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27.03.2008
chapitre 2 - e
Ramsès, David et Nefret nous attendaient lorsque nous remontâmes après avoir quitté Howard Carter. Il avait refusé mon invitation à dîner, ce qui me convenait très bien. Un petit conseil de guerre me semblait nécessaire et je préférais qu’il ait lieu en privé. Bien entendu, Emerson s’éleva aussitôt contre cette proposition sensée.
- J’ai faim, rugit-il. Je veux mon dîner ! Ensuite, Peabody, vous pourrez tenir tous les réunions que vous voudrez.
Anubis était vautré sur le fauteuil près de la fenêtre. Il dut comprendre où nous nous apprêtions à nous rendre car il se releva souplement et se frotta plusieurs fois le dos contre la porte.
- Gentil minet, marmonna Emerson en le ramassant pour sortir.
Finalement, Emerson avait eu raison. Repus, nous étions en bien meilleure disposition lorsque nous nous installâmes deux heures après dans le salon attenant à notre chambre. Durant tout le temps que je mis à relater aux enfants ce que Mr Carter nous avait révélé, Emerson patienta sans même m’interrompre, tout en caressant d’un geste machinal le chat allongé sur ses genoux. Dès que je cessai de parler, je fixai mes vis à vis d’un œil scrutateur en attendant leurs réactions. David ouvrait de grands yeux. Ramsès, l’air impassible, n’exprimait rien et ce fut donc Nefret qui lança la première idée :
- Pensez-vous que le voleur ait volontairement choisi de dérober les sceptres de l’oasis perdue ? demanda-t-elle.
- Il les a choisis pour leur grande valeur, dis-je étonnée. Je ne vois pas d’autre motif à invoquer.
- Ce pourrait être une sorte de défi lancé au professeur – ou à vous, Tante Amelia, précisa-t-elle.
- Certainement pas, ma chérie, dis-je avec un sourire affectueux. Si cela avait été le cas, le vol aurait eu davantage de publicité. Hors il est évident que le voleur a souhaité le plus grand secret.
- Si la caisse n’avait pas éclaté, grogna Emerson, il se serait passé plusieurs mois avant que ces abrutis ne réalisent que ces pièces inestimables manquaient. Encore heureux que rien n’ait encore été emballé de ce qui provient de la tombe de Tetisheri !
- J’avais pensé que peut-être Sethos… commença Nefret.
- Non ! coupai-je en sursautant. Certainement pas. Nous avions évoqué le sujet avant la découverte de la tombe, il y a deux ans. Je n’ai pas changé d’avis : Sethos ne s’attaquerait pas à nous.
- Je vous trouve bien indulgente avec ce vaurien, Amelia, articula Emerson d’un ton trop calme. Pourtant, je suis plutôt d’accord. Sethos n’aurait pas pu résister à en faire trop. Il aurait volé toute la caisse – que dis-je ? – toutes les caisses !
- Et cette femme – Bertha ? proposa David. Nous avions déjà oublié de tenir compte de son rôle la dernière fois.
- C’est exact, approuva Nefret. Après tout, elle n’a pas réussi dans sa vengeance. Si Sethos est occupé ailleurs, (elle lança un curieux regard vers Ramsès), Bertha pourrait être retombée dans sa mauvaise habitude de s’en prendre à vous, Tante Amelia.
- Elle était bien implantée dans le milieu de la prostitution, ajouta David. Elle peut avoir des complices et manipuler ainsi certains employés du musée.
- C’est possible, dis-je. Sobek serait donc un symbole, comme l’a été jadis Taouret. Cela pourrait influencer des gens superstitieux, surtout avec l’intérêt qui flotte autour du spiritisme.
- Penseriez-vous à une sorte de secte maléfique, Tante Amelia ? demanda David.
- Pourquoi pas une société secrète utilisant les rites de la cité où je suis née, proposa Nefret. Non – qui pourrait connaître l’oasis perdue ? Je persiste à trouver suspect le vol de ces objets sacrés.
- Bertha ne pourrait pas créer une telle société, protesta Ramsès.
- Si ce n’est pas elle, dis-je en réfléchissant, il y a toujours les fanatiques. Ces sectes religieuses ont souvent des répercussions politiques. Après tout, le malheureux général Gordon a été massacré au nom du fanatisme, mais c’était il y a longtemps…
- Ca suffit ! rugit Emerson – il s’était retenu plus longtemps que je ne l’aurais cru possible. Je n’ai jamais entendu un tel ramassis de sornettes. Vous pourriez tout aussi bien écrire les prochains articles de ce voyou d’O’Connell.
- Mais Howard Carter n’a aucunement tenu compte des références à Sobek, insistai-je. Et je pense aussi que les étoffes écarlates drapées sur sa statue sont un indice important…
- Pour obtenir mieux que vos indices fumeux, grogna Emerson, je préfèrerai découvrir ce qui manque dans les autres caisses.
- Vous avez raison, professeur ! s’exclama Nefret. Si la plupart des objets volés proviennent de vos découvertes, vous admettrez enfin que la coïncidence est troublante, non ?
- Ce ne sera pas le cas, affirma Emerson dont le regard flamboyant nous défia tous à tour de rôle de le contredire. J’ai régulièrement vérifié à chaque passage au musée que mes objets s’y trouvaient toujours. D’ailleurs, ce n’est pas tant ce qu’il manque qui est important. Je crains bien davantage d’apprendre que ces vols durent depuis des années.
- Pourquoi dites-vous cela ? m’étonnai-je.
- Il y a quelque chose de froidement calculé qui ressort de cette élimination systématique de plusieurs témoins, répondit Emerson. Trois meurtres ! Ce n’est pas rien !
- Ainsi nous allons accepter de rester au Caire, Père, dit Ramsès – et ce n’était pas une question.
- Oui, grogna Emerson. Heureusement que nous sommes arrivés plus tôt que prévu en Egypte cette année. Mon travail n’en sera donc pas trop retardé.
- Quelques semaines ne changeront pas grand chose, approuvai-je d’un ton aimable.
- Quelques semaines ! s’écria Emerson. Mais vous rêvez Peabody. J’espère bien avoir retrouvé mes sceptres bien avant cela – et mis la main sur cette fripouille par la même occasion. Cependant, même pour quelques jours, il n’est pas question que nous demeurions ici. Pourquoi refusez-vous d’aller chez le scheik ?
- Ce ne faciliterait en rien notre enquête, Emerson, dis-je fermement. Laissez-moi quelques jours pour trouver une solution – et ne protestez pas, c’est le temps que nous passons au Shepheard’s chaque année.
- Je proteste chaque année, marmonna Emerson.
Il avait raison sur ce point, aussi je ne le contestai pas.
La journée avait été fort longue et lorsque je vis Nefret étouffer un bâillement, je coupai court à la séance pour envoyer tout le monde au lit. Nous ne pouvions rien faire de plus avant d’obtenir des renseignements plus détaillés.
***
Manuscrit H
- Ils ont été plutôt sincères dans leur récit, n’est-ce pas ? s’étonna Nefret tandis que tous les trois revenaient vers leurs chambres respectives.
Ramsès marchait un peu en retrait derrière la jeune fille et admirait sa souple silhouette. Soudain, David bailla et s’excusa.
- Je suis trop fatigué pour continuer à parler de crocodiles et de société secrète ce soir, avoua-t-il.
- Aucune importance, dit Ramsès. Nous ne pouvons rien faire de plus avant d’obtenir des renseignements plus détaillés. Père et Mère iront certainement dès demain houspiller les gens du musée et les policiers, mais qui mieux qu’Ali le Rat pourrait obtenir de nouvelles pistes dans les bas fonds ?
- Pas ce soir ! ordonna Nefret. Et pas sans moi !
- Non, pas ce soir, admit Ramsès. Mais ne recommençons pas cette discussion. Je t’ai déjà expliqué pourquoi tu ne pouvais pas venir. La présence de David suffira à me protéger.
Nefret devait vraiment être épuisée parce qu’elle n’insista pas bien que son air boudeur indiquât clairement qu’elle n’était pas convaincue. Elle leur souhaita le bonsoir et iles deux garçons attendirent de voir sa porte se refermer avant de continuer vers leur propre chambre.
- Toi et Nefret avez une imagination presque aussi débridée que celle de Mère, grommela Ramsès en se jetant tout habillé sur son lit tandis que son ami pliait soigneusement ses affaires avant de s'étendre à son tour. Une société secrète ! Je me demande comment Père ne s’est pas étouffé en entendant cela.
- Comment expliquerais-tu alors le signe de Sobek ? demanda David sans se vexer.
- Pourquoi as-tu offert sa statuette à Mère ? demanda Ramsès sans répondre.
- J'ai pensé à la faire après qu'Oncle Walter ait parlé du papyrus qu’il avait traduit pour elle, dit David en croisant les bras derrière sa tête. Il m’a raconté comment l’âme du dieu de la fécondité et de l’eau s’était incarnée dans Petesoukhos, le crocodile sacré.
- En Moyenne-Egypte, dans la cité de Shedet, appelée aussi Crocodilopolis par les Grecs, continua Ramsès, il y a une oasis qui doit sa fertilité au lac creusé près du temple de Sobek. C’est là que l’Egypte entière venait l'adorer sous la forme d’un crocodile vivant. Le monstre était paré comme une idole, avec des anneaux d’or aux oreilles et des bracelets aux pattes, et gavé par les prêtres de viande et de
gâteaux.
- Les Egyptiens craignaient tant les crocodiles qui pullulaient sur les rives du Nil qu'ils devaient trouver plus facile de lui offrir des gâteaux que de le laisser dévorer les gens et les troupeaux, dit David en riant.
- C’est vrai, répondit Ramsès. Ils cherchaient aussi à se protéger avec des charmes ou des amulettes. Puis, dans les mondes souterrains du chaos primitif où il évoluait, Sobek devint un animal sacré qui anéantissait les ennemis de Rê. A la fin du Moyen Empire, plusieurs pharaons de la XIIIème dynastie ont mis leur règne sous la protection du dieu crocodile en prenant comme nom : Sebekhotep, qui signifie ‘Sobek est satisfait’.
David ne répondit pas. Ramsès se tourna et vit que son ami était endormi. Avec un sourire, il se déshabilla à son tour et sombra rapidement dans un sommeil lourd, entrecoupé de rêves étranges où une mystérieuse prêtresse blonde dansait dans ses voiles blancs tout en envoyant les morceaux d’un cœur sanguinolent à un crocodile sacré qui brandissait les attributs royaux des pharaons de Koush.
.../...
11:33 Publié dans LA NUIT ROUGE DE SOBEK | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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