courant pour les emblèmes royaux ?
- Pas par nous en tout cas, répondit l’autre en se rembrunissant. Maspero était seul lorsqu’il a vérifié le contenu de la caisse éventrée, et donc même Wellington n’est pas encore au courant – du moins pas officiellement. Voyez-vous, le problème est que celui qui a volé les sceptres est obligatoirement l’un de ceux dont nous venons de parler. Et il n’a pas dû s’arrêter là ! Nous ne savons pas encore ce qui peut manquer dans les autres caisses.
- Vous n’avez qu’à toutes les faire rouvrir, proposa Emerson d’une voix forte, tout en se triturant le menton du doigt.
- Mais ce n’est pas possible, répondit Mr Carter l’air affolé. Imaginez le travail que ce serait ! Et le scandale deviendrait alors impossible à éviter… Sans compter que certaines des caisses sont entreposées dans les réserves depuis des lustres. Chaque fois qu’une nouvelle découverte était apportée au musée, il fallait faire de la place, emballer des objets, les entreposer ailleurs. Il est impossible de tout retrier maintenant ! Il faut que tout soit déménagé le plus vite possible et…
- Je vois mal comment nous pourrions enquêter sur un vol dont nous ne connaissons ni la nature, ni l’ampleur, grommela Emerson. Et je n’aime pas cette façon de taire la catastrophe. Toutes ces petites manœuvres politiques me répugnent.
- Mais vous connaissez pourtant la police et leurs méthodes, dit Mr Carter d’un ton insidieux. Que pensez-vous qu’ils feraient s’ils étaient au courant ? Ils tomberaient au hasard sur le premier Egyptien employé au musée pour le faire avouer par n’importe quel moyen ? Est-ce cela que vous voulez ?
- Emerson a soulevé un point intéressant, dis-je pour calmer mon bouillant époux qui s’empourprait déjà . Comment pouvons-nous enquêter sur un vol qui n’est pas censé avoir eu lieu ?
- Et bien, marmonna Mr Carter avec un regard en biais. Peut-être pourriez-vous prétendre enquêter sur les trois meurtres. Cela ferait sans conteste une excellente entrée en matière.
***
Manuscrit H
Ramsès, David et Nefret étaient remontés au troisième étage où se trouvaient leurs chambres habituelles, qui donnaient sur les jardins de l’Ezbekieh. Ils s’étaient réunis dans le petit salon qui précédait la chambre des garçons. Nefret ne décolérait pas :
- Après cette histoire, il y a deux ans, nous avions convenu de ne plus avoir de cachoteries entre nous, s’écria-t-elle furieuse tout en se jetant sur un canapé. Pourquoi Tante Amelia nous a-t-elle expédiés dans nos chambres comme des enfants ?
- Je crois que Carter n’aurait pas été aussi sincère si nous étions restés, dit Ramsès d’une voix traînante. Ne t’inquiète pas. Je suis sûr que les parents nous raconteront tout en remontant.
- Ah ! Tu crois cela ? grinça la jeune fille.
- Je suis extrêmement surpris que le professeur ait ainsi accepté de rester au Caire, dit David de sa voix calme. Il semblait tellement impatient de retrouver sa tombe à Louxor !
- Père est tout aussi impatient de mettre la main sur celui qui a osé voler ses sceptres, rétorqua Ramsès d’une voix légèrement amusée.
- Et puis, bien qu’il s’efforce de le cacher, il a tellement bon cœur, admit Nefret un peu calmée. Je suis certaine que le meurtre qui le choque le plus est celui de ce pauvre Egyptien qui n’a été tué que parce qu’il se trouvait là au mauvais moment.
- Est-ce que tu ne sautes pas un peu vite aux conclusions, ma chère ? ironisa Ramsès. Je te rappelle que nous ne savons absolument rien des circonstances exactes de sa mort.
- Alors ne vous disputez pas, intervint David, et attendons plutôt d’avoir plus de renseignements avant d’établir des théories. Je me demande ce que va dire mon grand-père…
- Abdullah ? s’étonna Nefret. A quel sujet ?
- Nous devions aller le chercher d’ici quelques jours pour partir ensemble à Louxor, expliqua David. Le professeur parlait même de voyager demain matin !
- Mère ne l’aurait jamais laissé s’en aller aussi vite, dit Ramsès avec conviction. Ils font la même chose chaque année. Elle aime reprendre contact avec ses diverses connaissances, organiser un petit dîner de retour et connaître les derniers potins. Elle prétend aussi avoir besoin de faires des courses.
- Mais c’est la vérité ! protesta Nefret. Les choses n’arrivent pas par miracle. Il y a des objets de la vie courante à acheter. Ah ! Vous êtes bien des hommes !
- Je suis ravie que tu en conviennes, ma chère, dit Ramsès.
- Ne m’appelle pas ma chère avec ce ton-là , se hérissa la jeune fille.
- Allons, du calme, dit David en souriant gentiment. Combien de temps pensez-vous que nous allons devoir rester au Caire ?
- Je n’en ai aucune idée, répondit sincèrement Ramsès. Mais je suis certain que Père ne voudra jamais passer plusieurs jours à l’hôtel. Et Mère n’acceptera pas davantage l’hospitalité du scheik Mohammed. Ils trouveront sans doute une autre solution en louant une maison quelque part.
- Pourquoi a-t-on volé des sceptres de l’oasis perdue ? demanda Nefret. Pensez-vous que ce pourrait être Sethos ?
- Sethos ? s’exclama David. Mais il est mort !
- Je ne le crois pas, dit Ramsès, et Père ne le pense pas non plus. Par contre, je vois mal cet homme tel que nous le connaissons s’en prendre à des objets ayant un quelconque rapport avec ma mère. En fait, j’y ai souvent pensé. Si Mère a passé beaucoup de temps avec Sethos – en croyant que c’était Cyrus Vandergelt – elle lui a forcément transmis plus ou moins consciemment des indications concernant le passé de Nefret, aussi…
- Aussi quoi ? demanda Nefret les yeux écarquillés.
- C’est sans doute stupide, continua Ramsès à contrecœur, mais je me demande si sa disparition du devant de la scène n’était pas due au fait qu’il se soit lancé à la recherche de l’oasis perdue.
- Mais il n’avait pas la carte, dit Nefret d’une voix haletante.
- Je n’ai pas prétendu qu’il puisse avoir découvert le bon endroit, précisa Ramsès. J’ai simplement émis l’hypothèse qu’il ait disparu parce qu’il le cherchait.
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25.03.2008
chapitre 2 - c
En arrivant à la gare du Caire, nous nous séparâmes d’Abdullah, Daoud et Selim qui rejoignaient leur petit village d’Aziyeh. Nous les emmènerions avec nous par la suite, mais recruterions une équipe complète pour nos fouilles annuelles chez leur parentèle à Louxor.
Quelques heures plus tard, nous étions attablés pour prendre le thé à la terrasse de l’hôtel Shepheard’s, le plus célèbre (à mes yeux) hôtel du Caire. Bien que de nouveaux établissements plus à la mode se soient ouverts au cours des dernières années, je restais fidèle au prestigieux hôtel que j’avais découvert lors de mon premier passage en Egypte. J’appréciais tout particulièrement sa fameuse terrasse surélevée donnant sur la grande place de l’Ezbekieh, un endroit particulièrement stratégique pour reprendre contact avec la ville à chacun de nos retours en Egypte. Les drogmans et les marchands qui s’entassaient au pied de l’escalier en proposant aux clients leurs services et/ou leurs marchandises avaient bien entendu reconnu Emerson – de même que tous les Egyptiens qui traînaient précédemment à la gare – et leurs cris de bienvenue résonnaient encore en contrebas. La nouvelle de notre retour ferait le tour du Caire en un clin d’oeil : le Maître des Imprécations était une attraction prisée !
Malgré l’heure tardive, la terrasse était encore fort animée et beaucoup d’indiscrets regards se dirigeaient vers nous. Je dois reconnaître que nous formions un groupe assez remarquable, en commençant par la haute et célèbre stature d’Emerson qui avait ordonné sa commande d’une voix sonore – comme si le domestique stylé qui la notait s’était trouvé de l’autre côté de la place au lieu de se tenir derrière son siège. A mes côtés, David et Ramsès, dûment lavés et changés (à ma demande) après la poussière récoltée dans le train, présentaient un air de ressemblance troublante avec des cheveux sombres et bouclés, une carnation mate, de grands yeux noirs et des costumes en tweed de bonne coupe. Je notai cependant que la chemise de Ramsès présentait au col quelques taches suspectes de couleur jaunâtre qu’il tentait vainement de me dissimuler. Les diverses expériences chimiques qu’il menait régulièrement étaient désastreuses pour l’état de sa garde-robe mais je m’expliquai mal qu’une chemise tâchée ait pu faire partie de ses bagages. Aurait-il fait de nouvelles expériences au cours du voyage ? Je n’eus pas le temps d’approfondir la question car Nefret éclata de rire – à une réflexion de David – et mon regard se tourna vers elle. Elle étincelait littéralement, lumineuse et fraîche, dans une robe en voile d’un bleu tendre avec un liseré d’un ton plus soutenu. La coupe en était remarquable, elle avait les moyens de s’habiller chez les plus grands couturiers, mais c’était l’éclat de la jeune fille elle-même qui attirait tous les regards, au mépris parfois de la plus élémentaire discrétion. Je fusillai des yeux un groupe de trois jeunes Américains, à la table voisine, qui lorgnaient dans notre direction. Ils ne me virent pas. Ils fixaient Nefret avec un sourire béat. Je dois porter au crédit de la jeune fille qu’elle ne s’en souciait absolument pas.
- Tu as encore fait des ravages, dit Ramsès d’une voix traînante. Il y a trois coloniaux derrière nous qui ne te quittent pas des yeux.
- Je sais, riposta Nefret avec un sourire ensorceleur – mais elle gâcha son effet en pouffant dans sa main comme une enfant.
- Comment ! éructa Emerson.
Il s’étouffa derechef avec son thé qu’il avait, comme de coutume, avalé trop vite, et se retournant sur sa chaise, l’air furibond. A sa vue, les trois garçons, confus, revinrent à leurs pâtisseries.
- Je ne comprends pas que le Shepheard’s tolère un tel laisser-aller ! tonna Emerson.
- Oh, professeur chéri, ronronna Nefret en se penchant vers lui. Cela n’a aucune importance !
- Ramsès, dis-je d’un ton ferme. Je ne pense pas que tu aies des yeux dans le dos aussi comment…
Je m’interrompis parce que mon fils me désignait du geste la théière renflée en face de lui qui faisait office de miroir. Nefret ricana et adressa à son frère adoptif une grimace puérile que je fis semblant de ne pas remarquer. Ce n’était pas la première fois que je m’interrogeais sur ma capacité à enseigner à cette enfant les bonnes manières.
Songeuse, je regardai en contrebas, sur la place. La poussière soulevée par les rares véhicules et les nombreux animaux était épaisse mais elle ne dissimulait pas la foule bigarrée qui se pressait et braillait dans un joyeux mélange de langues. Dans mon esprit, ce tohu-bohu était si lié à l’Egypte que je souris machinalement, heureuse de me retrouver là . Soudain, une haute silhouette vêtue à l’européenne se distingua parmi la masse des galabiehs qu’elle traversait d’un pas ferme. L’homme salua de la main les gigantesques portiers monténégrins au bas des escaliers qu’il escalada deux par deux, d’un pas énergique.
- Mr Carter ! dis-je en levant une main amicale.
- Mrs Emerson, mes hommages, répondit le jeune homme qui s’inclina sur ma main dès qu’il parvint à notre table. Bonjour, professeur, Ramsès, David. Miss Nefret, vous êtes plus fraîche qu’une fleur ajouta-t-il avec un sourire.
- Humph, grommela Emerson en plissant les yeux.
Emerson avait naguère prétendu que Mr Carter me faisait la cour. Mon cher époux nourrit en effet l’idée saugrenue que chaque homme qui m’approche a des vues sur ma personne. J’avoue que c’est plutôt flatteur mais fort peu vraisemblable aussi, étant de nature plus sensée, je plissai moi-même les yeux pour étudier le comportement d’Howard Carter envers Nefret. C’était un gentil jeune homme, célibataire de surcroit, mais il était de nature un peu fruste et son éducation première avait été fort négligée. Je ne fais bien entendu aucune ségrégation sociale mais il me semble évident que certains handicaps ne peuvent être effacés. En aucun cas, il ne pouvait être considéré comme un prétendant sérieux. D’ailleurs, Nefret était beaucoup trop jeune.
- Asseyez-vous, Carter, dit alors Emerson, coupant court à mes supputations.
- Merci, professeur, répondit le jeune homme. Je vous cherchais. Je suis venu dès que j’ai entendu dire qu’on vous avait aperçus à la gare. Vous êtes arrivés tôt cette année !
- Beaucoup de travail à faire, marmonna Emerson avec difficulté – il avait les dents serrées autour de sa pipe mais comment avait-il réussi à la sortir sans que je ne le remarque ?
- Ah, dit Howard. Oui, effectivement… La tombe de Tétisheri n’est pas encore complètement vidée, n’est-ce pas ? Mais, professeur, ce n’est pas vraiment une urgence. Pourriez-vous envisager de ne pas vous rendre immédiatement à Louxor afin de passer quelques semaines au Caire ?
- Quelques semaines ? m’étonnai-je tandis qu’Emerson, éberlué, faisait tomber sa pipe et se penchait ensuite pour la ramasser.
- Rester au Caire ? Certainement pas ! s’emporta mon époux en émergeant de dessous la table, d’autant plus furieux que son malodorant brûlot semblait avoir été fêlé par sa chute.
- Nous aurions pourtant bien besoin que vous nous apportiez votre aide inestimable, professeur, plaida Carter d’une voix pressante. Mrs Emerson, j’en appelle à vous ! J’en parlais justement ce matin même avec Maspero et votre arrivée précoce est un don du ciel. Il s’agit du vol au musée de Boulaq.
- Quel vol ? demandai-je en coiffant Emerson au poteau. Le journal ne mentionne que les trois meurtres.
- Les meurtres sont affaire de la police, mais nous avons une très grave affaire sur le dos, avoua Mr Carter. Les policiers n’ont aucune connaissance en archéologie. Vous seuls pourriez être à l’aise aussi bien dans l’investigation que…
- Je ne vois pas en quoi nous serions concernés par ces meurtres, répéta Emerson. Ils sont tragiques, certes, mais…
- Il ne s’agit pas des meurtres, dit Carter en baissant la voix et en jetant autour de lui un regard de conspirateur. (Les Américains s’étaient éclipsés et nous étions relativement isolés.) Il y a aussi eu vol. Nous n’avons découvert la chose que récemment mais nous ne connaissons pas encore toute l’ampleur du problème. C’est tout le Service des Antiquités qui est mis en cause. Vous savez que le musée de Boulaq doit être déménagé n’est-ce pas ?
- Tout le monde le sait, grogna Emerson.
- Oui ? Bien. Beaucoup de pièces sont d’ores et déjà emballées et, voyez-vous, John Peters était responsable des listes détaillant le contenu des caisses. Une caisse vient d’être endommagée suite à un choc pendant son transfert. Elle a littéralement éclaté et M. Maspero a donc été amené à comparer son contenu avec la liste de John. Hum – il manque certains objets…
- Quels objets ? ricana Emerson d’un ton léger. Ce musée était tellement mal tenu qu’une chatte n’y retrouverait as ses petits ! Je ne vois toujours pas pourquoi je serai concerné par ce qui a été perdu !
Mais j’avais eu une sorte de pressentiment et je regardai Nefret tandis que Howard Carter répondait d’une voix blanche :
- Rien n’a pu être perdu , hélas. Mais il manque pourtant trois pièces uniques d’origine méroïtique. Ce sont - hum – les emblèmes de pharaon : le sceptre recourbé, la massue en bronze et le fléau.
- Nom de Dieu ! s’écria Emerson.
Mon effarement était tel que je ne le repris même pas.
- Les emblèmes royaux du pays de Koush, dis-je d'une voix faible. Mais il n’y a rien de tel dans le journal !
- Nous avons pour l’instant réussi à ne pas ébruiter la nouvelle. Pensez à ce que dirait l’opinion publique !
- Je connais personnellement Mr O’Connell, du Daily Yell, dis-je. Je sais qu’il est actuellement en Egypte. Il a autrefois servi notre cause avec un certain dévouement. Il serait peut-être possible de lui expliquer la gravité de la situation.
- Kevin O’Connell (et le nom dans la bouche d’Emerson résonnait comme une véritable insulte) est un misérable sans scrupules qui utilise votre incompréhensible faiblesse à son égard pour vous soutirer des renseignements. Vous le savez parfaitement, Peabody ! Il n’a pas arrêté d’agir ainsi depuis que nous le connaissons. Je refuse formellement que vous ayez le moindre rapport avec ce sinistre individu.
- L’éviter serait la plus sûre façon de lui indiquer que nous avons quelque chose à cacher, souligna Ramsès.
- Nous ne pourrons pas l’éviter, dis-je avec conviction. Mr O’Connell nous suit d’un œil de propriétaire depuis une aventure que nous avons vécu ensemble jadis, après le meurtre de lord Baskerville.
- Oh, s’exclama Nefret, Ramsès m’en parlait justement l’autre jour. Il aurait été l’auteur de la formule : ‘la malédiction des pharaons'.
- Maintenant, iO'Connell court après un culte rituel au musée et parle de 'la nuit rouge de Sobek', dit Mr Carter d’une voix amère. Quel titre ridicule ! Mais tant qu’il a cet os à ronger, il ne s’occupera pas du reste, et M. Maspero tient à ce que tout reste secret. Alors, professeur, pouvons-nous compter sur votre aide ?
- Je ne pourrai certainement pas rester plusieurs semaines au milieu de cette foule, grogna Emerson en agitant le bras. Dire que j’avais pensé rejoindre Louxor dès demain… Nous devrions au moins accepter l’hospitalité du sheikh Mohammed, Peabody ?
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24.03.2008
chapitre 2 - b
Malgré les interventions (inutiles) d’Emerson et la verbosité (inutile) de la prose journalistique de Kevin, il ne me fallut pas longtemps pour me faire une idée exacte du drame qui avait eu lieu quelques jours auparavant au Caire, une nuit tragique au vieux musée de Boulaq.
Cependant, avant toute explication (et bien que j’imagine mon lecteur tout vibrant d’anxieuse expectative), je me dois de situer le contexte. Je connaissais depuis des années l’actuel directeur du Service des Antiquités, M. Gaston Maspero, un galant petit Français rondouillard d’une soixantaine d’années, au crâne chauve et à la barbe blanche bien taillée. C’était un archéologue compétent (bien qu’Emerson ne soit pas entièrement d’accord). En 1886 par exemple, il avait découvert à Deir el Médina un puits d’accès menant à la tombe de Sennedjem, un fonctionnaire ramesside, dont il fit acheminer le contenu au musée de Boulaq. Il se plaignait déjà que celui-ci fut trop exigu par rapport aux richesses archéologiques qu’il contenait, aussi il étudia dès lors un projet de déménagement. Mais M. Maspero quitta alors l’Égypte pour n’y revenir que trois ans plus tard, juste à temps pour charger Emerson du site d’Abydos après une dispute avec le Français qui en avait le firman. Bien entendu, dès son retour, M. Maspero s’occupa à nouveau de son projet (pharaonique) de déménagement.
- Il y a longtemps que le musée de Gizeh est devenu archaïque, grommela Emerson quand j’évoquai le problème, tout comme le musée de Boulaq d’ailleurs. Il n’y a qu’à voir la façon inepte dont les objets sont présentés. J’ai toujours affirmé…
Sans infliger à mon lecteur le discours (maintes fois entendu) de mon irascible époux, je reviens à mon propos. Le projet du déménagement avait pris corps et l’emballage minutieux des objets était en cours. Le transfert vers de nouveaux bâtiments mieux adaptés devait commencer d’ici quelques mois, et l’inauguration du nouveau Musée Egyptien du Caire était prévue en suivant – connaissant la nonchalance des travailleurs Egyptiens, j’étais bien certaine qu’il y aurait du retard. (Nda : Mrs Emerson a vu juste, l’inauguration officielle du nouveau musée n’eut lieu qu’en novembre 1903.)
Lorsque j’avais revu M. Maspero l’année précédente, il prétendait qu’il faudrait près de cinquante ans pour remplir son nouveau musée – sauf dans le cas (fort improbable) d’une grande découverte inattendue.
Pendant que s’accomplissait la tâche gigantesque de répertorier et protéger chaque pièce archéologique, l’agitation au musée était à son comble – et le décor tout planté pour un criminel imaginatif.
Dans l’une des salles les plus éloignées du vieux musée se dresse une statue géante du dieu crocodile Sobek assis aux côtés d’un pharaon.
- XVIIIe dynastie, précisa aussitôt Emerson quand je lus cette description. Il s’agit d’un groupe découvert dans un sanctuaire dédié à Sobek et qui, à l’origine, devait certainement abriter aussi des crocodiles vivants. Le dieu, représenté avec un corps humain et une tête de saurien, remet une croix ankh, un signe de vie, à Aménophis III debout près de lui. Détail amusant : le grand Ramsès II, qui souhaitait sans doute se mettre lui aussi sous la protection divine, fit remplacer le nom d’Aménophis par le sien ! C’est également lui qui a fait remplacer le museau allongé du dieu crocodile, l’ancien ayant été brisé.
(Nda : J’ai pris quelques libertés avec cette description. Il s’agit en réalité d’une petite statuette en albâtre du musée de Louxor.)
Mais je ne veux pas lasser davantage l’attention de mon aimable lecteur. J’ai décrit en détail cette effigie de Sobek car c’est aux pieds de cette statue drapée d’un tissu « aussi écarlate que du sang frais » – selon les dire de Kevin – que fut retrouvé un matin le cadavre du conservateur du musée, John Peters. Le malheureux avait les mains liées dans le dos, et la gorge tranchée. Trois hiéroglyphes écrits avec son propre sang avaient été découverts à côté de son corps. Ils étaient reproduits dans le journal. Il s’agissait du hiéroglyphe de l’étoffe pliée (sorte de P majuscule très allongé sans la barre horizontale du milieu), celui du pied (en réalité, un pied et un mollet stylisés) et celui de la corbeille. Ce qui signifiait…
- S, B et K, dit Ramsès. Le cartouche de Sobek.
- J’allais le dire Ramsès, dis-je d’un ton mécontent. Il n’y a pas de voyelles dans les caractères hiéroglyphes, expliquai-je à Nefret.
- Oui, Tante Amelia, répondit-elle avec un sourire. Je sais.
- L’étoffe pliée peut avoir différents sens, ajouta Ramsès. C’est un caractère qui peut aussi se lire snb, et signifier dans ce cas : ‘être en bonne santé’. L’écriture hiéroglyphique est figurative et ses caractères représentent souvent des objets de la vie courante, soit naturels soit produits par l’homme. On trouve ainsi des plantes, des figurations de dieux, d’humains et d’animaux. Bien entendu, il faut distinguer le pictogramme, c’est à dire l’élément lui-même, du phonogramme, qui correspond davantage à une consonne isolée (ou à une série de consonnes) et le déterminatif, un signe muet qui indique le champ lexical du mot.
- Oui, Ramsès, dis-je en reconnaissant là le début d’un discours interminable comme mon fils était parfois capable d’en tenir. C’est très intéressant mais revenons-en plutôt au meurtre de Mr. Peters. Ce nom ne me dit rien du tout... Emerson, connaissions-nous ce gentleman ?
- Ce n’était pas vraiment un gentleman, ricana Emerson, et en plus son véritable nom n'était pas John Peters.
- Il s’appelait Romeo Giovanni Petri, ajouta Ramsès, volant la parole à son père tandis que celui-ci reprenait son souffle.
- Effectivement, grinça Emerson en jetant un regard noir à son fils. C’était un Italien très brun, plutôt enrobé, aux yeux langoureux. Il travaille – travaillait – au musée depuis une quinzaine d’années. D’ailleurs, il n’en était pas le conservateur en titre mais, bien entendu, votre ami O’Connell n’en est plus à une invention près. Le meurtre d’un vulgaire assistant aurait sans doute paru moins sensationnel !
- Je revois effectivement ce monsieur maintenant que vous l’avez décrit, dis-je en plissant le front. Mais pourquoi Kevin aurait-il modifié son nom ?
- Ce n’est pas lui, admit Emerson à contrecoeur. C’est Peters lui-même qui s'en était chargé. Avouez que Romeo était difficile à porter aussi Petri a-t-il rapidement opté pour Giovanni, son second prénom. Ensuite, il a dû réaliser la xénophobie des Britanniques et choisi d'angliciser son patronyme pour devenir John Peters. Si je me souviens bien, un cousin d’Evelyn avait eu la même idée jadis pour se faire accepter de sa famille anglaise et devenir lord Chalfond, non ?
- C’est exact, dis-je. Mais il a perdu son titre après sa tentative de meurtre contre sa cousine.
- Ne vous égarez pas dans des détails inutiles, Peabody, coupa Emerson. Pour en revenir à Peters, nous avions rencontré sa mère à la même époque – je veux dire celle de lord Chalfond, continua Emerson. Elisabetta Petri. Vous ne vous souvenez pas d’elle ? Une femme superbe, aux formes plantureuses et aux yeux sombres. Elle travaillait au Service des Antiquités au moment de notre mariage. Elle n’avait pas transformé son nom en Elisabeth Peters, mais une femme pareille ne s’oublie pas !
Curieusement cette réflexion me déplut fortement. Je revoyais pourtant celle qu’Emerson évoquait ainsi : un visage de madone, une voix de velours et une somptueuse chevelure brune. Mais les Italiennes vieillissent mal, songeai-je, et deviennent souvent obèses. Je ne crus pas nécessaire de faire-part aux autres de cette réflexion.
- Revenons-en aux faits, dis-je un peu sèchement. (Je choisis d’ignorer le ricanement d’Emerson et le regard en biais que me jeta Ramsès.) La signora Petri n’a rien à voir dans ces meurtres.
- Ces meurtres ? demanda David.
- Oui, dis-je. Mr Peters n’a pas été le seul cadavre découvert ce matin-là . Il y a eu aussi celui de Jeremiah Hawkins, un employé dont la fonction n’est pas précisée et qui a été retrouvé poignardé devant la mosaïque d'une prêtresse adorant Sobek.
- Pas du tout ! rugit Emerson en faisant sursauter tout le monde – sauf Anubis.
- Je vous demande pardon ? dis-je interloquée.
- Tous les crocodiles ne sont pas des représentations de Sobek, grogna Emerson. Quelle simplification grotesque ! La fresque dont parle ce paltoquet d'O'Connell est celle de Herouben, la grande prêtresse d’Amon, et elle se prosterne devant le dieu de la terre, Geb qui est effectivement incarné sous sa forme de crocodile.
- L’erreur est excusable, dis-je patiemment tout en revenant à mon journal. Le troisième et dernier mort est Egyptien. C'est un gardien de nuit. Là aussi Sobek est évoqué parce qu'un crocodile stylisé a été dessiné à la craie à coté de son corps. Le journal ne mentionne pas son nom mais il y a une description plutôt horrible sur sa main raidie aux doigts coupés.
- Karim el Fayed, dit aussitôt Emerson. Il a eu les doigts arrachés accidentellement lorsqu’il était enfant et je sais que Maspero l’employait au musée depuis quelques années. Cette amputation n’a absolument rien à voir avec un quelconque crime rituel contrairement à ce que sous-entend ce misérable journaleux.
- Il y a quand même eu trois morts, dit Nefret qui ne riait plus et ouvrait tout grands ses yeux bleus troublés. Qu’est-ce que cela signifie ?
- Il n’est pas certains que ces crimes soient liés, dit Ramsès.
- Bien sur que si ! dis-je fermement. Il serait impensable que trois assassins différents interviennent ainsi la même nuit au musée de Boulaq !
- Le modus operandi est pourtant différent dans les trois cas, contra Emerson en sortant sa pipe.
- Emerson, protestai-je. Vous allez enfumer tout le compartiment !
- J’aurais bien besoin de me détendre les nerfs après la lecture que vous venez de nous infliger, ma chère, grogna-t-il mais, tout en gardant sa pipe à la bouche, il ne l’alluma pas.
Ni Abdullah, ni Daoud n’était intervenu pendant toute la durée de cet échange. Ils nous avaient écoutés attentivement, tournant la tête de l’un à l’autre. Je m’adressai alors au vieil homme :
- Que pensez-vous de tout cela, Abdullah ?
- Je ne connaissais pas ces hommes, Sitt Hakim, répondit-il calmement en agitant ses mains ridées, ni la vie qu’ils ont menée. Peut-être ont-ils été des mécréants et commis des actions qui leur ont valu de telles punitions ? Mais qu’elle vienne des hommes ou des dieux, quelle importance ? Allah n’est-il pas au centre de toutes les actions ?
- Bah, grommela Emerson qui n’appréciait pas plus Allah que toute autre divinité.
- Ce sont les afrits qui ont tués ces hommes, dit alors Daoud de sa voix grave. Ils ont provoqué la colère du dieu crocodile, mais le Maître des Imprécations est revenu en Egypte. Les afrits n’oseront pas s’en prendre à lui, et la Sitt Hakim chassera les mauvais démons avec son ombrelle magique.
Pour la première fois depuis le début du voyage, Anubis détourna son regard de la fenêtre et le dirigea vers moi. Tandis que ses yeux verts brillaient d’un éclat malveillant, il émit un ricanement sarcastique.
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22.03.2008
chapitre 2 - a
Chapitre 2
Ce qui donne la mesure d’un homme est la richesse, le pouvoir et l'adversité. (Proverbe arabe)
Emerson eut une réaction légèrement excessive à la lecture de l’article. Ecumant de rage, il s’employa à déchiqueter le journal en plusieurs morceaux qu’il se mit ensuite à piétiner violemment tout en vociférant des malédictions qui promettaient à Kevin et à sa descendance une bien triste destinée. Vu que – à ma connaissance – ladite descendance n’était pas encore née, je ne m’en inquiétai pas trop. Néanmoins, je ne pus manquer de remarquer que les autres passagers nous regardaient d’un air affolé et faisaient un large détour pour nous éviter. Du fait de la cohue consécutive au débarquement, cela créait sans conteste une gêne considérable. Notre groupe s’était étoffé. Malgré son âge, Abdullah s’était déplacé jusqu’à Alexandrie pour nous accueillir, accompagné de son neveu, Daoud, et de son plus jeune fils Selim,. Tous trois, malgré la petite crise d’Emerson, étreignirent à tour de rôle David, Ramsès et Nefret après nous avoir dûment salués, Emerson et moi-même. Aucun d’eux ne semblait s’inquiéter le moins du monde des sonores imprécations de mon remuant époux.
- Bonjour, Nur Misur, disait Abdullah à Nefret en haussant la voix pour couvrir le tumulte ambiant, vous êtes encore plus épanouie que dans mon souvenir.
- Ah, David ! hurlait Selim en jetant une claque amicale sur l’épaule de son cousin. Que c’est bon de te revoir !
Seul le dernier membre du trio, Daoud, ne disait rien mais souriait de toutes ses dents, tandis que son imposante stature nous surplombait comme un génie tutélaire. L’effet produit par ce sombre géant aux bras croisés, enveloppé dans une galabieh d’une blancheur immaculée était impressionnant – et expliquait aussi l’écart prudent du flot des arrivants qui s’ouvraient devant nous comme la Mer Rouge devant Moïse. Pourtant, cet homme énorme était aussi débonnaire que serviable, et je fus heureuse de le laisser se charger de récupérer nos bagages. Les garçons l’accompagnèrent.
- Il suffit, Emerson, intervins-je ensuite d’un ton ferme. Vous vous êtes suffisamment donné en spectacle.
- La voix du Maître des Imprécations porte toujours aussi loin, dit sérieusement Abdullah, pince-sans-rire. Peut-être que l’Inglizi aux cheveux rouges l’aura entendue jusqu’au Caire.
Je regardai le vieil homme avec un certain étonnement. Il était d’une remarquable dignité et se laissait rarement aller à faire de l’humour, même avec nous. Les dernières années avaient pesé sur lui. Il semblait fatigué, mais toutes ses rides étaient plissées dans un sourire de bienvenue et son œil pétillant montrait sa joie de nous retrouver tous.
- Vous n’avez pas du tout changé, Sitt Hakim, dit-il amusé, en croisant mon regard scrutateur.
Sitt Hakim, la dame docteur, était mon surnom égyptien, tout comme Nur Misur, lumière d’Egypte était celui de Nefret. Les Egyptiens adoraient donner aux Européens des sobriquets imagés mais celui de Ramsès, frère des démons, me semblait curieusement inadapté. Je ne savais pas au juste s’il s’agissait d’un compliment qui soulignait ses douteuses facultés de déguisement ou plutôt de la manifestation d’une inquiétude que lesdits talents induisaient. Les Egyptiens étaient terriblement superstitieux et craignaient plus que tout le surnaturel – et en particulier les afrits, les démons, qu’ils pensaient volontiers responsables de tous les maux.
Peu après, nous nous entassions tous dans le train express pour le Caire, ignorant royalement les réflexions (à vrai dire discrètes) des autres voyageurs qui s’offusquaient que des Egyptiens osent ainsi voyager dans un wagon réservé aux Européens. Habitués à de tels comportements, nous ignorâmes superbement leurs récriminations. Il me sembla pourtant que certains audacieux allèrent se plaindre au contrôleur mais celui-ci, qui connaissait bien Emerson, ne se donna même pas la peine d’intervenir.
Nous nous retrouvâmes donc seuls dans notre compartiment, ce qui me convenait tout à fait. Je pus enfin prendre le temps de lire tranquillement l’article du Daily Yell. Emerson avait déchiqueté son journal, mais j’avais pris la précaution avant de monter dans le train d’envoyer Selim en acheter un autre – et je découvris sans surprise que Ramsès et David avaient eu la même idée. Ignorant les cris indignés d’Emerson, nous ouvrîmes donc les journaux encore humides pour découvrir plus en détail l’article incriminé :
Sous le règne des riches pharaons de jadis, écrivait Kevin très en verve, les temples de leurs Dieux virent s’accumuler d’incalculables richesses. La plupart sont aujourd’hui perdues, mais l’archéologie a heureusement permis d’en retrouver certaines qui sont entreposées dans des musées. Ainsi Sobek, le rusé crocodile métamorphosé en objet rituel richement incrusté de pierreries…
J’avais lu à voix haute, devant parfois hausser le ton pour couvrir les rugissements d’Emerson mais soudain, je m’interrompis net :
- Quel verbiage ! grommelai-je, fort irritée de ne pas avoir Kevin sous la main pour lui exprimer vertement ma façon de penser. Quand en viendra-t-il enfin aux meurtres ? Et que signifie donc son allusion à des crimes rituels ?
- Votre goût pour le morbide est vraiment consternant, Amelia, grogna Emerson en me lançant un œil noir. Qu’espérez-vous donc trouver dans ce torchon ?
- Les titres en gras faisaient penser à quelque culte démoniaque, dis-je aimablement. Je m’attendais à de la magie noire, peut-être même le sang d’un animal sacrifié ou encore un papyrus abscons aux textes incantatoires.
Je tournai alors les yeux vers Ramsès qui s’étouffait de façon suspecte. En face de lui, Nefret, riait franchement ; David me dévisageait avec des yeux ronds ; Daoud arborait un air grave comme si je déclamais une invocation et Anubis regardait par la fenêtre, ignorant aussi superbement mon discours que son vis à vis, Abdullah qui le toisait avec une sorte répugnance. Il n’aimait pas les félins. Lorsque je revins à Emerson, il était cramoisi d’indignation.
- Vraiment ? grinça-t-il entre ses dents serrées. Et pourquoi pas une main de momie macérant dans une coupe de sang que le gardien aurait trouvé au pied de la statue de Sobek en faisant sa ronde ?
- Ladite coupe de sang agrémentée bien entendu de quelques grains d’encens, ajouta Nefret qui hoquetait maintenant de rire en se tenant les côtes.
- Vous vous trouvez drôle ? demandai-je sèchement à Emerson. Je vous rappelle qu’il y a eu plusieurs morts !
- Vous n’en savez rien ! aboya mon tendre époux.
- Kevin parle de crimes au pluriel, rappelai-je en agitant le journal sous ses yeux.
- Ce voyou d’Irlandais est journaliste, rétorqua Emerson, et il possède une imagination encore plus débridée que la vôtre. Il ajouta aussitôt : Et ce n’est pas un compliment !
- Mais enfin, Emerson, protestai-je en fronçant les sourcils, il s’est certainement passé quelque chose.
- Je ne veux pas qu’il se soit passé quelque chose ! rugit Emerson déchaîné. Je ne veux pas de ces interventions qui me distraient de mon travail alors que j’ai une tâche sérieuse à accomplir !
- Mais cela ne vous concerne en rien, dis-je pour l’apaiser. Le crime a eu lieu au Caire et non pas à Louxor. Kevin dit…
- Celui-là , il ne perd rien pour attendre ! promit Emerson.
***
Manuscrit H
Ramsès écoutait ses parents se lancer des piques avec une résignation amusée. Ils ne changeraient jamais ! En se détournant d’eux, son regard tomba sur la forme mouchetée d’Anubis, assis le dos bombé à côté d’Emerson dans une posture hiératique et figée qui rappelait curieusement les félins sculptés sur les murs des tombeaux antiques. Ramsès réprima un soupir. Sa fidèle compagne, Bastet, était restée en Angleterre. Pour la première fois depuis de nombreuses années, il se retrouvait seul. Il en ressentait une vacuité douloureuse, comme une sorte de rite initiatique qui le couperait à jamais de son enfance. Bien entendu, il avait été le premier à admettre que la chatte ne pouvait pas abandonner sa portée, les chatons n’étant pas encore sevrés. De plus, au plus profond de lui-même, il réalisait aussi (bien à contrecœur) que Bastet n’était plus toute jeune. Depuis la fin de l’été, elle avait souvent des raideurs dans les pattes, mais il ne parvenait pas à accepter qu’elle puisse un jour disparaître. Il réprima un frisson.
De Bastet, sa pensée dériva vers ses chatons. Juste avant leur départ, Nefret avait revendiqué la propriété du petit mâle et Ramsès était presque certain que, à cette décision, le chat avait ricané en le regardant. Il trouvait à Horus un air particulièrement démoniaque, mais peut-être était-il simplement jaloux des caresses et de l’attention que Nefret lui dispensait. C’était la première fois qu’il ressentait une telle aversion envers un animal, surtout aussi jeune. Il évoqua soudain le rêve raconté autrefois par une jeune fille qu’il avait rencontrée à Abydos : « J’ai rêvé d’un chat la nuit dernière, avait dit Honoria, un gros chat au caractère épouvantable – qui se nommait Horus. » Il était curieux que Nefret ait justement choisi ce même nom. Elle n’avait pas été présente à Abydos et Ramsès ne se rappelait pas lui avoir rapporté l’incident qu’il avait d’ailleurs complètement oublié. C’était un souvenir un peu déplaisant et un nouveau frisson le traversa. Un sinistre pressentiment aurait dit sa mère – mais il ne croyait pas aux pressentiments.
Ramsès se secoua mentalement, et revint à la conversation. La querelle entre ses parents semblait calmée – pour l’instant. Son père boudait ostensiblement, les bras croisés, faisant semblant de s’absorber dans le bourrage de sa pipe tandis que sa mère agitait violemment le journal en commentant ce qu’elle découvrait.
- La statue de Sobek a été retrouvée entièrement drapée de différentes étoffes rouges, dit-elle d’une voix brève. Comme c’est curieux ! Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
- Cela pourrait déboucher sur une implication de votre personne, ma chère, ironisa Emerson incapable de se retenir. Quand on sait à quel point vous affectionnez les robes de soirée écarlates...
En réalité, songea Ramsès, c’était plutôt Emerson qui aimait voir sa femme en rouge – en souvenir semblait-il d’une robe qu’elle avait porté autrefois, lors de leur première rencontre. Ramsès avait du mal à imaginer ses parents jeunes, se querellant déjà mais sans encore être mariés. Sa mère n’apprécia pas la réflexion, elle plissa les yeux et jeta à son mari un regard acéré. Bon, pensa-t-il, ils allaient recommencer ! Près de lui, Abdullah émit un petit gloussement, mais Ramsès n’aurait pas su dire si c’était d’amusement ou de réprobation.
Un coup de pied de Nefret – qui l’atteignit douloureusement dans le tibia – le fit alors grimacer. Elle gesticulait silencieusement tout en lui montrant ses parents. Que voulait-elle donc qu’il fasse ? Intervenir ? Il tenait à sa peau !
Ce fut donc David, toujours soucieux du bien-être de son petit monde, qui se lança dans l’arène :
- Je vous en prie, Tante Amelia, dites-nous ce qui s’est passé exactement. Nous brûlons d’impatience. Qui donc a été tué ?
.../...
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21.03.2008
chapitre 1 - fin
Il arrive que le hasard exauce de façon curieusement inadaptée les vœux inconsidérés que l’on formule sans y penser. Ainsi, je regrettai avoir souhaité que Gargery n’insiste pas auprès d’Emerson – qu’il aurait exaspéré en pure perte – pour nous accompagner en Egypte lorsque le malheureux garçon tomba un matin dans l’escalier menant à la cave et se fractura le poignet - le poignet droit !
Pendant que le médecin dûment convoqué l’examinait et lui posait un plâtre soutenu d’une attelle, Gargery ne cessa de se reprocher sa maladresse. Il s’en excusa encore auprès de moi lorsque, après avoir raccompagné le praticien, j’allai prendre de ses nouvelles,.
- Vraiment, madame, je suis désolé, dit-il d’une voix atone. Avec ce plâtre, je ne pourrais pas manier efficacement mon gourdin. Je l’avais pourtant déjà mis dans les bagages que j’ai commencé à préparer. Peut-être pourriez-vous repousser votre voyage de quelques semaines… ? s’enquit-il avec un soudain espoir.
- Ce ne sera pas possible, Gargery, répondis-je d’un ton ferme. Mais je vous confie la maison durant notre absence – au cas où des malandrins viendraient dérober les notes du professeur.
Quand je le quittai, il marmonnait encore en secouant la tête, l’air accablé, et son ton sceptique m’indiqua qu’il n’était guère convaincu par la noblesse de sa mission.
Quelques semaines plus tard, je me retrouvai accoudée au bastingage, à bord du bateau qui nous emmenait en Egypte, humant à pleins poumons le vent du large. Mon horizon était on ne peut plus souriant. Emerson, fermement éperonné par mes soins, avait terminé dans les temps son manuscrit qui avait été déposé à Londres chez l’imprimeur, l’Angleterre et ses frimas se trouvaient à des miles de là , et les côtes égyptiennes apparaîtraient dès le lendemain. Il me semblait même que je sentais déjà dans l’air iodé toutes les senteurs enivrantes de ma patrie d’adoption. Une rafale soudaine souleva alors mon chapeau, une paille blonde que j’avais agrémentée d’un nœud en satin cramoisi. C’était mon plus joli chapeau, aussi je m’y accrochai fermement tout en jetant un regard en arrière, sur le pont de promenade.
Je ne savais pas où se trouvaient les enfants et, évènement nettement plus remarquable, je ne m’en souciais guère. C’était un changement appréciable que de ne plus devoir en permanence garder un œil sur Ramsès, redoutant de sa part un quelconque méfait, comme fomenter une mutinerie – ce qu’il avait fait à l’âge de huit ans, si je me souviens bien – tenter une expérience chimique qui risquait de provoquer un naufrage ou encore tomber à l’eau. Avec Nefret et David pour le surveiller, et les deux garçons pour surveiller Nefret, je me sentais en droit de savourer sans arrière-pensée une traversée paisible, souvent en la seule compagnie de mon bien-aimé Emerson. Pour l’heure, nous échangions quelques piques. Il était furieux d’avoir découvert dans un périodique (je pensais pourtant tous les avoir dissimulés) que le journaliste Kevin O’Connell, du Daily Yell, un vieil ami à nous – Emerson s’élevant fermement contre ce vocable appliqué à Kevin, je dirais alors une vieille connaissance – se trouvait actuellement en Egypte. Il ne cessait de grommeler à ce sujet depuis le déjeuner.
- Je vous préviens, Peabody, grogna-t-il, j’ai dû endurer la présence de ce faquin (et de beaucoup d’autres) à l’ouverture du sarcophage il y a deux ans, mais c’est fini – fi-ni – terminé. Je ne veux plus voir personne aux alentours de ma tombe ! Nous avons cette année une tâche fort délicate à entreprendre pour enlever et remettre en état des objets inestimables qui se trouvent entassés dans un état déplorable. La moindre perturbation nuirait grandement à mon travail. Pour l’intérêt de la science…
- Oui, Emerson, dis-je un peu précipitamment – selon, mon expérience, quand l’intérêt de la science est évoqué par un archéologue, le mieux est de couper court le plus rapidement possible ! – Je sais ce que vous pensez des journalistes.
- Je croyais, Amelia, grinça-t-il, que vous aviez décidé de ne plus me couper la parole.
- Vraiment ? soulignai-je en toussotant et, pour changer de sujet avant qu’il ne me coupe la parole, j’enchaînai aussitôt : Les côtes égyptiennes apparaîtront dès demain, n’est-ce pas ? Il me semble que je sens déjà dans l’air iodé toutes les senteurs enivrantes de l’Egypte.
- Ne soyez pas bêtement sentimentale, Peabody, ricana Emerson. C’est impossible, et vous le savez bien.
- Qu’importe, mon chéri, dis-je aimablement, en lui saisissant le bras dans mon enthousiasme. C’est si bon d’être de retour !
- Vous me reprochez souvent de me répéter, ma chère, ricana-t-il, mais je ne trouve pas cette réflexion très originale non plus. Vous la répétez chaque année !
- Vous êtes impossible, dis-je d’une voix nettement moins affable tout en dardant sur lui un regard sévère. Je tiens absolument à ce que vous ne me gâchiez pas la sérénité de cette traversée. Pour une fois que nous sommes tranquilles, sans avoir à surveiller de près ni Ramsès, ni Nefret.
- Nefret ? répéta Emerson d’un ton ébahi. Pourquoi diable aurions-nous à surveiller cette adorable enfant ?
- Mais mon cher, soulignai-je avec un sourire, justement parce qu’elle est adorable et que ce n’est plus une enfant. C’est une jeune fille de dix-sept ans qui porte un nom illustre et doit hériter d’une immense fortune dès qu’elle aura atteint sa majorité. Ne réalisez-vous pas que cela fait d’elle une proie rêvée pour les chasseurs de dot ? N’avez-vous pas remarqué qu’elle est toujours très entourée et que Ramsès et David ne la quittent pas d’une semelle ?
- Nom de Dieu ! s’exclama Emerson d’une voix si puissante que plusieurs regards indignés se tournèrent vers nous.
Aussitôt, je dus m’agripper des deux mains au bras de mon bouillant époux qui prétendait aller derechef surveiller aussi sa fille adoptive.
- Non, non, non, Emerson, dis-je en haletant sous l’effort. Il n’est pas question que vous flanquiez à l’eau tous les jeunes gens qui parleront à Nefret. Les garçons suffisent comme gardes du corps. Ils prennent leur tâche très au sérieux. C’est agréable, n’est-ce pas, de voir combien ils s’entendent à merveille.
***
Manuscrit H
- Fiche-moi la paix ! rugit Nefret, les joues enflammées et les yeux furibonds. Tu n’as pas à me surveiller sans arrêt !
- Alors n’encourage pas ce freluquet de tes sourires aguicheurs, rétorqua Ramsès d’un air hautain. Il a un rire ridicule, une vraie perruche. Je ne sais pas comment tu peux supporter de lui parler.
- Voyons, Ramsès… commença David.
- Laisse tomber, David, coupa Nefret, la voix frémissante de rage. Cela lui va bien de parler de ridicule. Tu as vu comment minaudaient ces deux dindes aux yeux de merlan frit quand tu les as saluées sur le pont ?
- Je me suis contenté d’être poli avec elles, répondit Ramsès en s’écartant cependant un peu de Nefret qui lui enfonçait son index pointé au niveau du sternum. Miss Daisy et Miss Lily Ashton sont juste un peu timides, voilà tout.
- Timides ? s’esclaffa Nefret. Mais tu es aveugle, mon garçon ! Elles ont dû faire un pari avec toi et s’ingénient à te rencontrer par hasard au moins dix fois par jour ! Si je leur disais que tu n’as que quinze ans, elles seraient sans doute moins intéressées.
- Voyons, Nefret… commença David.
- Je m’excuse, Ramsès, s’exclama aussitôt Nefret après un regard en biais à son ami. C’était un coup bas, je l’avoue. Tu m’as mise en colère et je dis n’importe quoi dans ces cas-là .
- Je m’excuse aussi de t’avoir contrariée, grinça Ramsès d’une voix contrôlée. Heureusement, nous devrions arriver demain. Je n’ai plus longtemps à rencontrer par hasard ces demoiselles.
- Et Anthony va rejoindre son père qui travaille à Assouan, ajouta Nefret en riant. Ma réputation ne risquera donc plus rien avec lui. Nous devrions aller retrouver tes parents sur le pont. Je crois que le professeur était vraiment furieux d’apprendre la présence de Mr. O’Connell en Egypte. Tante Amelia le savait-elle ?
- Certainement, dit Ramsès, sinon elle ne se serait pas arrangée pour enlever tous les journaux du bord. J’ai eu beaucoup de mal à en trouver un après le départ.
- J’ai entendu plusieurs passagers s’en plaindre, dit David en souriant. Et certains menaçaient même d’écrire à la compagnie.
- Mère se préoccupe rarement de ce genre de détail.
Les trois jeunes sortirent du fumoir où avait eu lieu leur altercation privée après que Ramsès ait interceptée brusquement Nefret tandis qu’elle retournait vers sa cabine.
- De toutes façons, dit Nefret une fois à l’extérieur, nous resterons peu de temps au Caire. Aussi, peut-être le professeur ne rencontrera-t-il même pas Mr. O’Connell.
- Tu ne connais pas les journalistes, marmonna Ramsès. Ils sont acharnés, et surtout celui-là ! Il poursuivra mes parents jusqu’à Louxor sans la moindre hésitation s’il pense pouvoir trouver quelque chose à raconter dans son torchon.
- Pourtant l’essentiel a déjà été dit au sujet la tombe de Tétichéri, n’est-ce pas ? s’étonna David.
- Qu’importe ! rétorqua Ramsès d’un ton amer. S’ils n’ont rien de vrai à raconter, les journalistes n’hésitent pas à inventer. Mes parents avaient rencontré Kevin O’Connell au moment de la mort de lord Baskerville et c’est lui qui a trouvé la formule de ‘la malédiction des pharaons’. Bien que le crime ait ensuite été élucidé, l’idée était devenue si populaire qu’elle est restée dans les esprits. C’est dire le pouvoir de la presse !
***
Lorsque nous arrivâmes à Alexandrie, l’agitation était à son comble. Les gens étaient tous plongés dans le Daily Yell et commentaient avec force gesticulations et commentaires le gros titre de la une :
La nuit rouge de Sobek.
Crimes rituels au musée du Caire !
L’article, bien entendu, était signé de Kevin O’Connell…
Fin du premier chapitre...
A lundi prochain et joyeuses pâques à tous.
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20.03.2008
chapitre 1 - e
Après le thé, une fois que jâ€



