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31.03.2008
chapitre 3 - a
Chapitre 3
Il faut flatter la vache avant de la traire. (Proverbe arabe)
Emerson n’est jamais au mieux de sa forme le matin au réveil. Je le trouvai assis au milieu du lit dans un fouillis de draps enchevêtrés, hirsute, la barbe dure, l’œil vague. Il regardait tout autour de lui en agitant furieusement les bras.
- Je déteste que vous disparaissiez ainsi ! cria-t-il en me voyant.
- Voyons, mon chéri, répondis-je aimablement. Je n’étais pas bien loin – juste à côté, dans le salon. Nous ne sommes arrivés que depuis hier. Il n’y a rien à craindre. Aucun ennemi n’est encore lancé à notre poursuite.
- Humph, grogna-t-il en se frottant le menton. On ne sait jamais. Je vous rappelle quand même qu’un assassin particulièrement sanguinaire a récemment sévi en ville. Je préfèrerais, ma très chère, que vous ne fassiez pas partie de ses petits trophées offerts à Sobek.
- Je croyais que vous aviez déclaré inepte mon hypothèse d’un culte dévoyé, dis-je en plaisantant.
- Ne m’asticotez pas, Peabody, ronronna mon époux jaillissant du lit d’un mouvement vif. Je suis déjà d’une humeur massacrante. Nous devrions être en route pour Louxor au lieu de perdre notre temps à démanteler cette fumisterie de secte.
Je plissais aussitôt les yeux à cette voix trop douce. Lorsqu’Emerson hurle, nul ne l’écoute dans sa propre famille (et il s’en plaint souvent – mais peut-être l’ai-je déjà signalé), par contre tous ceux qui le connaissent savent que c’est quand il se montre mortellement calme qu’il est le plus dangereux, et le plus en colère.
- C’est au sujet de Karim el Fayed, n’est-ce pas ? demandai-je en le fixant – et en admirant par la même occasion sa superbe silhouette sculptée de muscles puissants.
- C’était vraiment un brave homme, Peabody, dit Emerson avec un demi-sourire qui reconnaissait la justesse de mon intuition. C’est moi qui lui avais trouvé ce poste au musée. Et c’est pour se montrer digne de la confiance que nous lui avions accordée, Maspero et moi, qu’il devait s’astreindre à des rondes régulières – qui ont provoqué sa mort finalement. Savez-vous comment il a perdu ses doigts autrefois ? continua-t-il en commençant à s’habiller. Il était né à Sohag, près d’Assouan, où les crocodiles sont encore nombreux dans le Nil. Et bien, il a été attaqué par l’un d’eux en défendant sa petite sœur qui allait être emportée.
- Un crocodile ? haletai-je. Emerson, quelle étrange coïncidence !
- Malgré la peur et la fascination qu’il inspire, poursuivit Emerson qui cherchait ses bottes sous le lit, le crocodile attaque rarement l’homme, sauf s’il y a eu viol de son territoire. Mais dans ce cas, la rapidité est la principale caractéristique de l’attaque quand la bête fond sur sa proie. Le crocodile de Karim n’était pas d’une taille exceptionnelle, heureusement pour lui.
- Cela a dû être une expérience terrifiante pour un jeune enfant, dis-je en frissonnant.
- En effet, dit Emerson qui, torse nu, s’approchait de la table de toilette. Un crocodile adulte mesure en moyenne six mètres et pèse jusqu’à une tonne mais cela dépend de l’alimentation et de l’âge de animal qui grandit toute sa vie.
- En plus du papyrus qu’il a traduit, ajoutai-je avec animation, Walter m’a donné un texte écrit au XVIIème siècle, l’Histoire de Sésostris et Timarète, où il est longuement question d’un combat que le héros Sésostris mène contre un crocodile.
- Je connais, marmonna Emerson le visage plein de mousse à raser. Cela donne une idée plutôt cocasse des crocodiles tels qu’on les voyait à l’époque ! Ces informations proviennent d’ailleurs d’origines diverses. Je me rappelle qu’Hérodote et Pline sont dûment cités mais il est probable que l’auteur a aussi consulté d’autres sources. Malgré cela, il est manifeste qu’il ne connaissait pas grand chose aux crocodiles.
- Elle, précisai-je-je. C’était une Française, Mademoiselle de…
- Crénom ! rugit soudain Emerson. Il est horriblement tard ! Que faites-vous donc encore à trainailler, Peabody ? Nous devons nous rendre au musée sans plus attendre !
Malgré la hâte de mon bouillant époux, je refusai de sortir sans m’être sustentée et pris donc le temps de déjeuner avec les enfants. Ils affirmèrent avec un bel ensemble avoir des courses à faire de leur côté. Aussi, après leur avoir demandé de ne pas se séparer – et reçu en retour un regard ironique de Ramsès, offusqué de Nefret et soumis de David – je les laissai partir.
- Au travail, Peabody ! s’écria Emerson en se levant de table à peine la dernière bouchée avalée.
Je saisis d’une main ferme mon ombrelle, une très jolie chose en voile parme qui était assortie à ma robe grise à parements violets, et je me levai, prête à tout. Les ombrelles sont devenues (en quelque sorte) mon signe distinctif en Egypte, mais elles ont à mes yeux une tout autre utilité que le frivole désir de préserver mon teint du soleil. En passant mes commandes chez le fournisseur londonien que je fréquentais depuis des années, je veillais toujours à ce que mes ombrelles aient une poignée solide et un bout bien pointu – après tout, une femme ne savait jamais quels dangers elle risquait d’affronter.
Le musée de Boulaq n’était pas très loin du Shepheard’s et nous eûmes une agréable petite promenade, une fois que j’eus convaincu Emerson de ne pas avancer trop vite. Malgré l’heure encore matinale M. Maspero en personne nous attendait au musée. Le directeur du Service des Antiquités était un homme petit, un peu bedonnant, mais encore solide et râblé malgré son âge. Je le connaissais depuis mon tout premier voyage en Egypte car il avait correspondu des années durant avec mon savant de père autrefois. Avec une galanterie bien française (qui amena un juron étouffé sur les lèvres d’Emerson) le directeur s’inclina sur ma main et me salua d’un compliment fleuri. Cependant, c’était un homme fort occupé, aussi il s’excusa de ne pouvoir nous accompagner lui-même durant notre visite. Il nous présenta donc son assistant – qui faisait pour l’heure office de conservateur. Charles Wellington était un Anglais typique. Plutôt petit, il se tenait très droit pour ne pas perdre le moindre pouce de sa taille. Il avait un visage austère, des yeux cachés derrière des petites lunettes rondes, une bouche pincée aux lèvres trop rouges, un menton pointu et une barbe blonde taillée court, si pâle qu’elle ressortait à peine sur sa peau. Le soleil d’Egypte avait tanné son teint clair mais il ne donnait pas l’impression d’un homme qui passait beaucoup de temps à l’extérieur. Son salut fut bref, un peu sec. Je devinai immédiatement que notre présence lui déplaisait au plus haut point.
- Qui a trouvé le corps d’el Fayed ? lui demanda Emerson dès que M. Maspero nous eut quittés.
- Le gardien de jour, répondit l’autre. Hamad el Mekkawi.
- Je veux le voir, déclara Emerson d’un ton autoritaire et sans ambages. Mais pas tout de suite. Avant, je veux la disposition d’une pièce où nous ne serons pas dérangés. J’ai quelques questions à vous poser. Ensuite, je ferai le tour des lieux, puis je rencontrerai les deux autres assistants.
- Très bien, professeur, répondit Charles Wellington, effaré.
Je les suivis sans mot dire. La méthode d’Emerson était brutale mais efficace. Maté, le conservateur nous mena jusqu’à un bureau – le sien – que nous atteignîmes en traversant une sorte de réserve, une grande pièce très vaste où s’entassaient les objets qui n’avaient pas été jugés dignes des vitrines éclairées et des belles salles de devant. Je reconnus avec émotion ces étagères surchargées de vases et de statuettes où s’entassaient également de nombreuses caisses numérotées. C’était l’endroit précis où, il y avait maintenant plus de quinze ans, j’avais rencontré Emerson pour la première fois. Je m’immobilisai et regardai autour de moi d’un œil attendri, puis je cherchai du regard Emerson. Il avait continué à avancer et ne semblait pas vraiment d’humeur sentimentale ou nostalgique. Il se planta près d’une porte fermée et contempla fixement une grande mosaïque appuyée au mur adjacent. Comprenant de quoi il s’agissait, je me glissai à ses côtés.
- C’est la grande prêtresse d’Amon, dit Emerson à mon intention, Herouben, qui se prosterne devant Geb, le dieu de la terre incarné sous la forme d’un crocodile.
- C’est là qu’a été retrouvé le corps de… – hum, commençai-je.
- Jeremiah Hawkins, intervint Mr Wellington. C’est le second mort qu’a trouvé Hamad el Mekkawi au matin. Il a immédiatement donné l’alerte et nous avons fouillé le musée. C’est M. Maspero qui a découvert le corps de John Peters dans la salle du fond. Le musée est fermé au public depuis lors.
- La police est-elle intervenue ? demandai-je.
- Certainement, répondit Mr Wellington. Le jour même. Ils ont relevé les indices et interrogé tous les employés. (Son ton pincé indiquait clairement qu’il considérait que nous lui faisions perdre son temps en recommençant le processus.)
- Je connaissais mal Hawkins, dit Emerson sans se préoccuper le moins du monde des sous-entendus de son interlocuteur. Il était employé à l’emballage, n’est-ce pas ?
- C’est exact, reconnut Mr Wellington d’un ton bref. Je ne peux pas vraiment dire que je l’appréciais. C’était un homme assez vulgaire, voyez-vous – avec l’accent cockney – mais, à ce qu’il semblait, il faisait correctement son travail.
- Je le revois, dit Emerson en hochant la tête. Un homme au teint fleuri, avec une carrure de déménageur, qui parlait beaucoup et buvait sec. Je l’ai rencontré il y a quelques années. Il travaillait alors au déchargement de caisses qui arrivaient de Saqqarah.
- C’est possible, admit Mr Wellington. Au cours des dernières années, il a été employé, à la demande, à plusieurs petites tâches. C’est Herr Brugsch qui l’avait engagé. Je crois qu’ils s’étaient connus à Louxor, au moment de l’affaire Abd er Rassoul.
Si je ne connaissais pas Jeremiah Hawkins, par contre je revoyais très bien Emil Brugsch, l’ancien assistant de M. Maspero. L’homme avait une certaine renommée car il était le premier (à part ses découvreurs) à avoir vu in situ la célèbre cache des momies royales de Deir el Medineh. Malheureusement, la façon dont il avait extorqué le secret de la découverte à la famille de Gournaouis qui en était à l’origine démontrait une barbarie que je n’avais jamais pu accepter. Emerson devait penser à la même chose car son teint s’empourpra notablement. Sa voix se fit plus vive tandis qu’il continuait :
- D’après ce que j’ai appris, Hawkins travaillait de jour à emballer les objets en prévision du déménagement, aboya-t-il. Que diable faisait-il cette nuit-là au musée ?
- Je ne sais pas, professeur, balbutia Mr Wellington qui se tassa visiblement sous le regard flamboyant de mon époux. Hum – Voulez-vous que nous entrions dans mon bureau ?
La pièce était petite et assez sombre, mais agréablement arrangée, avec une table de travail, deux fauteuils et une plante verte en pot devant la fenêtre – détail qui me surprit. Emerson s’installa d’office derrière le bureau tandis que je prenais l’un des fauteuils en face de lui. Je sortis de mon sac mes diverses notes et papiers et les installai devant moi. Lorsque je saisis enfin mon stylographe, je remarquai que Mr Wellington, toujours debout, me dévisageait d’un air inquiet.
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07:04 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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