23.12.2007
Meilleux Voeux
Mon pastiche est terminé... Merci d'en avoir suivi les péripéties.
Je vous souhaite à tous et à toutes de très joyeuses fêtes de fin d'année.
Peabodiennement votre,
Solanne
10:30 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
22.12.2007
chapitre 10 - fin
Lorsque je me retrouvais, bien plus tard, couchée auprès d’Emerson, il me serra contre lui et me dit tendrement dans l’obscurité :
- Vous avez merveilleusement répondu à toutes les questions, ma chérie. Il y a juste une petite chose que je voudrais ajouter au sujet d’Henry Lemon. Je ne sais trop comment vous l’exprimer mais… – hum – contrairement à ce que croit Vandergelt, il n’a pas eu le cœur brisé au sujet de la jeune femme de son ami.
- Notre fils n’a pas treize ans, Emerson, dis-je d’une voix calme. Il n’était pas utile d’évoquer devant lui certaines des pulsions qui peuvent atteindre les jeunes gens trop émotifs.
- Oh, dit Emerson d’une voix étonnée. Ainsi vous le saviez ?
- J’ai vu les dessins d’Henry Lemon, dis-je. Certains étaient très expressifs. C’était un jeune homme tellement torturé, Emerson, que son beau-frère n’a pas été surpris en apprenant son suicide. J’aurais sans doute pu…
- Ne soyez pas désolée, Peabody, vous n’auriez rien pu faire. Même vous ne pouvez pas sauver tout le monde.
- Je le sais bien, Emerson, soupirai-je.
- Dormez bien, ma chérie.
Les quelques jours suivants furent très agréables. Il y avait longtemps que nous n’avions pas eu l’occasion d’être aussi détendus. Une fois Cyrus Vandergelt retourné à Louxor, Emerson se montra si exubérant que même Abdullah oublia souvent son air grave et compassé pour rire avec nous de sa joyeuse faconde. Je les accompagnai sur le site chaque jour, ma cheville me tiraillait bien un peu le soir mais ces petits tracas ne me retenaient pas de profiter pleinement de notre intimité retrouvée.
Pourtant les fouilles d’Emerson s’avérèrent décevantes. Il avait bien retrouvé l’enceinte annoncée mais le cénotaphe de Tetisheri resta désespérément vide. A la fin de la seconde semaine, Emerson décida enfin de combler le mastaba, bien qu’il nous ait fait demeurer sur place jusqu’à la nuit les derniers jours.
- Peabody, annonça-t-il avec emphase. Je suis déjà l’homme le plus heureux du monde. Qu’aurais-je eu à faire en réalité d’un cénotaphe rempli de matériel funéraire qui aurait attiré tous les malandrins à la ronde et dont tout le bénéfice serait revenu à ces sac… – hum – satanés Français, je vous le demande ?
- A mon avis… commençai-je.
- C’était une formule de pure politesse, ma chère, grinça Emerson, ses yeux saphir lançant des éclairs furieux. Je ne tiens pas du tout à entendre votre avis sur la question. Suis-je ou non le chef de cette expédition ? Un chef temporaire certes, mais néanmoins le seul responsable, aussi… Abdullah ! hurla-t-il en faisant sursauter tout le monde.
- Mais je suis là, Maître des Imprécations, protesta Abdullah.
- Je ne veux pas que vous soyez là, grogna Emerson, je veux que vous fassiez refermer ce mastaba. Ramsès ?
- Oui, Père.
- Avez-vous pris avec Selim toutes les photographies nécessaires ?
- Oui, Père, répondit Ramsès. En fait, c’est Selim qui a pratiquement tout fait, je lui ai seulement servi d’assistant.
Je souris au beau garçon brun qui exhibait ses dents blanches aux côtés de mon fils. Selim n’avait que quelques années de plus que Ramsès dont il avait naguère été le compagnon. Il m’était extrêmement difficile de l’imaginer marié et déjà père de plusieurs enfants.
- Mon troisième volume de L’Histoire de l’Egypte, pérora Emerson sur le chemin du retour, n’est pas encore terminé mais il débute par les pharaons de la XVIIe dynastie, une période très confuse sur laquelle j’espère jeter une lumière intéressante. Il faudra que je fasse de nouvelles fouilles à Thèbes pour approfondir…
- J’ai reçu une lettre de Nefret, coupai-je sans beaucoup d’à propos. Elle se plaint vraiment que nous tardions tant à rentrer en Angleterre.
- Oh, dit Emerson avec un sourire attendri. La chère petite ! Très bien, ma chérie. Préparez les bagages. Nous rentrons au Caire dès demain.
Vu que les bagages étaient déjà fermés depuis plusieurs jours, Emerson s’étonna beaucoup de me voir si peu occupée à mes préparatifs le lendemain. Le seul incident notable de la journée fut le dernier méfait d’Anubis. Tandis que je me penchai sous le lit pour tenter de récupérer certaines affaires qu’Emerson avait fait rouler le matin même, le chat se mit à jouer avec des feuillets froissés sous mon bureau, des listes désormais inutiles que j’avais laissées à terre. Quand je voulus me retourner pour voir à quoi correspondait le bruit que j’entendais, je me cognai brutalement la tête sur l’angle du sommier. Vu que j’étais seule – ou du moins qu’Anubis ne risquait pas de répéter mon manquement flagrant à la bonne éducation – je me laissai aller à proférer quelques violents jurons du répertoire d’Emerson. (Il avait raison, l’exercice aidait bien à se détendre.) Malheureusement, Anubis se vexa de mes éclats de voix, sauta sur le bureau pour s’échapper par la fenêtre et renversa une lampe qui enflamma le dossier contenant les dessins de Mr Lemon. Bien que j’aie réagi le plus rapidement possible en versant tout le contenu de mon pot à eau sur les flammes – ce qui fit détaler encore plus vite le félin furieux – les dessins s’en trouvèrent irrémédiablement détruits. Je contemplai avec un détachement fataliste leur masse noircie et inondée quand Emerson entra en trombe dans la chambre, attiré par le bruit. Il s’émut quelque peu de me trouver dans un tel état – et nous eûmes un agréable petit intermède.
Après des adieux émus à Faroudja, Omar et leur fils, puis aux employés des écuries, nous reprîmes la route que nous avions suivie quelques semaines plus tôt. A peine embarqué dans le train – qui fut exceptionnellement à l’heure – Gargery commença à se plaindre qu’il n’aimait pas ce moyen de transport aussi je lui tendis un verre de thé chaud largement dosé de laudanum. Il s’endormit peu après, la tête appuyée contre la fenêtre.
- Après nos dernières mésaventures, remarqua Emerson, j’aurais cru que vous seriez dégoutée à vie d’utiliser du laudanum, Peabody.
- Utilisé à bon escient, c’est un remède parfaitement efficace, Emerson, dis-je d’une voix posée. Nous aurons ainsi un voyage agréable et Gargery pourra – hum – bien se reposer.
- Où en êtres-vous de votre transcription des mystères d’Osiris, Mère ? intervint Ramsès avec tact.
- J’en ai terminé, je crois, répondis-je d’un air satisfait. Quelle légende passionnante ! En guise de conclusion, j’ai évoqué la grande fête d’Abydos qui célébrait chaque année le retour à la vie du dieu. On y mimait son meurtre et aussi la lutte entre les partisans d’Horus et Seth. En quelque sorte, dis-je plaisamment, ce furent peut-être les premières représentations théâtrales au monde.
- Vous avez beaucoup d’imagination, ma chère, ricana Emerson.
- Mais enfin, protestai-je, n’est-ce pas vous qui disiez que les scènes visibles dans les sanctuaires du temple de Sethi Ier détaillaient ce rituel ?
- Bien que cela ne soit pas leur but premier, admit Emerson en se frottant le menton, elles sont certainement d’une importance capitale pour la compréhension de ce culte au Nouvel Empire. Ces grandes fêtes, où étaient effectivement évoquées les différentes étapes du mythe osirien, étaient célébrées au début de la saison de l’inondation. La statue du dieu, en tenue d’apparat, était transportée dans la barque divine, la Nechemet , jusqu’à Poqer, après la veillée funèbre commémorant la mort du dieu. Là, il recevait la couronne de triomphe avant de revenir au grand temple.
- La foule participait volontiers à ces manifestations que l’on qualifiait parfois de ‘mystères osiriens’, précisa Ramsès.
- Cela ferait un titre approprié pour les mystères qui nous ont troublés cette année à Abydos, dis-je pensivement.
- Ne dites pas d’inepties, Peabody, remarqua aimablement Emerson.
Ce fut avec un immense plaisir que je retrouvai le Caire, ses rues animées, ses magasins, sa population bruyante. C’était l’Egypte telle que je l’aimais, et je m’apprêtais à la quitter pour de longs mois. Le lendemain de notre retour, à ma demande insistante, Emerson accepta une promenade dans le vieux Caire, le plus ancien quartier de la ville. Nous partîmes pour quelques achats au Khan el Khalili, encadré au sud par la rue d’al Azhar et à l’ouest par le marché de Muski. Le souk de Khan el Khalili avait été établi depuis 1382 au cœur de la ville fatimide. Tout comme le marché al Muski, il comportait les ateliers d’artisanat les plus importants du Caire. Nous y allâmes en passant par la porte Zuwayla à l’ouest des jardins d’Ezbekieh et errâmes longuement dans ces passages et ruelles remplis d’artisans, d’orfèvres, de vendeurs de parfums et d’épices. Tandis qu’Emerson discourait avec plusieurs connaissances devant un café, j’achetai divers articles et cadeaux pour notre famille en Angleterre. Depuis que nous avions quitté l’hôtel Shepheard, je ne savais pas où avait filé Ramsès.
Au cours de notre dernière nuit au Caire, je fis un rêve étrange. Sous la forme d’un faucon, je me trouvai à survoler la région thébaine, le cœur battant de façon précipitée. C’est à Thèbes en réalité que réside la plus haute expression de l’art égyptien antique. C’est à Thèbes que se traduisit en poèmes de pierre l’essentiel du patrimoine architectural et triomphal que se transmirent héréditairement les vieux Pharaons les uns après les autres. Depuis les Rois les plus reculés jusqu’aux contemporains des Grecs, tous rivalisèrent à Thèbes d’effort et de dépenses afin de bâtir pour l’éternité leurs temples et leurs tombeaux, tout fut taillé à Thèbes dans le colossal. Bien que l’Egypte entière ait souffert durant des siècles pour ces délires somptueux, des siècles d’abandon et de pillage n’ont pas suffi pour en faire disparaître les merveilleux vestiges. Dans mon rêve, je soupirai d’aise : j’étais revenue à Thèbes, j’étais de retour chez moi…
F I N
20:05 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
chapitre 10
- Hier matin, dis-je, j’ai rendu visite à James Ackroyd alors qu’il se trouvait encore dans l’infirmerie. Comme vous le savez tous, il n’avait repris conscience que depuis la veille au soir, et Miss Badern n’avait pas encore osé évoquer devant lui le suicide d’Henry Lemon. C’est curieux, n’est-ce pas, qu’il arrive souvent que ce style de tâche ingrate retombe sur moi ?
- Ne commencez pas à vous égarer dans des circonvolutions inutiles, Peabody, grommela Emerson – mais il souriait en bourrant de tabac malodorant la pipe qu’il venait de sortir de sa poche.
- Je savais bien, continuai-je sans relever l’interruption, qu’il m’était impossible de tergiverser davantage pour lui apprendre la nouvelle, aussi je ne cherchai pas à me dérober. Quand j’annonçai, avec toute la compassion voulue, à Mr Ackroyd le décès – et même le suicide – de son beau-frère, je dois reconnaître qu’il eut une réaction fort digne. A mon avis, une fois passé le premier choc, la nouvelle ne le surprit pas tant que cela. James Ackroyd savait que son beau-frère avait de gros soucis. Il m’en a longuement expliqué les raisons, remontant pour cela assez loin dans le passé de sa famille. Vu que cette histoire répond à de nombreuses questions dont nous avons vécu les tragiques conclusions au cours de la saison, je me dois de vous la rapporter dans son ensemble. Du moins si vous n’en voyez pas d’inconvénients ? demandai-je.
- Nous sommes suspendus à vos paroles, Amelia, s’empressa de dire Cyrus.
- Merci, mon cher ami, dis-je en le remerciant d’un sourire. Bien, alors l’histoire commence il y a quarante ans, dans le village de Tetbury – dans le Gloucestershire – où vivait un révérend extrêmement rigoriste et étroit d’esprit. (Emerson ricana.) Quoique sans titre, il était issu d’une famille de la haute société et se nommait Archibald Lemon. Malgré sa rigidité, son verbe haut et coloré attira l’attention d’une demoiselle des environs, troisième fille d’un baron peu fortuné qui accepta la demande en mariage du révérend. Malheureusement, cette jeune femme mourut quand la seule fille du couple, Mary Lemon, était encore enfant. Désireux de donner une mère à sa fille, le révérend chercha rapidement une nouvelle épouse mais les candidates ne se bousculèrent pas, la réputation d’austérité de Mr Lemon étant bien connue. Après quelques temps, il réussit cependant à épouser une jeune orpheline d’origine modeste, qui mourut à la naissance de son premier fils, Henry. Bien entendu, ces deux veuvages n’avaient en rien adouci le caractère amer du révérend et je crois pouvoir dire que l’enfance de ses deux héritiers fut assez pénible. Malgré cela, la jeune Mary avait un caractère bien affirmé et elle protégea de son mieux son petit frère, fragile et émotif, tout en s’occupant du foyer de son père. Dix années passèrent. Alors que Mary atteignait ses vingt ans, arriva à Tetbury un jeune cousin du révérend : Anthony Beresford, une tête brûlée, irresponsable et charmeur. Je tiens cette description de Mr Ackroyd mais il ne savait pas quels méfaits le jeune homme avait bien pu commettre pour que sa famille l’expédie ainsi chez le révérend. Bien entendu, le jeune homme s’ennuya vite à Tetbury – où sa seule distraction fut de conter fleurette à sa cousine. Tel que j’imagine le caractère de cette jeune fille, ce fut elle qui eut cependant l’idée de proposer à son cousin de s’enfuir à Gretna Green.
Je m’interrompis un instant en regardant mes interlocuteurs d’un air entendu.
- Oh, remarqua Cyrus étonné. Et qu’est-ce donc que Gretna Green ?
- On voit que vous êtes Américain, Vandergelt, ricana Emerson.
- C’est exact, Cyrus, dis-je. Voyez-vous, le village de Gretna Green est devenu célèbre depuis le milieu du XVIIIème siècle, c’est à dire depuis l’époque où un durcissement de la législation rendit obligatoire le consentement parental pour tout mariage célébré en Angleterre. Très vite, les couples soucieux de s’affranchir de cette formalité contraignante prirent l’habitude de s’enfuir jusqu’à cette petite bourgade de la frontière anglo-écossaise où une législation plus souple leur permettait de se marier tout simplement devant deux témoins.
- Mary Lemon aurait donc épousé Anthony Beresford en premières noces ? demanda Cyrus abasourdi.
- Pas du tout, répondis-je en souriant. Le projet tourna court. En réalité, Mary profita d’une absence du révérend et laissa un mot à son frère en lui promettant de revenir le chercher. Lorsque garçon découvrit le départ de sa sœur, il en fut bouleversé et alla s’ouvrir à un jeune voisin, le fils cadet d’un noble désargenté qui l’emmenait parfois avec lui à la chasse ou à la pêche. Or il se trouva que le jeune homme – James Ackroyd, bien entendu – avait depuis quelques mois remarqué la jeune Mary mais son caractère timoré et indécis l’avait retenu de se déclarer. Réagissant instantanément, sans doute pour la première fois de sa vie, James Ackroyd se lança à la poursuite des fugitifs, les rattrapa, et n’eut aucun mal à convaincre Mary qu’il ferait un bien meilleur prétendant que son cousin.
- C’était une jeune fille bien inconséquente, remarqua Emerson avec un cynisme amusé.
- Voyons, Emerson, protestai-je, il est évident qu’elle regrettait déjà sa décision précipitée. Bref, l’aventure se terminait sans dommage : Anthony Beresford, probablement lui aussi soulagé d’avoir évité une belle folie, repartit pour Londres muni d’un petit pécule. Peu après, il accepta un poste en Egypte et écrivit à Mary un gentil mot d’adieu – qu’elle montra à son époux. En effet, dès son retour, le révérend avait marié le jeune couple, à mon avis fort marri de perdre l’âme de son foyer. Lorsqu’il mourut peu après, Henry alla vivre chez sa sœur. Ce qui termine la première partie de l’histoire, assez ancienne certes, mais qui décrit bien le caractère des différents protagonistes, n’est-ce pas ?
- Que se passa-t-il ensuite ? demanda Cyrus avec une impatience fébrile. Les Ackroyd ont-ils été heureux ?
- Je le crois, dis-je pensivement. Ils eurent une fille, Honoria, et menèrent une vie sans éclat mais plutôt calme. Les années passèrent. Leur vie fut bouleversée l’an dernier quand James Ackroyd, suite au décès inattendu de son frère aîné et de son seul héritier direct, devint brutalement comte de Hamilton. Bien que la fortune liée à ce titre ne soit pas énorme, elle suffit à transformer leur avenir. La jeune Honoria, acceptant l’invitation d’une lointaine cousine, partit passer une saison à Londres. Mais sa mère ne l’accompagna pas. Mary Ackroyd était malade depuis plusieurs années et sa santé se détériorait rapidement. Pour tromper son chagrin durant la maladie de sa femme, James Ackroyd avait suivi des cours de dessin et d’archéologie à Londres, avec le professeur Francis Llewellyn Griffith. Il y avait entraîné son jeune beau-frère, Henry Lemon. Celui-ci, resté très proche de sa sœur, se montrait particulièrement bouleversé de la voir malade. Ce fut ainsi que les deux hommes rencontrèrent les Brunton, une famille d’archéologues dont le fils Guy devint l’ami intime et le confident d’Henry.
- Enfin, grommela Emerson en levant les yeux au ciel. Peut-être finirez-vous par en arriver au vif du sujet, Peabody ?
- Voyons, Emerson, protesta Cyrus, Amelia a raison. L’atmosphère est très importante pour comprendre ce qui a pu motiver ces…
- Ne me parlez surtout pas de psychologie, Vandergelt ! grogna Emerson. Continuez Peabody.
- Alors cessez de m’interrompre, dis-je en lui jetant un regard sévère. J’en arrive à la jeune Honoria – et au cœur du problème. Elle découvrit à Londres un monde nouveau : le luxe, l’agitation, les sorties mondaines – et je crois qu’elle en ressentit une violente colère contre ses parents qui l’avaient jusqu’ici privée de la vie qu’elle estimait lui être due. C’était une petite personne aussi déterminée que calculatrice et elle se lança à la chasse au mari avec acharnement. Elle atteignit donc le comble de la félicité quand le très titré héritier du richissime duc d’Abermarle la remarqua. Contrairement à ce que pensait cette péronnelle, son père était parfaitement au courant de cet intérêt, le duc l’ayant même rencontré pour évoquer les modalités de la dot – constituée d’après ce que j’ai compris d’un domaine que sa famille convoitait. (Emerson soupira et fronça les sourcils.) Bien, ceci n’est qu’un détail, dis-je, aussi revenons aux projets d’Honoria. Malheureusement pour elle, bien avant la fin de la saison – et sans que rien d’officiel n’ait encore été annoncé – la jeune fille apprit que sa mère venait de mourir. Je veux bien croire qu’elle en fut anéantie.
- Voyons, Amelia ! protesta mollement Cyrus.
- Peut-être regretta-t-elle la disparition de sa mère, accordai-je, mais elle fut surtout atterrée du délai que cela causait à ses rêves matrimoniaux. Jamais la famille si conservatrice dans laquelle elle tenait tant à entrer n’aurait accepté qu’elle ne respectât pas le deuil d’usage. Cachant son amertume, Honoria dut se contenter de la promesse que son prétendant l’attendrait. Londres lui étant interdit, elle rentra dans le Gloucestershire pour ruminer sa rage. Dans les affaires de sa mère, elle découvrit par hasard – à moins qu’elle n’y ait fouillé sciemment ? – une lettre qui venait juste d’arriver d’Egypte. Là, bien entendu, je suis dans le domaine des suppositions, mais cette découverte est nécessaire pour expliquer la suite des évènements. James Ackroyd savait – et il me l’avait dit – que sa femme avait récemment reçu une lettre de Mr Beresford, mais il ne l’a jamais lue. Il est possible cependant d’en deviner la teneur. Aigri, après une vie décevante, Anthony Beresford a dû écrire à sa cousine ses souvenirs d’un passé qu’ils avaient jadis partagé – des rêves, des regrets… Il lui parla de sa situation à Abydos, mais il est évident que, d’une façon ou d’une autre, il évoqua aussi leur fuite à Gretna Green, vingt ans auparavant… Mr Ackroyd savait tout de cet épisode, il n’y aurait trouvé aucune matière à scandale. Il lui a même été possible d’évoquer pour moi ce passé révolu dont personne ne risquait de souffrir. Du moins à ce qu’il croyait…
- Vous prétendez que la jeune fille ignorait cette aventure ? demanda Cyrus en ouvrant de grands yeux.
- Voyons, Cyrus, dis-je aimablement, ce n’est certainement pas le genre d’histoire que des parents consciencieux évoqueraient devant une jeune personne – déjà pour ne pas lui donner des idées. Non, je suis certaine qu’Honoria en ignorait tout. Dans son affolement et son aveuglement, déjà bouleversée de plus par la première déconvenue de ses projets, elle a jugé que sa mère avait été pour le moins affreusement compromise – et peut-être même a-t-elle cru qu’elle était la fille de Beresford, comment le saurais-je ? Au final, elle a surtout réalisé qu’elle risquait de tout perdre. Elle était bien consciente que son prétendant l’avait choisie en partie pour son charme et sa dot, mais surtout parce que sa lignée était irréprochable. Jamais le fils du duc d’Abermarle ne maintiendrait sa demande s’il s’avérait qu’elle était de naissance illégitime ou modeste, ni même n’accepterait que la réputation de sa mère soit remise en cause. Les jeunes personnes peuvent parfois se montrer d’un égoïsme effrayant, vous savez, aussi Honoria décida que la seule façon de régler le problème était de faire taire définitivement Anthony Beresford.
- Vous ne pouvez pas savoir ce que cette satanée fille a pensé, Peabody, protesta Emerson. Tout ceci n’est que pure invention de votre part !
- Je sais ce qu’elle a fait, ripostai-je d’un ton froid. Et le diable lui-même l’assista dans ses funestes projets. Le pauvre James Ackroyd avait bien remarqué l’abattement de sa fille – et le désespoir de son beau-frère depuis son retour de Londres, juste après le mariage de son ami Guy avec une jeune Sud-Africaine. Dans sa simplicité, il les crut chagrinés par le décès de son épouse. Lui-même, durant sa longue maladie, avait eu le temps de se préparer à cette fin, et il m’avoua même son soulagement à l’idée que sa chère Mary avait cessé de souffrir. En guise de réconfort, Mr Ackroyd proposa un voyage en Egypte et accepta sans malice de se rendre jusqu’à Abydos. Il n’a jamais réalisé que cette idée lui fut en réalité soufflée par sa fille mais la détermination d’Honoria ne fait aucun doute. Dans ses bagages, elle n’oublia pas d’emporter le Mauser de son père.
- Voyons, ma chère, contra aussitôt Emerson les yeux étrécis de malice. Cela pouvait très bien être une idée de Lemon
- Certainement, répondis-je en souriant. Ces deux-là agissaient de conserve, mais je suis certaine qu’Honoria restait l’instigatrice. Le rôle exact de Mr Lemon m’a longtemps troublée. C’était un homme instable, tourmenté et sensible, en proie à des passions… – hum – violentes qu’il maitrisait mal. Nous reviendrons plus tard à la personnalité de cet homme étrange mais je crois que sa nièce réussissait sans peine à le manipuler. Elle a dû lui parler de la lettre de Beresford mais en prétendant sans doute une tentative de chantage – qui aurait même hâté la fin de Mary. Bien entendu, le pauvre homme accepta de donner une leçon à l’ancien suborneur de sa sœur, mais je ne pense pas qu’il ait compris dès le début ce qu’Honoria avait réellement en tête. De plus, selon Mr Ackroyd, Mr Lemon se droguait depuis plusieurs mois. Je ne sais quelles substances hallucinogènes il avait pris l’habitude d’absorber, mais elles lui coupaient l’appétit et le laissaient l’esprit souvent embrumé. Sans doute, devait-il trouver dans ses délires une sorte de créativité artistique – du moins je le suppose…
- Il se droguait ? grommela Emerson d’un ton bourru. Quelle folie !
- C’est pour cela qu’il ne mangeait rien et avait l’air si apathique, dit Cyrus en secouant la tête. Quel dommage ! Un artiste si talentueux…
- Malgré son apathie, continuai-je en consultant mes notes, Mr Lemon accepta donc de venir en Egypte, croyant agir « pour la justice et le bien » ainsi qu’il l’écrivit plus tard. L’oncle et la nièce se rencontraient souvent en secret, d’abord sur le bateau – je vous rappelle que, bien qu’ils soient censés tous deux être cloîtrés dans leurs cabines à souffrir du mal de mer mais que Gargery croisa plusieurs fois Mr Lemon la nuit dans les couloirs. Puis ils se virent à l’hôtel Shepheard et là, je m’en veux parce que j’aurais dû immédiatement le réaliser. Ramsès, au Shepheard, vous aviez aperçu Honoria entrer dans une chambre juste à côté de la nôtre, n’est-ce pas ? (Mon fils, qui était resté silencieux depuis le début de mon exposé, hocha simplement la tête.) En réalité, dis-je d’un ton catégorique, c’était la chambre de Mr Lemon. Il a peint le jacaranda qui était devant son balcon et que j’avais également admiré. Honoria nous a annoncé un jour durant un repas qu’elle avait passé son temps au Caire à lire sur son balcon, mais qu’elle n’avait jamais vu de jacaranda…
- Elle pouvait ne pas en connaître le nom, coupa Emerson.
- Mais elle n’a pas reconnu non plus la description que j’en faisais alors que des fleurs en trompettes bleues sont plutôt significatives, protestai-je. Je savais que quelque chose avait attiré mon attention au cours de ce repas, mais je n’ai pas compris cet indice avant qu’il ne soit trop tard. Quand Ramsès l’a aperçue, Miss Ackroyd entrait dans la chambre de Mr Lemon.
- Crénom ! s’écria Emerson si horrifié qu’il en fit tomber sa pipe. Vous ne suggérez quand même pas que cette fille… C’était son oncle, bon Dieu !
- Non, dis-je en lui jetant un regard sévère, je ne suggère rien de tel. J’y ai pensé, bien entendu, mais ce n’était pas son intérêt – et Henry Lemon avait d’autres passions. Hum… Où en étais-je ? Quand Honoria a appris de son père que nous allions nous retrouver ensemble à Abydos, elle a craint notre interférence dans ses projets. C’est certainement elle qui a annulé les visites prévues au Caire pour arriver à Abydos avant nous. Dans le train qui les a emmenés, Howard – cet incorrigible bavard – a dû parler aux Ackroyd de nos enquêtes, de nos rencontres avec des criminels. Aussi, Honoria a-t-elle agi dès le premier soir. Elle a attendu qu’Howard monte se coucher, puis elle est allée froidement tuer Anthony Beresford, en étouffant le bruit du coup de feu avec l’un des coussins du salon – ainsi que Gargery l’a prouvé par la suite.
Dans un coin de la pièce d’à côté, Gargery émit un petit toussotement satisfait.
- Je vous avais bien dit que c’était une idée de femme, Peabody, dit Emerson en tapotant sa pipe contre la table.
- C’est exact, mon cher Emerson, dis-je mais vous pensiez alors à Miss Badern, si je me souviens bien. Pour en revenir à Honoria, lorsqu’elle a compris que je… – hum – que nous n’étions pas convaincu par la thèse du suicide, elle a eu tout loisir de cacher le coussin troué dans une autre housse. Il lui était facile d’en prendre une neuve dans la réserve à linge puisqu’elle suivait Miss Badern toute la journée tandis que nous étions sur le site. Cette petite peste a dû être secrètement ravie en réalisant que la visite de Mr Court nous offrait une magnifique fausse piste – surtout après la découverte de son imposture. Tout s’étant arrangé selon ses vœux, elle attendit impatiemment son retour à Londres.
- Tant de préméditation fait froid dans le dos, avoua Cyrus en secouant la tête, l’air consterné. J’ai du mal à croire que cette petite si discrète soit capable de tant de dissimulation. Mon Dieu ! ajouta-t-il pris d’une idée soudaine. Aurait-elle aussi poussé son père dans les escaliers ?
- Non, dis-je, elle n’y avait aucun intérêt, voyez-vous, et c’était sa seule façon de raisonner. La mort de son père lui aurait fait subir une nouvelle période de deuil et surtout perdre tout le bénéfice de son titre – et peut-être même de sa dot. En réalité, je n’ai aucune certitude de ce qui s’est passé parce que Mr Ackroyd ne se souvient de rien, mais je crois qu’en revenant du site plus tôt que prévu, il a simplement surpris sa fille et son beau-frère ensemble, alors qu’elle sortait de sa chambre. Elle a dû prendre l’air si coupable que… – hum – en tant que père… peut-être en a-t-il tiré des conclusions erronées. Toujours est-il que, sous le coup de la colère et/ou de l’émotion, il est tombé à la renverse. D’ailleurs, Honoria ne cessait de répéter : « Pourquoi mon père était-il là ? » et elle s’attachait aussi un peu trop à affirmer qu’Henry Lemon n’avait rien vu…
- Ackroyd était déjà malade ce jour-là, dit Emerson les yeux étincelants, et cette satanée fille pourrait bien en être la cause.
- Et bien, plus ou moins, acquiesçai-je aimablement. Il ne faut pas oublier que Mr Ackroyd et son beau-frère partageaient la même chambre, et que Mr Lemon dormait très peu – et mal. Honoria avait pris l’habitude de parler à son oncle le soir, et elle tenait à maintenir son emprise sur lui. Je crois donc qu’elle faisait boire du laudanum à son père pour lui assurer un sommeil profond. Miss Badern usait également de laudanum pour dormir, ce qui a dû donner l’idée à Honoria. Il lui a été facile de se servir car les réserves de l’infirmière n’étaient pas tenues sous clef. Dès qu’Honoria n’en a plus eu besoin, elle a brutalement sevré son père qui, accoutumé à l’opiacé, a très mal dormi durant plusieurs nuits juste avant sa chute.
- C’est monstrueux ! s’exclama Cyrus d’une voix altérée. Et le suicide de Lemon devient plutôt suspect dans ce contexte, n’est-ce pas ? Cette fille démoniaque aurait-elle aussi tué son oncle ?
- Pas du tout, dis-je. Elle l’aimait à sa façon. Mr Lemon s’est bel et bien suicidé. Il avait dû récupérer le Mauser dans la chambre d’Honoria – à moins que cette petite rouée ne le lui ait remis intentionnellement pour se disculper en cas de fouilles, comment savoir ?
- Pourquoi un tel artiste était-il aussi désespéré ? demanda Cyrus. Etait-ce uniquement à cause de sa santé ?
- En partie sans doute, dis-je en réfléchissant, mais il avait aussi des remords – il a parlé de pénitence dans sa lettre, n’est-ce pas ? Il était loin d’être aussi amoral que sa nièce. La mort d’Anthony Beresford pouvait à la rigueur se justifier – puisqu’il avait cru aux mensonges d’Honoria – mais il a été horrifié par l’accident de son beau-frère.
- Si Lemon a cru aux mensonges de cette fille, dit Emerson, ils pouvaient contenir une part de vérité après tout. Cette lettre de Beresford n’aurait-elle pas pu bouleverser cette pauvre femme et la pousser au suicide ?
- C’est une hypothèse que nous avions évoqué, dis-je en secouant la tête, mais je ne la crois plus d’actualité. Il n’y avait aucune possibilité de chantage pour qui connaissait la véritable histoire. Alors de quoi Mrs Ackroyd aurait-elle été bouleversée ? De plus, elle était fille de pasteur et une telle éducation laisse des traces. Elle était malade certes, mais malgré cela, sa noyade fut certainement accidentelle. D’ailleurs, son mari n’en a jamais douté.
- Vu l’aveuglement d’Ackroyd, ricana Emerson, je ne le crois pas très bon témoin. Et vos illusions concernant l’éducation sont grotesques, Peabody ! Lemon avait reçu la même, ce qui ne l’a manifestement pas préservé.
- Vous avez raison, dis-je mais il avait moins été imprégné que sa sœur des sermons de son père, et ne possédait certainement pas la même force de caractère qu’elle. De plus, la drogue l’avait affaibli et aussi… – hum – il avait subi une cruelle déception sentimentale durant son séjour à Londres. Il ne s’en était pas remis.
- Oh, dit Cyrus en croyant comprendre. Serait-ce Winifred ? La jeune fille que son ami… (Il jeta un coup d’œil vers Ramsès.) Je me rappelle ce qu’il a écrit dans sa dernière lettre : « Comment un homme peut-il accepter la perte de tout ce qui constituait sa vie ? »
- Mr Lemon était très malheureux, dis-je tristement. J’aurais dû le réaliser. Il est possible aussi qu’il ait cru que sa mort délivrerait sa nièce de tout soupçon. Il a dû être bouleversé lorsqu’il a compris ce qu’elle avait fait. Mais même s’il ne l’approuvait pas, c’était la fille de sa sœur bien-aimée. Il devait se sentir responsable d’elle. C’était un homme compliqué.
- Votre démonstration est éblouissante, Amelia, dit Cyrus, mais je ne comprends pas du tout pourquoi cette jeune fille s’est finalement suicidée elle aussi alors que plus rien ne pouvait l’accuser. Cela correspond mal au portrait horriblement calculateur que vous venez de nous faire d’elle !
- Mais elle ne s’est pas suicidée, dis-je d’une voix assurée.
- Amelia, protesta Cyrus. Voudriez-vous insinuer que quelqu’un l’aurait tuée ? Mais pourquoi ? Pour la punir de son crime ? A qui pensez-vous ? A son père ? Ou à Miss Badern ? Je n’en crois rien !
- Je ne pense à rien de tel, Cyrus, assurai-je. Honoria a été victime de ses propres manœuvres – et aussi d’un événement inattendu qui est à nouveau venu se mettre en travers de ses vœux… (Je pris une grande inspiration avant de continuer.) Voyez-vous, lorsque Mr Ackroyd a repris conscience après son accident, il a trouvé Miss Badern penchée à son chevet, pleine d’attentions pour lui. Je crois qu’il avait déjà dû la remarquer auparavant, mais qu’importe – il a réalisé qu’il tenait là une chance unique de ne plus être seul, aussi il lui a demandé de l’épouser.
- Comment ? éructa Emerson en s’étouffant. Vous en êtes sûre ?
- Certaine, répondis-je aimablement. Elle me l’a dit, et il suffisait d’ailleurs de les voir ensemble ce matin pour le comprendre. Mr Ackroyd, en proie à une passion qui ne correspondait guère à son tempérament placide, ne voulait même pas attendre la fin de sa période de deuil. Il a proposé à Miss Badern – à Penny – de se marier au Caire avec lui avant de partir à la découverte de l’Italie.
- Je vois bien la scène, dit Emerson en pouffant de rire à cette idée.
- Ce n’est pas drôle, Emerson, dis-je sévèrement, parce que, par malheur, Honoria a également entendu cette déclaration enflammée. Imaginez sa fureur ! Alors qu’elle croyait s’être débarrassée de tout ce qui pouvait entraver son mariage, après le choc de la mort inattendue de son oncle, elle n’a pas supporté l’idée que son propre père puisse se conduire aussi horriblement envers elle. Elle a donc immédiatement décidé de supprimer Miss Badern en versant une dose massive de laudanum dans son verre.
- Pourquoi Honoria aurait-elle bu ce verre ? demanda Cyrus interloqué.
- Ce fut une erreur, dis-je tristement, un simple concours de circonstances – ou encore une sorte de justice immanente, comme vous voudrez. Honoria a simulé – ou peut-être pas ? – une crise de larmes hystérique, et Miss Badern a voulu la calmer en lui faisant boire un tonique français dont elle usait pour elle-même. Elle est allée le chercher dans sa chambre et l’a versé dans son propre verre préparé à côté de son lit.
- Vous l’avez su dès la première minute, n’est-ce pas ? demanda Cyrus en me regardant avec des yeux ronds. Pourquoi ne pas l’avoir dit ?
- A quoi bon bouleverser des innocents ? grommela Emerson d’une voix bourrue. Ackroyd souffrait déjà suffisamment de la mort de sa fille. Il ne méritait pas d’apprendre qu’elle était une meurtrière qui avait aussi tenté de tuer sa future épouse. Je n’ai raconté à Carter que ce que nous savions sur Court et son trafic d’antiquités avec Williams – il a d’ailleurs été fort déçu d’apprendre que son ami s’était ainsi laissé corrompre mais il prétend que la pauvreté mène souvent à de telles compromissions. Je suppose qu’il sait de quoi il parle. Puisque les coupables ont payé, laissons les vivants vivre avec ce qui leur reste.
- Emerson a raison, Cyrus, dis-je en lui tapotant la main. Personne ne doit jamais savoir ce qui s’est exactement passé cette année à Abydos.
- Je comprends, dit-il en hochant la tête. Vous avez ma parole, les amis. Je serai muet comme une tombe.
- Moi aussi, madame et monsieur, dit Gargery en oubliant son impassibilité dans l’émotion du moment.
- Après le suicide de Mr Lemon, remarqua Ramsès en renonçant enfin à son long silence, vous avez pourtant annoncé à Miss Badern que la mort de Mr Beresford n’était pas un suicide mais un meurtre, Mère.
- Penny n’est pas la plus attentive des femmes, dis-je en agitant une main impatiente. Je ne pense pas qu’elle ait compris ce que cela signifiait.
- Et même si c’est le cas, ricana Emerson, elle préfèrera ne pas jeter l’opprobre sur son titre tout neuf.
- Il reste quelques petits détails à expliquer, Mère, insista mon fils.
- Vraiment ? dis-je en consultant mes listes. Oh. Vous voulez sans doute parler de la lettre anonyme ? Contrairement à ce que suspectait votre père (Emerson grogna devant le sourire ironique que je lui décochai) celle-ci ne provenait pas de Mr Neville qui aurait souhaité de l’évincer du site d’Abydos. Je crois qu’Honoria tentait seulement nous retarder afin d’arriver avant nous.
- Non, dit Ramsès, je voulais parler de la personne qui était sortie la nuit où… – hum – le grincement de la porte a réveillé Miss Badern.
- Ce devait être Honoria ou Mr Lemon, dis-je en plissant le front parce que j’avais oublié cet incident. Ils cherchaient sans doute du laudanum.
- Ils n’auraient pas eu besoin de sortir dans la cour pour cela, Mère, dit Ramsès, mais c’est sans importance. C’était sans doute Mr Lemon qui souffrait d’une insomnie. Je l’ai parfois souvent aperçu – à son insu – tandis qu’il allait fumer sous les tamaris en regardant la lune.
- Sous les tamaris ? grinçai-je. Là où arrive l’avant-toit qui part de votre chambre, n’est-ce pas ?
Ramsès ne répondit pas et m’adressa un sourire ironique – du moins est-ce ainsi que j’interprétai le léger adoucissement de sa physionomie impassible. Je fus heureuse de voir qu’il semblait avoir recouvré son humeur habituelle après le mutisme inaccoutumé qu’il avait gardé durant mon exposé.
- Que vont devenir les toiles de Mr Lemon ? demanda alors Cyrus d’un ton un peu contrit. Je sais que c’est assez vain comme préoccupation en un tel moment – mais j’aurais bien souhaité pouvoir en acheter si…
- Ackroyd en a fait le tri avant son départ, dit Emerson en jetant un regard hautain à notre vieil ami. Il m’a laissé bien entendu toutes les copies et esquisses du site et/ou des stèles que Lemon a exécutées dans un cadre professionnel, mais il a remporté les huiles de Tiyi et Tetisheri – celles que vous convoitiez sans doute, Vandergelt ? Il compte les donner aux Brunton. Il gardera pour lui la toile du jacaranda – un souvenir d’Egypte – et a laissé pour Peabody divers dessins et esquisses de nous tous.
- Mr Lemon m’avait montré quelques dessins le jour de sa mort, dis-je avec un frisson rétrospectif. Il avait le don presque effrayant de cerner la vraie personnalité de ses modèles. J’ai vu votre portrait, Emerson et celui de Ramsès – mais aussi ceux d’Honoria, de Miss Badern et de Mr Lemon lui-même, errant la nuit dans un cimetière comme un mort vivant…
- Y avait-il le mien, Amelia ? demanda Cyrus émoustillé. Il l’a fait mais je n’ai jamais vu le résultat. Il avait aussi croqué Selim et Abdullah.
- Il avait fait aussi le mien, dis-je tristement. Son dernier dessin…
- Ackroyd vous a laissé dans notre chambre tout un carton à dessin, Peabody, dit Emerson en se levant pour venir me poser la main sur l’épaule. Vous donnerez ceux que vous voudrez à Vandergelt.
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chapitre 9 - fin
Je me tournai dans le lit pour regarder Emerson. Il dormait comme un pharaon dans son sarcophage, allongé sur le dos, les bras croisés. Comment pouvait-on prendre du repos dans une position aussi absurde ? pensai-je attendrie.
Nous prîmes notre petit déjeuner nettement plus tard que d’ordinaire parce qu’Emerson avait remarqué à son réveil mon air enamouré, ce qui avait amené d’autres distractions. D’une chose à l’autre, nous nous étions attardés.
Il n’était pas question que quiconque se rende sur le site ce matin, aussi notre retard n’eut aucune importance, bien que Ramsès nous le fasse remarquer. Il était attablé avec Cyrus Vandergelt, qui avait été absent lors de la découverte du corps de Miss Ackroyd la veille. Il nous annonça sans attendre que Ramsès lui avait donné fort peu de détails au cours du dîner qu’ils avaient pris en tête à tête. Cyrus était donc fort curieux de comprendre les tenants et aboutissants de ce dernier évènement. Emerson grogna sans répondre et, pour faire patienter Cyrus, je lui promis une explication complète plus tard dans la journée.
Nous fûmes ensuite interrompus par des voix animées qui s’exprimaient dans la cour en arabe.
- Bon Dieu ! s’écria Emerson en se levant. Que se passe-t-il encore ?
Une voiture à cheval – une charrette plus exactement – venait d’arriver et nous entendions parfaitement les cris de bienvenue de nos hommes.
- C’est Howard Carter, Père, dit Ramsès.
- C’est bien de lui d’arriver ainsi après la bataille, grommela Emerson en regardant par la porte ouverte. Et il n’est pas seul en plus. Qui diable est ce pingouin qui l’accompagne ?
Howard se présenta peu après, salua avec bonne humeur et fit les présentations. Malgré les fréquentes interruptions d’Emerson, nous finîmes par entendre ce qui les amenait à Abydos, lui et son compagnon.
Les autorités britanniques du Caire avaient fini par réaliser qu’un pair du Royaume et sa fille – c’est à dire, comme tout lecteur sensé l’aura compris, le comte de Hamilton et l’Honorable Honoria Ackroyd – séjournaient en Egypte sans avoir reçu les honneurs dus à leur rang. La société anglo-égyptienne du Caire s’était déjà émue de ce manquement à l’étiquette mais une certaine panique avait suivi quand il s’avéra que personne n’était capable de localiser lesdites personnalités. Heureusement, un fonctionnaire quelconque finit par évoquer le problème devant M. Maspero, qui fut à même d’indiquer que le comte de Hamilton séjournait à Abydos. Fort sagement, le vieux roublard n’avait pas jugé utile de préciser l’emploi subalterne accepté par Mr James Ackroyd. La notoriété d’Emerson – qui aurait pu être anobli par sa majesté la reine Victoria il y a quelques années s’il l’avait voulu – fut une garantie suffisante aux yeux de la bonne société pour justifier un tel déplacement.
Mr Hastings était l’envoyé britannique destiné à récupérer l’aristocrate en vadrouille. Il n’avait pas la préciosité de l’imposteur qui avait naguère prétendu au même rôle. C’était un homme grand et un peu gauche, très impressionné par Sa Seigneurie – même en son absence. Mr Hastings fut positivement effondré, comme s’il s’agissait d’un manquement à son devoir, d’apprendre que le comte était encore indisposé à la suite d’une chute, tandis que sa fille venait de mourir ‘accidentellement’ d’un abus de laudanum. De la mort du pauvre Henry Lemon, qui n’avait pas eu l’avantage de naître noble, il ne fut pas question. Je remarquai qu’Emerson avait la bouche pincée de colère, mais il ne fit aucune réflexion.
Je demandai à Gargery d’aller quérir Mr Ackroyd – qui gardait à mes yeux le nom sous lequel je l’avais connu – mais ce fut Miss Badern qui se présenta en premier. Elle fit une entrée assez spectaculaire et Howard Carter la regarda d’un air un peu interloqué. Je comprenais sa surprise. En l’espace de quelques semaines, Miss Badern avait changé. Elle se tenait très droit, le menton haut. Ses cheveux sombres et grisonnants étaient relevés en un chignon souple qui adoucissait son visage, ses yeux bleus rayonnaient et son teint pâle s’agrémentait d’une seyante coloration. Elle annonça d’une voix calme que son patient n’allait pas tarder et, à une question de Mr Hastings, elle répondit qu’il était parfaitement en état de voyager. Il comptait justement retourner le plus tôt possible au Caire afin d’accompagner le corps de sa fille et organiser son retour en Angleterre. Miss Badern n’ajouta pas qu’elle accompagnerait Mr Ackroyd – cela ne regardait en rien les deux étrangers présents – mais je le compris à sa voix décidée.
J’eus un sourire à peine esquissé. Miss Badern avait enfin trouvé celui à qui se dévouer et je décidai qu’elle avait bien mérité connaître enfin un peu de bonheur. Quant à Mr Ackroyd, il aurait pu plus mal tomber. Miss Badern avait évoqué un jour un baron comme lointain aïeul, cela suffirait peut-être à lui éviter l’ostracisme du monde étroit dans lequel elle souhaitait tant entrer.
A la fin du repas, Emerson emmena Howard Carter dans les entrepôts pour lui détailler leurs dernières trouvailles archéologiques – et probablement aussi lui parler de l’affaire Court dont il n’avait pas connu le dénouement. Je maudis une fois de plus ma cheville qui m’empêchait de les suivre. Ramsès et Cyrus ne s’en privèrent pas.
Miss Badern avait indiqué que Mr Ackroyd préparait ses bagages dans sa chambre à l’étage. Elle accompagna Mr Hastings afin de le rencontrer.
Je me retrouvai seule un moment dans la salle commune, mais l’infirmière redescendit rapidement après avoir présenté les deux hommes. Elle vint s’asseoir près de moi sur le canapé.
- Vous allez accompagner Mr Ackroyd au Caire, n’est-ce pas ? demandai-je doucement après un moment de silence.
- Il m’a demandé d’être sa femme, avoua-t-elle en se cachant la tête dans les mains.
- Il a besoin de vous, dis-je sincèrement. Je suis très heureuse pour vous deux. Du moins… hum – Vous avez accepté, n’est-ce pas ?
- Oui, répondit-elle, mi figue-mi-raisin. Je me demande encore comment j’ai pu faire une chose pareille dans de telles circonstances. En réalité, James m’avait déjà fait sa demande avant le décès d’Honoria, mais je lui avais signalé notre différence de position – et puis hier soir… (Elle prit un air rêveur.) Il était si malheureux ! soupira-t-elle. Alors j’ai accepté.
- Vous avez bien fait ! dis-je.
- Comment pouvez-vous dire cela, Mrs Emerson ? protesta-t-elle un peu gênée. Il a perdu sa femme il n’y a même pas un an !
- Bah, répondis-je. Mr Ackroyd m’a dit lui-même, le jour de notre première rencontre, que sa femme avait souffert durant de longs mois en s’affaiblissant progressivement. A la fin, elle souffrait tant qu’elle ne souhaitait même plus recevoir son médecin.
- Oui, il me l’a dit aussi, acquiesça Miss Badern en hochant la tête. Il est vrai qu’il vécu ce long calvaire avec elle, auprès d’elle. On ne guérit pas d’une dégénérescence des poumons, vous le savez bien.
- Il mérite bien d’être heureux auprès de vous, dis-je en lui tapotant la main. C’est un honnête homme, vous pouvez lui faire confiance.
- Mais, Mrs Emerson, il ne veut même pas attendre la fin de la période de deuil, s’écria Miss Badern en s’empourprant. Il voulait que nous mariions au Caire et passions quelques mois à voyager en Italie.
- Comment ? m’étonnai-je. Et – hum – que deviendrait le corps d’Honoria ?
- Oh, répondit Miss Badern en fronçant les sourcils. Je suis désolée de paraître oublier cette pauvre enfant. James m’a dit cela hier, voyez-vous avant qu’elle ne meure. Hum – je présume qu’il y aura désormais une nouvelle période de deuil à respecter, n’est-ce pas ?
- D’après ce que je crois savoir, dis-je en la regardant attentivement, les périodes de deuil ne s’additionnent pas mais elles peuvent se confondre. En l’occurrence, Mr Ackroyd porte déjà le deuil de sa femme qui devait durer un an – en passant, je trouve inadmissible que la période de deuil pour une veuve soit allongée à deux ans, mais enfin ce n’est pas le sujet. Il y a aussi eu le décès de Mr Lemon, mais je ne connais pas les usages pour un beau-frère, trois ou six mois sans doute, mais cette période pourrait être noyée dans la première en cours. Par contre, maintenant que sa fille vient de mourir, il est possible que cela rallonge le deuil par rapport à la date de ce dernier évènement. C’est un peu compliqué, n’est-ce pas ? De nombreuses femmes de ma connaissance passent une bonne partie de leur vie en deuil (en noir) ou en demi-deuil (en violet).
- Il est vrai qu’entre la mortalité infantile et une parentèle étendue, on risque ainsi de ne jamais quitter le deuil, approuva Miss Badern.
- C’est une coutume inutilement contraignante qui disparaîtra certainement dans un avenir proche, assurai-je. Seuls quelques bien-pensants à l’esprit étroit s’en préoccupent encore de façon aussi rigoureuse.
- James m’a encore dit ce matin même que nous marierions au Caire la semaine prochaine, avoua Miss Badern.
- Ah ! dis-je. Il a raison. Ainsi vous serez deux pour supporter la douleur. Je suis heureuse qu’il ait conscience de votre valeur, ma chère Miss Badern.
- Que vous êtes gentille et compréhensive, Mrs Emerson, dit l’infirmière avec un petit sourire timide. Ne pourriez-vous m’appeler Penny ?
- Alors, Penny, appelez-moi, Amelia, dis-je en l’embrassant.
Nous eûmes un déjeuner un peu guindé, et quelques difficultés à trouver des sujets de conversation qui ne se rapportent pas aux tristes évènements récents. Pour la première fois depuis son accident, Mr Ackroyd participait au repas. Il mangeait peu et gardait le regard fixé sur sa dulcinée rougissante. Howard Carter était accaparé par Emerson, Mr Hastings ne regardait que son assiette, mais je vis que Ramsès, le visage impassible, dévisageait souvent l’un après l’autre les tourtereaux entre deux bouchées. Mr Ackroyd était encore pâle, mais il semblait avoir recouvré ses forces. Profitant d’une interruption dans la conversation, il m’informa qu’il rentrerait au Caire par le train de l’après-midi même avec ses deux compagnons – et l’infirmière. Puisque nous étions en train de déjeuner, personne (même pas Emerson) n’eut le mauvais goût d’évoquer le cercueil qui les accompagnerait aussi.
- Et vous, Vandergelt ? demanda Emerson. Quels sont vos projets ?
- Je rentrerai à la fin de la semaine à Louxor, voir où en sont mes travaux, répondit Cyrus aimablement. Vous-mêmes ne resterez pas beaucoup plus longtemps, les amis, n’est-ce pas ?
- Non, grommela Emerson. Nous retournerons au Caire à la fin de la semaine prochaine. Et en Angleterre en suivant.
- Où fouillerez-vous la saison prochaine, professeur ? demanda Howard.
- Je n’en sais encore rien, répondit Emerson d’un ton arrogant. Mais vous le verrez bien.
A l’annonce de Mr Ackroyd au cours du repas, j’avais remarqué que ni Howard Carter, ni Mr Hastings, ne semblaient enthousiasmés à l’idée de repartir aussi vite pour le Caire, sans même une pause pour se remettre de leur voyage aller. Aucun des deux n’avait cependant osé discuter la volonté de Sa Seigneurie, aussi j’envoyai un homme leur prendre des billets pour le train du soir. Connaissant la fantaisie des horaires sur la ligne, les voyageurs décidèrent de se rendre à la gare bien en avance.
Suite à cette décision, les préparatifs de départ s’accélérèrent après le déjeuner. Titillé par la fièvre archéologique, Howard Carter accompagna Emerson pour une rapide visite sur le site, tandis que Mr Hastings montait aider Mr Ackroyd à emballer ses dernières affaires, ainsi que celles des deux défunts. Plusieurs Egyptiens les accompagnèrent pour redescendre ensuite les malles fermées.
Le matin même, Emerson avait ordonné à Feisal, notre ouvrier charpentier, de doubler le cercueil de Miss Ackroyd pour faciliter le voyage, en intercalant aussi une couche de plomb entre les épaisseurs de bois. Daoud et Ahmed se chargeraient d’apporter le lourd catafalque jusqu’à la gare sur la carriole qui avait amené les voyageurs. Ceux-ci suivraient plus tard dans la voiture de la maison, menée par un cocher attitré.
Cyrus choisit d’accompagner Emerson et Howard pour la visite, mais Ramsès déclina l’invitation de son père en marmonnant quelque chose à copier dans les entrepôts. Il s’éclipsa rapidement, suivi comme son ombre par Bastet.
Je n’eus pour ma part rien d’autre à faire que prendre un peu de repos dans la fraîcheur ombrée du salon, tandis que le soleil déclinait doucement.
Tous revinrent à temps pour prendre le thé, que Gargery avait particulièrement soigné pour l’occasion. Un large assortiment de mets roboratifs – scones avec de la crème et de la confiture, sandwichs au concombre et d’autres au fromage, plusieurs pâtisseries dont un quatre-quarts, des biscuits au gingembre et de petits chaussons fourrés aux épices et aux raisins secs – furent servis pour accompagner le breuvage chaud et réconfortant, par les soins d’un maître d’hôtel en habit d’apparat. Je vis que Mr Hastings, fort impressionné, adressait un regard admiratif à Mr Ackroyd. Celui-ci fit honneur au festin sans même réaliser, dans sa simplicité, qu’il en était l’invité d’honneur. Quant à Ramsès, il dévora d’une façon positivement incroyable. Emerson se contenta de lever un sourcil ironique à mon intention, puis il m’enleva des mains l’assiette de sandwichs au concombre que je gardais près de moi – sans m’en rendre compte.
Howard Carter ne pouvait parler d’autre chose que de la stèle de Tetisheri qu’il avait aperçue dans les entrepôts. Il fit plusieurs propositions pour tenter de localiser sa tombe dans la nécropole thébaine, mais je vis que son insistance ennuyait Emerson aussi je m’empressai de faire dévier la conversation.
- M. Maspero sait-il si M. Amélineau compte revenir en Egypte ? demandai-je. Aurait-il reçu de récentes nouvelles de France ?
- Mr Maspero est assez troublé actuellement, Mrs Emerson, répondit Howard. Et la France vit une importante crise politique.
- Vraiment ? dis-je en grignotant délicatement un sandwich. Les Français sont-ils toujours préoccupés par cette affaire de Fachoda ?
- Non, m’dame, s’empressa de répondre le jeune homme en se penchant en avant. Ils ont une nouvelle affaire bien plus juteuse : Dreyfus !
- Oh, dis-je en plissant le front. J’en ai entendu parler…
- N’est-ce pas l’an passé qu’a paru cet article d’un journaliste tendancieux qui a déclenché un scandale ? demanda Emerson d’un ton sarcastique.
- Exactement, répondit Mr Hastings en jetant un regard froid à Emerson (Ce fonctionnaire compassé ne devait pas avoir un sens de l’humour très développé.) C’est bien l’article d’un nommé Émile Zola qui a provoqué une succession de crises politiques et sociales tout à fait uniques, même pour la France. Le problème a actuellement atteint son paroxysme, et il révèle parfaitement les clivages qui divisent leur Troisième République.
- C’est à ce point ? s’étonna Cyrus. J’ai quelques intérêts financiers en France, et ils ne semblent pas trop souffrir.
- C’est une vraie crise politique, Monsieur, continua Hastings en jetant un autre regard froid cette fois en direction de Cyrus (En tant que fidèle insulaire, l’homme ne devait pas davantage apprécier qu’un anglophile, même Américain, souscrive de l’autre côté de la Manche. ) Elle divise les Français en deux camps opposés, les dreyfusards et antidreyfusards.
- Cette affaire Dreyfus a été le symbole moderne et universel des iniquités que l’on peut accomplir au nom de la raison d’État, s’écria Emerson.
- Certainement, professeur, s’empressa d’approuver Howard Carter qui connaissait le bouillant caractère d’Emerson. Mais désormais elle suscite de violentes polémiques nationalistes et antisémites qui sont largement diffusées par la presse.
- Les scribouillards ont une imagination délirante d’un côté ou de l’autre de la Manche , rugit Emerson. Et ils n’hésitent devant rien. J’ai moi-même souvent été soumis aux plus viles attaques…- Voyons, Emerson, dis-je calmement. Il n’y a pas de commune mesure. Voici déjà cinq ans que le capitaine Dreyfus a été condamné après avoir été accusé d’avoir livré aux Allemands je ne sais quels documents secrets. Et depuis lors, sa famille tente de prouver son innocence, n’est-ce pas ?
- Ils y sont parvenu, intervint Mr Hastings, et ils ont même découvert le nom du véritable coupable. Malgré cela, l’État-major a refusé de casser son jugement et l’autre accusé a été acquitté.
- Les s… ! rugit Emerson en s’empourprant.
- C’est le plaidoyer dreyfusard publié par Émile Zola qui a rallié de nombreux intellectuels à la cause de la justice, intervint Ramsès que tout le monde regarda avec étonnement.
- Certes, admit Cyrus, mais il a aussi provoqué des émeutes antisémites.
- Les conséquences de cette triste affaire transformeront la vie publique française, annonça Mr Hastings d’un air sombre. Ce sera un bouleversement tant politique que militaire, religieux, social, juridique, médiatique, diplomatique et culturel.
- Comment cela culturel ? demandai-je.
- Déjà, précisa Ramsès, le terme ‘intellectuel’ vient d’être forgé.
- Il y a aussi eu création de nouveaux vocables, continua Mr Hastings, comme dreyfusards, dreyfusiens et dreyfusistes – avec des nuances d’ailleurs. Les dreyfusards sont les premiers défenseurs du capitaine. Le terme dreyfusiste désigne ceux qui ont réfléchi au-delà de l’affaire en elle-même afin de remettre en cause la société et, par extension, le fonctionnement de la République. Quant aux dreyfusiens, ils ne sont apparus qu’en décembre dernier. Trouvant que l’affaire compromet par trop la stabilité nationale, ils souhaitent calmer le jeu et réconcilier les adversaires.
- Je comprends mieux que les Français aient d’autres soucis que Fachoda, soupirai-je.
- Mais ne vous inquiétez pas Mrs Emerson, affirma Howard Carter avec un sourire confiant. M. Amélineau reviendra certainement à Abydos, comme le ferait tout archéologue soucieux d’un chantier dont il a obtenu la responsabilité.
- Humph, grommela Emerson.
La conversation nous avait un peu retardé et les voyageurs nous quittèrent juste après le thé, après des adieux aussi brefs que bousculés. Je me retrouvai ensuite à agiter la main en regardant la poussière du chemin qui retombait après le passage de la voiture. Les bagages avaient été emportés plus tôt – en même temps que le cercueil plombé.
Je ne peux pas dire que je regrettais le départ des derniers témoins de cette triste affaire – que j’allais enfin pouvoir oublier définitivement. Nous allions nous retrouver seuls, dans une si agréable intimité, moi-même et mon cher Emerson – et accessoirement Ramsès et Cyrus, il est vrai. J’en soupirai d’aise.
Un dernier petit nuage projetait une ombre légère sur l'éclatante blancheur de mon plaisir : cette explication que j’avais promise à ceux qui restaient. Je savais qu’Emerson avait pratiquement tout compris – sa phrase sibylline : « Il faut donner la priorité aux vivants. » le prouvait assez. Cependant, comme je ne lui avais pas encore rapporté les dernières confidences de Mr Ackroyd, que je ne me décidai toujours pas à nommer comte de Hamilton, les motivations de l’assassin devaient-elles encore échapper à mon cher époux – à moins qu’il ne les ait pressenties ? Emerson est parfois tout à fait remarquable pour un homme et sa sensibilité bien plus affutée qu’il n’y paraît.
En me détournant pour revenir dans le salon, je vis derrière moi les trois hommes qui me dévisageaient fixement. C’était assez gratifiant. Finalement, même cette dernière épreuve aurait un petit côté satisfaisant après tout.
- Et si nous tenions un petit conseil de guerre ? proposai-je aimablement.
03:10 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.12.2007
chapitre 9 - suite 2
Ah ! pensai-je. Elle se réserve le beau rôle de la consolatrice. Fort heureusement, nous n’en étions plus au temps où l’on coupait la tête des annonciateurs de mauvaises nouvelles. De toutes les façons, je souhaitais me trouver seule avec Mr Ackroyd aussi j’acquiesçai sans me faire prier. Miss Badern disparut dans sa chambre où je l’entendis parler avec Honoria.
J’attendis qu’elles en ressortent avant de m’avancer jusque dans l’infirmerie.
Mr James Ackroyd était habillé et assis dans un fauteuil, près de la fenêtre. Il fit mine de se lever à ma vue mais je tendis aussitôt la main pour l’en empêcher. Je boitillai jusqu’au second fauteuil installé en face du sien – et qui n’était pas là la veille – et m’installai sans plus attendre.
- Ne bougez pas, dis-je en lui tapotant la main. Vous avez l’air plus reposé mais il ne faut pas encore présumer de vos forces.
- Je me sens si parfaitement inutile, Mrs Emerson, dit Mr Ackroyd en regardant au dehors. Le professeur a déjà dû se rendre sur le site avec les autres, n’est-ce pas ? Je présume qu’Henry les aura accompagnés. Je ne l’ai pas encore revu – ni hier soir, ni ce matin.
Il m’était impossible de tergiverser davantage. Lorsque je lui appris la triste nouvelle, avec toute la compassion voulue, Mr Ackroyd eut une réaction fort digne. Après un temps d’incrédulité, puis un recul d’horreur, il se cacha les yeux dans sa main et resta un moment immobile. Je respectai son silence.
Lorsqu’il releva la tête, il avait retrouvé son sang-froid, comme tout Britannique qui se respecte, mais je lus clairement le chagrin inscrit sur son visage. Je n’eus rien d’autre à faire qu’à rester attentive à ses côtés tandis qu’il dévidait, d’une voix basse et un peu éteinte, une douloureuse affaire familiale. Sans même que je les lui demande, il m’offrit ainsi toutes les réponses aux questions que je me posais.
Je le quittai lorsque Miss Badern revint, et je vis son visage pâle s’éclairer à la vue de l’infirmière. La jeune fille n’entra pas à sa suite, mais je l’entendis remuer dans la chambre adjacente tandis que je revenais sur mes pas, songeuse.
La journée s’écoula fort lentement. Ayant fini de compléter mes fiches, j’attendais de plus en plus impatiemment le retour d’Emerson. Il revint plus tard que je ne l’avais pensé et nous n’eûmes pas le temps de parler avant de nous rendre ensemble au cimetière. Cyrus s’était excusé, ce que je comprenais, mais Ramsès tint à nous accompagner.
Le cimetière était aussi calme et désert que lors des funérailles de Mr Beresford, quelques semaines auparavant. Le même petit prêtre chenu nous attendait et il nous salua comme de vieilles connaissances. Le service fut rapide et lugubre. Il était difficile de savoir comment prier sur la dépouille d’un pêcheur coupable de crimes affreux – aussi bien contre l’un de ses parents que contre lui-même. Le prêtre copte, fort heureusement, n’était pas au courant de tous les détails.
Tandis que deux Egyptiens – Etaient-ce les mêmes que la fois précédente ? Il ne me semblait pas les reconnaître – s’occupaient de remplir la fosse, creusée sous l’ombre rare d’un vieux sycomore, je songeais tristement que Mr Lemon qui avait si peu aimé le soleil ne devait guère apprécier le lieu de son dernier repos. Mr Ackroyd n’avait pas semblé trouver nécessaires les frais de rapatriement du corps de son beau-frère vers la lointaine Angleterre, aussi je fis simplement le vœu que l’âme inquiète du pauvre jeune homme trouve enfin la paix.
Je n’avais pas encore eu l’occasion de parler à Emerson de ce que j’avais appris le matin même, aussi je lui annonçai que nous tiendrions un conseil de guerre dans la soirée avant le dîner. Il acquiesça aimablement, mais je voyais bien qu’il pensait à autre chose.
- Qu’avez-vous découvert aujourd’hui sur le site, Emerson, pour être aussi préoccupé ? demandai-je en arrivant au caravansérail.
- Juste une autre inscription, Peabody, grommela-t-il tout en m’emportant dans l’escalier. Elle vous aurait plu, d’ailleurs !
- Vraiment ? m’étonnai-je. Pourquoi cela ?
- Parce qu’il s’agissait d’une liste d’offrandes en vue d’obtenir les faveurs d’Osiris. Et savez-vous en quoi consistaient ces offrandes ?
- Les bijoux de Tetisheri ? proposai-je.
- Vous n’êtes pas drôle du tout, Amelia, grogna mon tendre époux. Non, c’était plutôt de l’ail, des poireaux, des fèves et des lentilles.
- Etes-vous sérieux ? demandai-je en ouvrant de grands yeux.
- Toujours quand il s’agit d’archéologie, ma chérie, grimaça Emerson ravi de ma réaction – tout en me posant à terre dans ma chambre. Bien, il est vrai que la liste comportait aussi des huiles de sésame et de ricin.
- Oh, Emerson, dis-je très intéressée. Les médecins antiques devaient déjà savoir que cette huile est purgative, qu’elle fait pousser les cheveux et calme aussi certaines maladies de la peau.
- Les médecins d’alors le savaient peut-être, grommela Emerson, mais je vous rappelle que vous-même n’êtes pas médecin, ma chérie, quoi que vous en croyiez. Crénom ! Allez-vous enfin me laisser parler ?
- Je vous en prie, mon cher Emerson.
- La liste d’offrandes comportait ensuite des arbres, ce qui est assez surprenant, n’est-ce pas ? continua Emerson. Ramsès a recopié les inscriptions toute la journée. J’ai reconnu les principaux noms et le sycomore (nehet) venait en tête de liste…
- C’est vraiment l’arbre égyptien par excellence, approuvai-je. Il pousse dans tous les villages, aux carrefours des routes et même aux bords du désert du moment que ses racines peuvent atteindre la nappe d’eau souterraine.
- Humph, éructa Emerson. Si vous continuez, je demande le divorce, Peabody. Il y avait aussi des palmiers dattier et des palmiers doum. C’est curieux d’ailleurs, je pensais qu’on ne trouvait ces derniers qu’à partir de Thèbes. Emerson se frotta le menton du doigt puis continua : Il y a aussi le grenadier – qui a été introduit en Égypte au début de la XVIIIe dynastie. Je l’ai déjà vu dans le jardin de Thoutmosis III qui est reproduit dans le grand temple d’Amon à Karnak. Quoi d’autre ? Ah ! Le moringa qui fournissait une huile appréciée des parfumeurs et des médecins.
- Et pas d’olivier ? demandai-je.
- Non, précisa aussitôt Emerson, l’olivier (djede) n’est pas mentionné avant le Nouvel Empire. Bien sûr, il s’est ensuite facilement acclimaté en Égypte, et Théophraste décrit une forêt d’oliviers dans la région thébaine. D’après Strabon, c’étaient les oliviers du Fayoum qui donnaient les meilleurs fruits tandis que l’acacia seyal fournissait un bois de bonne qualité aux charpentiers et aux constructeurs de barques. Il y avait aussi le térébinthe, dont la résine (sonté), servait à encenser les dieux et les morts. Il poussait dans les oasis et dans le désert à l’est de Memphis.
- Ça suffit, Emerson, dis-je en levant la main. Je vais tout mélanger.
Emerson m’embrassa, puis il me laissa afin de vérifier le dépôt dans les entrepôts des quelques découvertes de la journée.
La ronde des arbres qu’il venait de me réciter continuait à tourner dans ma tête : ‘sycomore, palmier dattier, palmier doum, grenadier, moringa, olivier, acacia, térébinthe’… Je n’arrivais pas à mettre le doigt sur ce qui me chiffonnait dans cette antienne mais je devins de plus en plus nerveuse. Tout à coup, je n’y tins plus. J’eus beau appeler Emerson ou Ramsès, aucun d’eux ne répondis. Je pris fermement mon ombrelle et me lançai seule, à pas lents, dans le couloir jusqu’à la chambre de Mr Lemon. Je dus prendre sur moi avant de pousser la porte, mais Faroudja avait passé la journée à nettoyer. La pièce ne sentait plus ni la poudre ni le sang mais le désinfectant et la lessive. Je soupirai, rassurée. Je m’avançai jusqu’aux toiles de Mr Lemon appuyées contre le mur. L’un des cadres cachait une grande toile dont seul le sommet dépassait. C’était son souvenir qui m’avait attirée jusqu’ici. Je déplaçai la toile tournée – l’une des stèles des entrepôts – et regardai le tableau que je n’avais fait qu’apercevoir la veille. C’était un énorme jacaranda – un arbre qu’Emerson n’avait pas signalé dans sa liste et pourtant l’un des arbres les plus superbes d’Egypte avec ses fleurs bleu lavande en forme de petites trompettes. Mr Lemon avait peint celui qui trônait devant ma fenêtre dans les jardins de l’hôtel Shepheard. Lorsque je compris ce que cela signifiait, je sus de façon certaine qui était mon assassin et quels avaient été ses motifs – mais je réalisai aussi qui risquait fort d’être sa prochaine victime. Je poussai une plainte horrifiée.
- Peabody ! hurla à tue-tête Emerson dans le couloir.
- Je suis là, m’écriai-je faiblement.
Je boitillai jusqu’à la porte pour regarder à l’extérieur. Je n’avais pas eu l’impression que ma voix avait porté mais je vis avec soulagement Emerson qui accourait vers moi. Il m’empoigna et me serra contre lui avec violence.
- Comment osez-vous disparaître ainsi ? rugit-il à mon oreille.
- Mère ? demanda Ramsès qui arrivait (également en courant) en haut des marches. Vous n’avez rien ? Que se passe-t-il ?
Emerson m’avait relâchée en entendant son fils. Il me dévisagea avec férocité mais j’avais repris mes esprits et mon anxiété m’était revenue.
- Ramsès, dis-je d’une voix hachée par l’émotion. Redescendez immédiatement ! Allez à l’infirmerie voir si elle va bien… Vite !
Mon fils me jeta un regard appuyé mais obtempéra. Il n’avait pas encore atteint le bas des escaliers quand un hurlement aigu retentit au rez de chaussée.
- Oh, mon Dieu, dis-je en chancelant. Il est trop tard ! Emerson…
- Oui, ma chérie, répondit mon époux en m’enlevant dans ses bras. Je vous emmène.
Tandis qu’il dévalait les marches, je savourai malgré moi la sécurité de ses bras puissants, de son étreinte fidèle et du battement lent de son cœur contre mon oreille. Cela apaisa légèrement l’horrible sentiment de fatalité que je ressentais. Lorsqu’Emerson s’arrêta, je savais que nous n’étions pas encore arrivés à l’infirmerie. Je rouvris les yeux – je n’avais même pas eu le sentiment de les avoir tenus fermés. Ramsès était revenu sur ses pas, et il me regardait fixement.
- Vous aviez raison de craindre un nouveau drame, Mère, dit mon fils d’une voix atone. Elle est morte.
La douleur et la colère me laissèrent sans voix. Emerson avança d’un pas ferme le long du couloir. Je vis Mr Ackroyd sortir de l’infirmerie et entrer dans la chambre adjacente. Je vis aussi Miss Badern le suivre en se tordant les mains. Emerson dut sentir que je me raidissais car il me jeta un regard étrange.
Dans la chambre de Miss Badern, Honoria Ackroyd gisait sur le lit qui avait été celui de l’infirmière. Elle était tout habillée, les bras soigneusement allongés le long du corps, bien coiffée, un léger sourire aux lèvres, aussi pâle et diaphane qu’elle l’avait toujours été. Elle avait les yeux clos. Ses longs cils foncés et fournis tranchaient sur sa physionomie de blonde. Je n’eus pas besoin de m’approcher pour savoir qu’il était trop tard. Elle était bel et bien morte.
Emerson me remit sur mes pieds à côté du lit. D’une main tremblante, j’effleurai la joue déjà froide de la défunte, puis me penchai sur le verre à son chevet. Il était vide mais une curieuse odeur s’en échappait. De la mélisse, pensai-je, avec peut-être aussi de la sauge et de la lavande…
- C’est certainement un accident, gémit Miss Badern dans mon dos. La pauvre petite aura voulu dormir et elle se sera trompée dans les doses à utiliser. Je ne sais comment elle a mis la main sur un flacon de laudanum, mais il y avait une bouteille vide sous son oreiller.
- Qu’y avait-il dans ce verre, Miss Badern ? demandai-je.
- De ‘l’eau de Mélisse des Carmes Boyer’, répondit-elle en s’animant d’une très légère rougeur. Je vous assure que c’est parfaitement inoffensif ! C’est un produit français dont j’use depuis plusieurs années. Il se dilue dans de l’eau fraîche, ou dans une infusion chaude, ou même se boit pur sur un sucre. C’est un tonique très efficace pour les… – hum – petits maux du quotidien.
M’écartant du lit sur lequel se penchait le père de la jeune fille, j’attirai Miss Badern jusque dans le couloir.
- Savez-vous quelles plantes contient ce produit ? demandai-je à voix basse.
- Il y a quatorze plantes et neuf épices, répondit l’infirmière un peu interloquée. De la mélisse, bien entendu, mais aussi du thym, de la coriandre, du clou de girofle, de la camomille. J’avoue que je n’ai plus toute la liste en tête.
- Pourquoi Miss Ackroyd en a-t-elle bu ? demandai-je tout en regardant l’infirmière dans les yeux.
- C’est moi qui le lui ai donné, répondit-elle en s’agitant sous mon regard. Honoria est venue voir son père durant l’après-midi, ils ont parlé. Lorsque Ja… Hum – Lorsque Mr Ackroyd a évoqué la mort de Mr Lemon, Honoria a été prise d’une brutale crise de larmes. Elle a crié qu’ils n’auraient jamais dû venir en Egypte, que ce pays était horrible… Elle devenait presque hystérique, Mrs Emerson, aussi j’ai été chercher mon tonique pour la calmer et la réconforter.
- Vous avez mis votre tonique dans ce verre d’eau ? demandai-je.
- Non. Enfin… oui, répondit-elle en réfléchissant. Je voulais d’abord lui administrer quelques gouttes sur un sucre – ce qui la posologie à effet le plus rapide, mais en rentrant dans la réserve à linge – c’est là que j’ai installé pour moi-même une couchette provisoire – Où en étais-je ? J’étais venue chercher le tonique qui était à côté de mon lit, et j’ai vu mon verre déjà préparé, aussi j’ai paré au plus pressé.
- Saviez-vous que Miss Ackroyd usait de laudanum ? demandai-je encore.
- Non, répondit Miss Badern en se tordant à nouveau les mains, mais les flacons sont relativement faciles d’accès. J’aurais dû les mettre sous clef, gémit-elle. Comment Mr Ackroyd va-t-il me pardonner une négligence aussi criminelle ?
- Je crois que Mr Ackroyd vous pardonnera tout, dis-je en me retournant pour regarder la forme effondrée près du lit. Il a besoin de vous. Vous devriez sans doute le raccompagner jusqu’à l’infirmerie.
Tandis qu’elle se dirigeait vers le père endeuillé et l’aidait à se redresser, je vis revenir Ramsès accompagné de plusieurs de nos hommes. Une fois Mr Ackroyd sorti, Emerson enveloppa le corps de la jeune fille dans le couvre-lit, puis il le déposa sur la civière que les hommes avaient apportée et le sinistre cortège s’éloigna dans un silence catastrophé. Emerson ne les suivit pas, mais il vint se planter devant moi.
- Comment vous sentez-vous, Peabody ? demanda-t-il d’une voix inquiète. Vous êtes blanche comme un linge.
- C’est fini cette fois, Emerson, dis-je en le fixant d’un air un peu égaré. Pourtant la vérité ne pourra pas être divulguée.
- Je sais, ma chérie, grimaça-t-il. Il faut donne la priorité aux vivants. Mais pour le moment, c’est à vous seule que je veux penser. Que diriez-vous d’un petit dîner en tête à tête dans notre chambre ?
- Oh, Emerson, quelle merveilleuse idée, dis-je en souriant faiblement. Oui, je vous remercie. Je n’aurais pas le courage d’affronter une explication avant une bonne nuit de sommeil.
La plupart des hommes peuvent avoir une certaine utilité en cas de crise. La difficulté est de les convaincre que la situation a atteint ce point crucial. Emerson fut parfait et s’occupa de tout. Tout d’abord, il me remonta dans la chambre et m’aida à me mettre à l’aise avant de me laisser devant ma coiffeuse ; puis il redescendit s’occuper du repas. Je ne sus jamais comment il justifia notre désertion auprès de Ramsès et Cyrus – à mon avis, il ne justifia rien du tout et se contenta de leur ordonner de dîner seuls avant d’aller réclamer aux cuisines un plateau pour deux.
J’étais moralement épuisée. J’appréciai donc pleinement le confort douillet de cette dinette inattendue avec celui qui était le plus cher à mon cœur, mais mon appétit ne fut guère au rendez-vous. J’avalai avec difficulté la moitié de mon bol de soupe, avant de reposer ma cuillère.
- Je vous ai aussi apporté un whisky soda, Peabody, proposa Emerson. Vous avez besoin de vous réconforter.
- Excellente idée, dis-je en prenant le verre qu’il me tendait.
Dès la première gorgée du liquide ambré, les vertus curatives de cette réconfortante boisson commencèrent à dissiper mon malaise et à me réchauffer. Cependant, peu après, je me sentis aussi envahie d’une somnolence suspecte.
- Emerson ! protestai-je. Vous avez mis du laudanum dans ce verre ! Comment osez-vous ? Après ce qui est arrivé à Miss Ackroyd, c’est bien l’idée la plus saugrenue que…
Mais l’opiacé faisait déjà effet et ma protestation ne porta pas autant que je l’aurais souhaité. Je sentis un bras ferme m’allonger sur mon oreiller.
- Vous avez besoin de sommeil, mon amour, murmura une voix tout près de moi. Ce n’est pas la première fois que j’utilise vos produits. Ne vous inquiétez pas…
Je m’inquiétais malgré tout. Emerson savait-il doser les gouttes ? Si ce n’était pas le cas, je me promettais bien que mon fantôme le hanterait jusqu’à la fin des temps !
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18:05 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
chapitre 9 - suite
Une fois la soupe avalée, je me sentis mieux. Elle s’était avérée être un bouillon de bœuf fortement épicé, ce qui remonta un peu notre moral et réchauffa l’atmosphère. Le plat suivant fut un rôti à la ficelle et sa gelée à la menthe. Je regardai d’un air écœuré la masse verdâtre et gélatineuse qui emplissait mon assiette tout en jouant avec ma viande du bout de la fourchette. Emerson et Cyrus mâchaient avec l’énergie appliquée de personnes qui remplissent une tâche contraignante mais nécessaire. En réalité, seul Ramsès mangeait de bon appétit, sans oublier de passer quelques morceaux choisis à Bastet sous la table. Il me donna une idée et, quand je vis qu’Anubis était lui aussi tapi le plus loin possible de Bastet, je lui glissai furtivement ma viande desséchée.
Emerson évoquait avec Cyrus l’inscription que nos hommes avaient découverte le matin même sur le mur du mastaba.
- Cela reprend un calendrier de l’Égypte antique, expliquait-il, également appelé calendrier nilotique parce qu’il était axé sur les fluctuations annuelles du Nil. En réalité, son but premier était la régulation des travaux agricoles dans l’année. Avez-vous terminé sa transcription, Ramsès ?
- Oui, Père, répondit mon fils entre deux bouchées mais une fois qu’il eut avalé, il enchaîna : Les Égyptiens définissaient d’ailleurs l’année comme ‘le temps nécessaire pour une récolte’ et le hiéroglyphe qui la désigne correspond à une jeune pousse avec un bourgeon (renpet).
- Le calendrier égyptien, continua Emerson en s’animant comme toujours dès qu’il parlait égyptologie, était basé sur des cycles d’à peu près trente jours. La récurrence annuelle du lever héliaque de l’étoile Sothis – c’est à dire Sirius – se situait vers le 19 juillet de notre calendrier. Leur année était divisée en trois saisons en fonction de la crue du Nil et de son impact sur l’environnement. Il y avait Akhet – la saison de l’inondation – puis Peret – celle de l’émergence des terres, c’est à dire la décrue du Nil, et la germination – Cela correspondait à leur saison fraîche.
- Et enfin Chemou – la chaleur – était la saison des récoltes, ajouta Ramsès en profitant d’une interruption de son père pour vider son verre de vin.
- L’été était aussi la période des taxes, ricana Emerson. Sinon, chaque saison comprenait quatre mois, soit cent-vingt jours chacune. Les cinq jours restants pour s’ajuster à l’année solaire – et même six à partir de l’époque romaine – étaient appelés jours additionnels ou épagomènes. Ils se rajoutaient à la fin du calendrier, entre le dernier jour de la saison Shemou et le premier jour de la saison Akhet.
- Je me rappelle ce que vous en aviez déjà parlé, Emerson, dis-je. Ces jours épagomènes n’étaient-ils pas considérés comme ceux de la naissance des grands dieux du mythe Osirien : Osiris, Isis, Horus et Seth ?
- Il y avait aussi Nephtys, ajouta Emerson. Cette pauvre déesse ne semble pas avoir votre faveur, Peabody. Mais sinon, vous avez raison. En fait, les Egyptiens avaient une datation qui ressemblait beaucoup à la notre. Chaque mois était découpé en trois périodes de dix jours, les décades, et les journées avaient une durée de vingt-quatre heures.
Nous fûmes alors interrompus par Miss Badern qui arriva toute essoufflée.
- Il s’est réveillé ! s’écria-t-elle en pressant les mains contre sa poitrine. Enfin ! Il a repris conscience.
- Ackroyd ? demanda Emerson en se levant brusquement – au grand dam d’Anubis qu’il manqua piétiner.
- Oui, soupira Miss Badern en levant les yeux au ciel. Grâces en soient rendues au Seigneur !
Emerson lui jeta un regard sombre mais s’abstint fort heureusement de tout commentaire impie.
- Rasseyez-vous Emerson, dis-je d’un ton ferme. Il faut laisser à ce pauvre homme le temps de se reprendre. Comment va-t-il, Miss Badern ?
- Aussi bien que possible, c’est un vrai miracle ! s’écria-t-elle avec la même exaltation. Je lui ai donné à boire le bouillon de mon plateau. Il me semble qu’il faut laisser maintenant la nature faire son travail, qu’en pensez-vous, Mrs Emerson ?
- J’aurais plutôt préconisé du bouillon de poulet, dis-je en fronçant les sourcils. Le bœuf me semble un peu riche après une diète prolongée.
- Oh, protesta Miss Badern un peu pincée, mais Mr Ackroyd avait faim et la soupe était déjà préparée.
- Vous avez bien fait alors, dis-je. Mais l’auriez-vous laissé seul ?
- Non, répondit-elle votre maître d’hôtel est auprès de lui pour l’aider à… – hum – sa toilette. Je vais maintenant aller demander un fruit à la cuisine pour son dessert.
- Quand pourrons-nous lui parler ? demanda Emerson que le dîner de Mr Ackroyd intéressait peu.
- D’ici une heure, je pense qu’il se sentira plus à son aise, répondit Miss Badern. Il est tout à fait conscient mais il ne se rappelle de rien concernant sa chute. Ses derniers souvenirs remontent au matin de l’accident, au moment de départ pour le site.
- Crénom ! grogna Emerson – et Miss Badern lui jeta un regard indigné.
- Vous ne lui avez pas parlé de son beau-frère, n’est-ce pas ? demandai-je.
- Oh, bien sûr que non, Mrs Emerson ! protesta l’infirmière en me jetant un regard tout aussi indigné. Il n’est certainement pas en état de supporter une telle nouvelle. Mais demain, après une bonne nuit de sommeil, il faudra bien le lui apprendre, n’est-ce pas ? (Elle soupira.) Que comptez-vous faire pour Mr Lemon, professeur ? Mr Ackroyd préférerait peut-être ramener le corps dans sa famille en Angleterre.
- Il n’est pas question de surseoir aux funérailles avec une telle chaleur, intervint Emerson avec davantage de bon sens que de tact – même Ramsès arrêta un moment de manger à cette évocation. Si Ackroyd opte plus tard pour un rapatriement, il en sera libre mais j’enverrai demain un homme prévenir le pope de Baliana de se tenir prêt afin d’ensevelir Lemon en fin de journée.
- Je ne pourrai pas laisser mon patient, dit Miss Badern les yeux baissés, et je ne crois pas que Miss Ackroyd…
- Aucune importance, intervins-je. Nous veillerons à ce que tout soit fait selon les règles d’usage. Prévenez Mr Ackroyd que nous passerons le voir dans une heure, Miss Badern.
L’infirmière hocha la tête et se retira. Emerson la regarda partir le front plissé.
- Ne faites pas cette tête-là, Emerson, dis-je. C’est plutôt une bonne nouvelle que nous n’ayons pas un autre cadavre sur les bras, n’est-ce pas ?
- Voyons, Amelia ! s’offusqua Cyrus.
- Allons, Vandergelt, ne soyez pas hypocrite, ricana Emerson en me regardant l’air plus serein. Peabody va droit à l’essentiel – comme de coutume. De quoi ai-je l’air, je vous le demande, en laissant ainsi disparaître tous les membres de mon équipe ? C’est très négligent !
Je n’étais pas dupe du mauvais humour d’Emerson. Je savais qu’il se sentait coupable de ne pas avoir compris à quel point Henry Lemon était désespéré avant d’annoncer aussi ostensiblement la fouille des chambres pour rechercher le Mauser. Pour moi, je me sentais beaucoup plus détendue. Je ne me sentais pas responsable des remords que ce jeune homme torturé avait pu endurer, pas plus que je ne trouvais une justification à un crime aussi soigneusement prémédité. Cependant, tant que je ne saurais pas exactement pourquoi Mr Beresford avait été tué, cette affaire ne serait pas complètement résolue pour moi.
Mr Ackroyd était assis dans son lit lorsque nous nous rendîmes en procession jusque dans sa chambre. Cyrus et Ramsès avaient été incapables de rester en arrière mais ils ne pénétrèrent pas dans la pièce – pompeusement nommée ‘infirmerie’. En réalité, elle ne comportait qu’une étroite couchette, un lavabo et deux armoires vitrées qui contenaient différents flacons. Miss Badern était assise sur un fauteuil au chevet de son patient. Ce dernier était fort pâle, ce qui apparaissait à travers le hâle que le soleil égyptien avait laissé sur sa peau, et ses yeux étaient creusés mais clairs. Je remarquai aussi qu’il était fraichement rasé.
- Comment vous sentez-vous, Mr Ackroyd ? demandai-je.
- Bien, Mr Emerson, répondit-il en rougissant.
Je ne m’étonnai pas de son embarras. En tant que Britannique, notre intrusion devait le gêner. Comme il ne portait qu’une chemise de nuit blanche, il tirait sur son drap le plus haut possible. La meurtrissure sur sa tempe avait formé un bleu qui avait viré, avec des couleurs variées allant du pourpre au verdâtre. C’était très impressionnant.
- Vous avez besoin de repos et d’une nourriture reconstituante, dis-je. Et vous êtes en de bonnes mains.
Ce fut au tour de Miss Badern de rougir comme une pivoine. Emerson, qui n’appréciait guère les ‘mondanités inutiles’ – ainsi qu’il le disait lui-même – se racla la gorge avec réprobation.
- Bonsoir, Ackroyd, dit-il d’une voix bourrue. Content de voir que vous allez mieux. A ce que l’on m’a dit, vous ne vous rappelez pas comment vous êtes tombé ?
- Non, professeur, bégaya l’autre homme en s’agitant nerveusement. Je suis désolé. Je ne me rappelle même pas avoir quitté le site.
- Très bien, dis-je d’une voix apaisante. Nous allons vous laisser vous reposer. Dormez bien, Mr Ackroyd.
Il n’avait pas posé de questions concernant l’absence de son beau-frère ou de sa fille. Je regardai Miss Badern d’un air interrogateur.
- J’ai dit à Mr Ackroyd que sa fille dormait juste à côté, dit-elle doucement.
- Très bien, dis-je. Bonne nuit, Miss Badern.
Le lendemain matin, une fois qu’Emerson m’eut aidée à descendre l’escalier, il me laissa pour partir à la rencontre d’Abdullah. Je boitillai le long du couloir de l’infirmerie, appuyée sur mon ombrelle. Je voulais interroger Miss Badern pour savoir comment son patient avait passé la nuit. Je m’avançai jusqu’à la porte entrouverte. Le spectacle dans la pièce me coupa le souffle. L’infirmière était assise sur le lit et Mr Ackroyd lui embrassait les mains.
A peine l’eussé-je aperçue que Miss Badern, sans remarquer ma présence, se releva avec un sursaut et s’écarta, aussi j’en profitai pour faire un peu de bruit en tapotant mon ombrelle sur le sol avant de frapper à la porte.
- Comment allez-vous, Mr Ackroyd ? demandai-je en entrant.
Je ne sais pas si ma voix un peu faible trahissait mon trouble, ou bien si lui-même était sous le coup d’une tout autre émotion – il ne quittait pas des yeux l’infirmière qui, le dos tourné, fourrageait dans le placard aux flacons – mais je dus répéter ma question.
- Excusez-moi, Mrs Emerson, répondit-il enfin. Que… Oh, j’ai passé une nuit très calme. Je vais parfaitement bien, je vous assure.
Je ne sus comment interpréter le petit rire incongru qu’il émit ensuite. Il est rare que je ne sache comment réagir à une situation imprévue mais j’étais cependant loin de m’attendre en arrivant aux complications que je commençais à entrevoir, aussi dois-je avouer que je pris quasiment la fuite.
Une fois dans la salle commune, j’y retrouvai Emerson et refusai fermement son offre de l’accompagner sur le site.
- Puisque je ne peux rien faire d’autre que rester plantée sous un abri, je ne viendrai pas, dis-je d’un ton ferme. Si je ne peux pas participer, je resterai à la maison. Je refuse de jouer les potiches décoratives.
Nous eûmes une rafraîchissante petite conversation et je me sentais tout à fait revenue moi-même quand Cyrus et Ramsès nous rejoignirent peu après. Emerson boudait toujours de ne pas avoir réussi à me faire changer d’avis.
- Bah, grogna-t-il en me quittant une fois le petit-déjeuner rapidement expédié. Agissez à votre guise – vous êtes plus têtue qu’une mule. Mais ne croyez pas m’abuser, ma chère, je sais parfaitement que vous voulez être la première tirer à les vers du nez de ce benêt d’Ackroyd. Très bien, Peabody, amusez-vous bien.
- N’oubliez pas les funérailles, Emerson ! hurlai-je tandis qu’il s’éloignait déjà à grands pas. Il vous faudra rentrer tôt.
- Continuez à vociférer ainsi, ricana Emerson en se retournant, et Ackroyd nous refera probablement une petite syncope. Je vous rappelle qu’il n’est pas encore au courant.
Je grimaçai devant ce reproche qui n’était pas complètement immérité.
Une fois retombé le brouhaha du départ d’Emerson, accompagné de Ramsès, Cyrus et de nos autres hommes, je pris enfin le temps de réfléchir à ma prochaine action. Je n’avais pas évoqué devant Emerson la scène surprise le matin même. Cette idylle inattendue me sidérait. J’avais toujours pensé le froid et compassé James Ackroyd soumis au même chagrin qu’il évoquait souvent concernant son beau-frère et sa fille après la mort de son épouse. Mais avait-il lui aussi prétendu être inconsolable ? Je ne m’en rappelais plus. Et depuis combien de temps connaissait-il Miss Badern ? Le petit doute que Ramsès avait mis dans mon esprit concernant la culpabilité de Mr Lemon me revint incidemment. Avais-je réellement été la dupe d’un couple d’assassin unis depuis le début ? Non, pensai-je en secouant la tête, il ne fallait pas mélanger les différentes affaires. Mr Ackroyd n’avait rien à voir avec le vol d’antiquités dans lequel s’était compromis Mr Williams – avec la complicité de Miss Badern – et elle-même n’était pas liée avec Mr Beresford. Etait-ce certain ? Cette première mort n’avait rien à voir avec les deux tourtereaux – sauf si je voulais croire à la possibilité d’un premier mari de Miss Badern ? Non, cela paraissait improbable. Je fulminai un moment toute seule en réalisant que je n’avais pas de papier sous la main pour mettre mes idées au clair.
La brusque irruption de Gargery me fit pousser un cri involontaire. Il s’excusa aussitôt de m’avoir surprise.
- Gargery, taisez-vous, m'écriai-je avec un enthousiasme qui le fit sourciller. Vous tombez merveilleusement bien ! Courrez vite dans ma chambre me chercher des feuilles blanches, mon porte-documents en cuir – il est sur le bureau – et de quoi écrire.
Peu après, j’avais à ma portée ma fidèle ombrelle, mes béquilles – dont j’étais absolument résolue à me passer – du papier, des feuilles et un grand verre d’eau. Il me semblait urgent d’établir une petite liste, et même plusieurs.
La mort de Mr Lemon, qui avait été mon suspect favori, me laissait cependant – je crois l’avoir déjà signalé – un arrière-goût d’inachevé. Je tentai sur une première feuille de préciser ce qui me titillait, en m’aidant des termes de la seule lettre qu’il avait laissée derrière lui. Je me souvenais d’autant mieux des termes de ladite épître que je l’avais emporté avec moi en quittant la chambre la veille. Le geste pouvait être jugé indélicat – et Emerson ne s’était pas privé de me le signaler – mais à mon avis, il serait toujours temps de la rendre à Mr Ackroyd une fois l’enquête terminée.
La lettre d’Henry Lemon ?
Qui était le « cher Guy » ?
A mon avis, il s’agissait de Guy Brunton, l’ami archéologue d’Henry Lemon qui vivait à Londres. Je pensais que Mr Ackroyd serait à même de me confirmer les dires de sa fille à ce sujet.
Je vis une terrible pénitence dans ce désert aride.
Le mot pénitence me semblait – quoiqu’en dise Ramsès – indiquer une idée de remords. Mais bien évidemment je ne pouvais pas savoir à quoi il se référait.
Je regrette tant nos discussions passionnées, nos délires, nos rêves…
A nouveau une forte notion de regret – mais je ne comprenais pas à quoi se rapportait l’évocation d’une perte définitive. Il faudrait que je me renseigne pour savoir si un récent différend n’avait pas séparé les deux amis. Dans ce cas, malheureusement, cela n’apporterait rien à mon enquête mais mieux cerner la personnalité d’un assassin pouvait être utile pour comprendre ses motivations.
Ensuite, les références à Winifred Brunton – et qui correspondaient à l’évidence aux tableaux que nous avions vus – se situaient en dehors de mes recherches.
Mais quelle importance désormais ?
Cette phrase m’intriguait énormément. Que s’était-il passé pour ainsi décourager Mr Lemon ?
J’ai perdu tant de temps à rechercher ce qui me manquait, sans vraiment savoir ce que je faisais…
Cette phrase à nouveau se référait à un passé qui m’était inconnu. Décidément, pensai-je, une petite conversation avec Mr Ackroyd se révélait de plus en plus indispensable.
Je croyais œuvrer pour la justice et le bien, mais il semble que tout soit plus compliqué encore.
Cette phrase indiquait sans nul doute possible le remords d’une action inique. Maudit soit Ramsès ! La culpabilité de Mr Lemon s’avérait évidente.
Comment un homme peut-il accepter la perte de tout ce qui constituait sa vie ?
Je ne peux pas continuer…
Le suicide se comprenait mieux après un tel constat – mais je ne comprenais toujours pas exactement ce que Mr Lemon pouvait bien avoir perdu.
Je me redressai et saisis mon ombrelle d’une main ferme. J’allais déterminée à avoir ma petite conversation avec Mr Ackroyd, mais sans que Miss Badern ne soit dans les parages. Alors que je me torturais vainement l’esprit pour savoir comment l’évincer, elle m’en offrit la possibilité dès qu’elle m’entendit approcher – je fis cette fois tout le bruit que je pus.
- Oh, Mrs Emerson, dit-elle en se précipitant pour me rejoindre. Elle baissa la voix : je n’ai pas encore osé prévenir Mr Ackroyd de la disparition… Pourriez-vous…
- …m’en charger ? demandai-je. Bien entendu.
En fait, malgré la pique lancée par Emerson avant de partir, j’avais complètement oublié que cette désagréable corvée restait à accomplir.
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20.12.2007
chapitre 9
- Bon Dieu, Peabody ! s’écria-t-il.
- Voyons, Emerson, commençai-je – puis je compris quelle avait été sa peur en voyant son air défait : Vous n’avez quand même pas supposé qu’on avait tiré sur moi, n’est-ce pas ?
- C’est déjà arrivé plusieurs fois, grommela-t-il. Bon, ne bougez pas d’ici…
- Emerson ! hurlai-je dans son dos. Revenez immédiatement ! Il n’est absolument pas question que je…
Je m’interrompis car je parlais déjà dans le vide. Furieuse, je boitillai en me tenant aux montants du lit. Où étaient donc ces fichues béquilles pour une fois que j’en avais besoin ? pensai-je. En désespoir de cause, je saisis l’une de mes ombrelles d’une main ferme et m’en aidai pour avancer aussi prudemment que possible le long du couloir. Ramsès et Cyrus qui arrivaient en bas des escaliers poussèrent à ma vue une exclamation que je ne compris pas – fort heureusement car il me sembla, du moins en ce qui concernait Ramsès, que je n’aurais pas apprécié ce qu’il avait dit. Galamment Cyrus s’arrêta pour m’offrir son bras tandis que Ramsès continuait à courir. Il atteignit la porte grande ouverte de la chambre de Mr Lemon et Mr Ackroyd et se figea dans l’embrasure.
Lorsque j’arrivai derrière lui, il essaya de m’empêcher de passer mais, bien entendu, n’y réussit pas. Je vis Emerson agenouillé auprès d’un corps tombé derrière le lit, près de la fenêtre. Il se redressa lentement en m’entendant appeler.
- Crénom ! rugit-il. N’avancez pas ! Il n’y a plus rien à faire pour lui, Peabody, ajouta-t-il plus doucement. Il s’est tiré une balle dans la bouche. Ce n’est pas joli à voir.
- C’est bien un suicide cette fois, n’est-ce pas ? demandai-je d’une voix plus ferme que ce à quoi je m’attendais.
- Il tient encore l’arme dans sa main, dit Emerson en se penchant pour la ramasser et la regarder. Et c’est bien le Mauser que nous cherchions.
Il me jeta un regard sombre. Je savais qu’il repensait à son affirmation du matin même – comme quoi il allait faire fouiller les chambres, ce qui pouvait faire réagir Mr Lemon. L’homme avait effectivement réagi et Emerson devait se sentir coupable de l’avoir poussé à cette extrémité. Je connaissais bien mon époux et la délicatesse de sa conscience mais je ne pouvais pas l’aider en ce moment précis, pas encore.
Emerson arracha un drap du lit et le jeta sur le corps étendu. Je regardai la pièce autour de moi. C’était une chambre banale, avec deux fauteuils de chaque côté d’une armoire en bois, un grand bureau et deux lits jumeaux séparés par des tables de nuits et une haute étagère remplie de livres. Je vis aussi une table de toilette avec des accessoires en porcelaine blanche, et quelques serviettes jetées à terre. Mr Lemon avait fait un brin de toilette avant son geste ultime. Ce détail me parut particulièrement désolant. Plusieurs toiles étaient retournées contre le mur. Je compris que les fauteuils avaient été déplacés afin de laisser le plus de place possible au chevalet du peintre disposé à la lumière devant la fenêtre. Un grand carton à dessin était appuyé contre le bureau, ainsi que le dossier contenant les portraits qu’Henry Lemon m’avait montrés le matin même. En m’approchant lentement, toujours appuyée sur mon ombrelle, je vis qu’une chaise était renversée – le coussin qui avait dû être posé dessus avait roulé jusque dans un coin – et une lettre inachevée traînait sur la table. Je m’avançai pour la regarder. Ce n’était pas, comme je l’avais cru, le mot d’adieu laissé par un désespéré pour expliquer son geste mais un simple courrier personnel. Vu le contexte, j’avoue que je n’eus aucun scrupule à parcourir les quelques lignes écrites d’une petite écriture penchée et presque féminine.
Mon cher Guy
Ton dernier message a été le bienvenu. Comme je te l’ai déjà écrit, je vis une terrible pénitence dans ce désert aride et si loin de tout.
Je regrette tant nos discussions passionnées, nos délires, nos rêves…
Tant mieux si Winifred a approuvé les toiles que j’avais laissées à son intention. Je sais qu’elle souhaite aussi se lancer dans la reconstitution des rois et reines antiques et je regrette de lui avoir en quelque sorte dérobé son idée.
Mais quelle importance désormais ?
J’ai perdu tant de temps à rechercher ce qui me manquait, sans vraiment savoir ce que je faisais…Je croyais œuvrer pour la justice et le bien, mais il semble que tout soit plus compliqué encore. Comment un homme peut-il accepter la perte de tout ce qui constituait sa vie ?
Je ne peux pas continuer…
Le message, inachevé, ne comportait pas de date. L’encre était sèche. J’étais un peu perplexe. Cette curieuse missive indiquait bien que le pauvre Mr Lemon avait des regrets – et même des remords – mais elle n’expliquait en rien à quoi attribuer son suicide.
Je n’avais pas réalisé qu’Emerson avait aboyé des ordres qui avaient envoyé Ramsès chercher de l’aide. Pourtant mon époux avait une voix qui portait. Une porte s’ouvrit dans le couloir et Miss Ackroyd sortit de sa chambre. Je la vis en me retournant et ordonnai aussitôt à Cyrus :
- Empêchez-la d’entrer, elle va encore nous faire une crise d’hystérie.
- Voyons, Amelia, protesta Cyrus tout en se dirigeant vers la jeune fille.
- Voyons, Amelia, gronda Emerson d’un tout autre ton. J’ai besoin de savoir ce qu’elle a entendu.
Miss Ackroyd s’approcha de la porte ouverte, sans tenir aucun compte des explications embarrassées de Cyrus qui essayait de l’en empêcher. Elle eut une sorte de sursaut en voyant que nous étions tous agglutinés dans la chambre.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. Où est Oncle Henry ?
- Il y a eu un… – hum – accident, dis-je en la fixant d’un regard peu amène.
- Lemon s’est suicidé, précisa Emerson.
Sans le moindre avertissement – et sans même émettre un seul cri – la jeune fille porta la main à sa gorge et tomba à la renverse. Cyrus la rattrapa juste à temps et l’emporta jusqu’au lit le plus proche où il la déposa.
- Bravo, Emerson, grinçai-je. Quel tact !
- Et comment vouliez-vous que je lui annonce différemment la nouvelle ? s’emporta Emerson avec une parfaite mauvaise foi. Vandergelt, pourriez-vous descendre chercher l’infirmière, je vous prie ?
Cyrus s’éclipsa aussitôt. Ramsès revint alors avec Abdullah, Daoud et Feisal qui enveloppèrent le corps dans le drap et l’emportèrent. Je savais qu’ils iraient le déposer dans la première salle des entrepôts, celle-là même où Mr Beresford avait naguère séjourné. Il y avait en cela une sorte de justice immanente.
- Il y a une sorte de justice immanente, dis-je à Emerson, dans le fait que Mr Lemon se retrouve au même endroit que Mr Beresford.
- Cessez de dire des âneries, Peabody, grommela Emerson. Où diable voudriez-vous qu’on mettre un cadavre sinon dans la salle des caisses ? Il faut bien lui construire un cercueil, et Feisal s’en chargera. Je ne vois pas ce que cela a à voir avec une quelconque idée de justice.
- Et bien, que l’assassin se retrouvant au même endroit que sa victime…
- Crénom !
Emerson ne put exprimer davantage la fureur qui l’étouffait parce que Miss Badern arrivait. Elle eut le bon goût de laisser passer le sinistre cortège sans émettre le moindre commentaire et se pencha immédiatement sur la jeune fille. Cyrus avait dû lui expliquer la situation car elle sortit de sa poche un flacon de sels et l’approcha du nez de la jeune fille. Celle-ci eut un violent soubresaut, agita la main et ouvrit les yeux. Elle gémit aussitôt :
- Mon Dieu ? Est-ce vrai ? Oncle Henry ? Que s’est-il passé ?
- C’est justement ce que nous cherchons à comprendre, répondit Emerson en me coiffant au poteau alors que j’avais la bouche déjà ouverte. Avez-vous vu votre oncle à son retour du site aujourd’hui ?
- Non, répondit la jeune fille d’une voix éteinte.
Elle s’était redressée en position assise et se tenait le front, une main devant les yeux, la tête pendante. Elle frissonnait violemment et Miss Badern, à côté d’elle, lui frictionnait l’autre main.
- Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ? insistai-je.
- Ce matin, répondit-elle aussi brièvement.
- Vous n’êtes pas descendue déjeuner avant notre départ, signalai-je.
- J’en avais prévenu Oncle Henry en l’entendant sortir de sa chambre, expliqua-t-elle. Il m’avait donc dit au revoir avant de descendre.
- Etait-il dans son état normal ? demanda Emerson les sourcils froncés.
- Oui, répondit la jeune fille – puis elle sembla s’animer et releva la tête : Du moins compte tenu des circonstances. Il n’aimait pas aller sur le site. La chaleur l’éprouvait. Il détestait ce pays ! s’emporta-t-elle soudain. Et je le déteste aussi ! Et mon père qui est toujours inconscient. Oh ! Mon Dieu ! se mit-elle à gémir. Quand va-t-il se réveiller ? Quand pourrons-nous enfin rentrer en Angleterre ?
- Allons, allons, dit Miss Badern d’une voix apaisante. Vous rentrerez bientôt, mon petit. Et votre père s’en sortira, je vous assure. Vous avez reçu un grand choc et vous êtes épuisée. C’est bien normal. Venez, je vais vous raccompagner dans votre chambre.
- Je veux partir loin d’ici ! cria Miss Ackroyd d’une voix trop aigue. Je ne veux pas aller dans ma chambre !
- Très bien, dit Miss Badern conciliante, alors venez vous étendre dans la mienne. Je veillerai votre père cette nuit, aussi je n’aurai pas besoin de mon lit. De plus, je pourrai plus facilement veiller aussi sur vous si vous êtes en bas.
- Un moment, dis-je tandis que la jeune fille commençait à se relever. Miss Ackroyd, savez-vous pourquoi votre oncle s’est suicidé ?
- Non, répondit-elle sans me regarder, mais il n’était pas dans son état normal depuis notre arrivée en Egypte. Il ne voulait pas venir d’ailleurs. Mais mon père y tenait absolument. Oncle Henry…
- Oui ? insistai-je puisqu’elle s’était interrompue.
- Oncle Henry ne s’est jamais complètement remis de la mort de ma mère, dit la jeune fille un peu à contrecœur. Il est allé à Londres ensuite et je croyais que ses amis, les Brunton, avaient réussi à lui faire oublier son chagrin mais dès qu’il est revenu chez nous, il s’est mis à dépérir – comme s’il était rongé par un chagrin trop lourd à supporter.
- Saviez-vous qu’il avait emporté le Mauser de votre père ? demandai-je.
- Non, répondit-elle indifférente. Comment l’aurais-je su ?
- Saviez-vous que votre oncle avait tué Beresford ? demanda Emerson.
- Mais Anthony Beresford s’est suicidé, protesta Miss Badern.
- Non, Miss Badern, dis-je sans quitter la jeune fille des yeux, mais rien ne remua sur son visage figé, très blanc, aux lèvres décolorées. Un suicidé n’étouffe pas son coup de feu avec un coussin, un suicidé ne cache pas ensuite le coussin qui porte la trace de son crime. Mr Beresford a bel et bien été assassiné.
- Mon Dieu ! s’exclama la pauvre demoiselle affolée en portant les mains à sa bouche. Est-ce possible, Mrs Emerson ?
- Absolument, assurai-je.
- Et vous croyez que ce serait ce pauvre Mr Lemon, continua Miss Badern en secouant la tête, et que ce serait pour expier une telle faute qu’il… Mais pourquoi aurait-il tué un homme qu’il n’avait jamais vu ?
- La question reste encore en suspens, dis-je lentement. Miss Ackroyd ? (Elle sursauta et me regarda, les yeux vides.) Avez-vous lu la lettre qu’Anthony Beresford avait envoyée à votre mère l’été dernier ?
- L’été dernier ? dit-elle le regard soudain rêveur. J’étais à Londres…
- Avez-vous une idée de ce que contenait cette lettre ? insistai-je.
- Non, dit-elle en baissant les yeux sur ses mains serrées.
- Mr Lemon aurait-il pu lire cette lettre ? intervint Emerson.
- Comment le saurais-je ? dit-elle en haussant les épaules. Peut-être… Sans doute. Oncle Henry était très proche de ma mère. Elle partageait tout avec lui. Elle s’inquiétait beaucoup plus de lui que de moi.
Avais-je rêvé l’aigreur de sa voix à ses derniers mots ? Je me le demandais encore quand la jeune fille continua d’une voix redevenue atone :
- C’est sans doute normal. Ma mère l’avait élevé et c’était un enfant fragile. Moi, en revanche, je n’ai jamais eu aucun ennui de santé. Ne dit-on pas que les femmes s’occupent essentiellement des avortons dans une portée ?
Le commentaire provoqua un silence atterré mais Miss Ackroyd se mit alors à pleurer, et Miss Badern intervint aussitôt.
- Je vais raccompagner cette enfant, dit-elle d’un ton ferme. Mrs Emerson, il faut absolument qu’elle se repose.
- Avez-vous entendu le coup de feu, Miss Ackroyd ? demandai-je encore.
- Oui, dit-elle en s’accrochant au bras de Miss Badern. Je crois. Je dormais – aussi il m’a fallu un moment pour comprendre. Pauvre Oncle Henry ! Pourquoi a-t-il tué un lointain cousin qu’il n’avait jamais vu ?
- Votre père aura peut-être une réponse quand il reprendra conscience, dis-je en la regardant s’éloigner.
- Oh, je ne crois pas, dit-elle en se retournant juste avant de passer la porte. Mon père n’est pas spécialement observateur, vous savez.
Ce fut seulement après son départ que je remarquai la présence de Ramsès. Il était descendu pour ouvrir la porte des entrepôts à nos amis arabes mais il avait dû remonter aussitôt. Cyrus était également revenu après avoir appelé Miss Badern – parfaitement silencieux au demeurant.
- Une jeune fille bien froide, dit-il avec un petit toussotement réprobateur. On ne peut pas dire qu’elle semblait folle de chagrin.
- Elle s’est pourtant évanouie en apprenant son suicide, dis-je d’un ton songeur. Les jeunes gens sont parfois d’un égoïsme parfait vous savez. Seul ce qui les concerne directement réussit à les atteindre.
- Il y a un point que vous semblez ne pas avoir remarqué, Mère, intervint Ramsès, les sourcils haut levés.
- Vraiment ? dis-je d’une voix brève.
- Si tout semble prouver qu’il s’agit cette fois bel et bien d’un suicide, dit Ramsès d’une voix traînante, rien ne prouve pour autant que Mr Lemon soit l’assassin de Mr Beresford, ni que ce soit un remords quelconque qui ait provoqué son geste.
- Voyons, Ramsès, dis-je, il y a cette lettre qu’il a laissée.
Je tendis la main vers la missive sur le bureau – mais Ramsès l’avait déjà lue, bien entendu. Je n’étais pas dupe du visage impassible qu’affichait mon fils. Je savais qu’il était bouleversé – et c’était bien normal devant un tel gâchis. Et puis, Ramsès avait mieux connu le défunt que nous tous, ayant partagé avec lui plusieurs heures dans les entrepôts tandis qu’ils y copiaient différentes stèles.
- Le texte de cette lettre n’avoue rien, Mère, insista Ramsès.
- C’est exact, dit Emerson en parcourant rapidement les lignes. Bon Dieu !
Il me jeta un regard noir comme si tout était de ma faute. J’étais extrêmement fâchée contre Ramsès. Pourquoi avait-il toujours besoin d’ergoter ?
- « Je croyais œuvrer pour la justice et le bien » lus-je en insistant sur les mots. Il est évident que Mr Lemon a voulu venger sa sœur et que – hum…
- Il est surtout évident que vous avez trop vite sauté aux conclusions, Peabody, comme de coutume, grommela Emerson. Cependant, je reconnais que votre hypothèse est la plus probable. De quoi diable Lemon a-t-il jugé son cousin coupable, nous le ne saurons peut-être jamais. Si Ackroyd finit par se réveiller, il pourra sans doute nous en dire plus – malgré ce que sa péronnelle de fille en pense. Bon, je vais faire envoyer les télégrammes d’usage à Maspero et aux autorités britanniques pour les prévenir que nous avons à nouveau perdu un membre de cette équipe. Cela devient une vraie hécatombe !
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20:45 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
chapitre 8 - fin
Sans un mot, muette de saisissement, je pris le dessin suivant. Il s’agissait cette fois de Miss Badern, penchée sur un document dans son bureau des entrepôts. Je me souvins qu’Henry Lemon y avait passé beaucoup de temps à peindre certaines stèles. On devinait peu le visage de la vieille demoiselle mais l’accent était mis sur sa nuque bosselée et sa posture voutée, appliquée. Tout en elle indiquait l’humilité poussée à l’extrême, la soumission désespérée à la fatalité. C’était un portrait effrayant de solitude et de tristesse.
Le dernier dessin qu’il me montra était celui d’Honoria Ackroyd – et je fus à nouveau saisie. Accoudée à une fenêtre, la jeune fille riait en regardant au dehors, la tête levée vers le ciel. Je crois que c’était la première fois que je la voyais le menton haut, le visage ouvertement offert. Elle exprimait une volonté et une force que je n’avais jamais ressenties chez cette créature effacée et doucereuse. Je frissonnais un peu, comme si j’avais ouvert la boîte de Pandore.
Mr Lemon semblait avoir le don de saisir la nature profonde des êtres. Pouvait-il également se tromper ? S’était-il volontairement aveuglé en donnant à sa nièce des qualités qu’elle ne possédait pas ?
- Auriez-vous un dessin de Mr Ackroyd ? demandai-je un peu haletante.
Il me le tendit sans mot dire. Il avait représenté son beau-frère monté sur un âne. L’artiste avait magnifiquement rendu les détails du paysage égyptien tout autour mais le cavalier lui-même était à peine esquissé, une ombre terne et amorphe. Même l’âne paraissait plus expressif ! Pouvait-on mieux stigmatiser le manque de caractère de cet homme affable mais insignifiant. Etait-ce également la preuve d’un mépris d’autant plus profond qu’il était peut-être inconscient ? Il me sembla entendre la voix de Mr Ackroyd qui affirmait naguère : « Mon épouse a élevé son frère. C’était un enfant fragile qui a toujours vécu avec nous. Il est presque devenu un fils pour moi. »
Mr Lemon fixait d’un œil vague le dernier dessin qu’il avait en main. Je dus le piquer de mon ombrelle pour qu’il relève les yeux. Il tressaillit et vit enfin ma main tendue. Il s’était représenté lui-même. De nuit. Une lune pâle éclairait une croix noire et haute. Un cimetière, pensai-je, et fort lugubre. Mr Lemon semblait hanter les lieux comme un revenant ou un esprit de la nuit. Ses vêtements n’existaient pas, il semblait revêtu d’ombre. Le dessin était horriblement sombre et seul le visage très blanc ressortait, arborant un affreux rictus de douleur ou de haine en regardant la croix. C’était une vision si intime et douloureuse que je n’osai m’y attarder.
Je rendis le dessin à Mr Lemon et le regardai sans savoir quoi dire. Il rangea ses feuillets, s’écarta de moi et reprit son crayon. Je restai figée, comme hypnotisée par le mouvement de sa main, le bruit de sa mine. Lorsqu’Emerson fit irruption peu après, je manquai en tomber de ma chaise. Je n’avais pas réalisé à quel point j’étais tendue et anxieuse. Les hommes avaient découvert une inscription sur l’un des murs du mastaba et Emerson voulait qu’Henry Lemon vienne aider Selim pour les photographies pendant que Ramsès recopiait le texte.
La journée se passa pour moi dans une sorte de brouillard, comme si j’étais sur le point de comprendre quelque chose qui s’obstinait à m’échapper. Je ne revis pas le curieux jeune homme avant que nous ne reprenions le chemin du retour.
A peine arrivés, Emerson me porta dans notre chambre, puis il m’aida à me déshabiller et à m’installer dans la baignoire préparée à mon intention. Même le contact divin de l’eau fraîche sur ma peau échaudée ne réussit pas à dissiper mon malaise. Je savais qu’Emerson allait rapidement prendre les mesures que nous avions évoquées pour la recherche du Mauser. Allions-nous enfin découvrir qui était cet assassin que je recherchais depuis le premier jour ?
Lorsque je sortis de mon bain, je fis quelques pas prudents pour tester ma cheville. Il y avait un mieux, pensai-je avec soulagement, mais il s’en fallait encore de quelques jours avant de récupérer complètement ma mobilité.
J’avais presque fini de m’habiller et j’attendais Emerson pour attacher ma robe dans le dos. J’étais plongée dans mes réflexions et il régnait un calme absolu lorsqu’un coup de feu retentit dans une chambre de l’étage. Il n’y avait eu cette fois aucune tentative pour en étouffer le bruit.
10:25 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.12.2007
chapitre 8 - suite 2
- Pensez-vous qu’il soit sage de laisser Mr Ackroyd aux bons soins de Miss Badern ? demandai-je.
- Il n’y a rien d’autre à faire que le laisser se reposer, répondit Emerson en s’étirant. L’infirmière fait preuve d’une touchante compassion à son égard, n’est-ce pas ? Elle le veillera attentivement – et je suppose que la fille pourra aussi la relayer.
- Certes, Miss Badern veillera attentivement son nouveau patient, dis-je. La situation serait même romantique si elle n’était pas aussi grave. En réalité, c’est plutôt Honoria qui m’inquiète. Je ne suis pas certaine qu’il soit sage de la laisser seule au chevet de son père. Si c’est elle qui l’a poussé…
- Amelia ! s’écria Emerson outré. Comment pouvez-vous penser une fille capable d’un acte tellement contre nature. Vous perdez tout sens commun dès que cette fille est concernée. Pourquoi aurait-elle agi ainsi ? C’est une idée grotesque. Hum – Pensez-vous réellement qu’il y ait un risque ?
- Non, je ne le pense pas, dis-je pensivement. Je n’ai pas pu trouver une seule raison qui ait pu la pousser à agir ainsi.
- Ne vous inquiétez pas, dit Emerson en posant la main sur mon épaule. A défaut d’une forte personnalité Ackroyd possède une robuste constitution. Il s’en sortira très bien.
- Mais il sera incapable de parler avant plusieurs jours, rétorquai-je soucieuse. Et encore, quels souvenirs gardera-t-il après un tel choc ? Vous rappelez-vous quand le pauvre Arthur Baskerville avait été frappé à la tête ? Il ne se souvenait plus de rien à son réveil.
Bien entendu, Emerson n’avait rien écouté de mon discours. Il avait déjà un autre souci en tête – un souci archéologique.
- Je vais devoir forcer ce navet de Lemon à nous accompagner sur le site, dit-il furieux. Il n’y a rien qu’il puisse faire dans l’immédiat, mais je tiens à avoir un artiste sur place au cas où nous trouverions quelque chose d’intéressant. La situation devient vraiment intenable, Peabody. Comment puis-je me concentrer sur mes fouilles avec tous ces évènements absurdes qui interrompent mon travail ?
- Il vous suffirait de les résoudre, Emerson, dis-je tentatrice.
- Pensez-vous réellement que tout soit lié ?
- Certainement, affirmai-je. Cela ferait trop de coïncidences sinon.
- Bien, admit Emerson, je suis d’accord. J’ai d’abord cru à une banale affaire d’antiquités volées, mais il semble bien que cette première histoire ne concernait que Miss Badern et sa… – hum – Enfin, tout cela s’est réglé avec la mort de Williams et de Court. Si vous affirmez que cette vieille toquée n’a pas tué Beresford…
- Elle n’aurait jamais utilisé un pistolet, Emerson.
- Ce n’est qu’une présomption, dit Emerson en agitant une main impatiente. Mais admettons… Si la mort de Beresford n’est pas un suicide, elle ressemble fort à une vengeance. Or la vengeance découle souvent d’une histoire passionnelle, vous le savez bien.
- Ou encore d’une histoire d’argent, dis-je.
- Beresford n’avait pas d’argent, contra Emerson.
- Il n’était pas non plus homme à déchaîner les passions, dis-je.
- En vieillissant, il était certainement devenu aigri et amer, admit Emerson, mais nous ne connaissons rien de son passé – ou du moins nous ne connaissons que ce que l’on nous en a dit. Sa mort semble liée à cette lettre qu’il a envoyée en Angleterre – cette lettre qui a fait accourir les Ackroyd en Egypte. Il serait effectivement intéressant de connaître le contenu de cette lettre. Elle a eu plus de poids que je ne l’imaginais.
- Oh, Emerson ! dis-je. Vous l’admettez enfin !
- Que ne serais-je prêt à admettre pour vous voir retrouver votre aimable caractère, ma chérie, ricana Emerson. Humph. Si un meurtrier se cache dans notre groupe, il ne nous reste que trois suspects, ma chérie.
- Certes, dis-je, les trois Ackroyd.
- Comment ? s’écria Emerson en me regardant le front plissé. Mais enfin, vous n’y pensez pas ? Ackroyd est à moitié mort !
- Je ne vois pas en quoi le fait d’être tombé hier par accident l’empêcherait d’avoir tué Mr Beresford il y a plusieurs semaines, dis-je. A qui d’autre pensiez-vous si ce n’était à lui ?
- A Miss Badern, ricana Emerson. Je lui trouve toujours un rôle ambigu.
- Vous dites cela pour me titiller, Emerson, répondis-je calmement. Vous savez très bien que Miss Badern ne peut pas être concernée par la lettre envoyée en Angleterre. Pour moi, le coupable le plus plausible reste Henry Lemon.
- C’est une lavette, affirma Emerson d’un ton dédaigneux.
- Possible, mais il aimait passionnément sa sœur, rappelai-je. Si elle a été soumise à un chantage, il a pu vouloir la venger. C’est vous qui avez prétendu qu’une vengeance avait toujours un caractère passionnel.
- Ils ont tous le même mobile, c’est exact, admit Emerson en se frottant le menton du doigt. Et Lemon est un émotif, qui peut donc devenir violent. Pourquoi pas ? A moins que ce ne soit une coalition familiale ? Ils auraient pu tous se liguer pour supprimer Beresford. J’avoue que – si réellement sa lettre a poussé cette pauvre femme au suicide – châtier son meurtrier ne me tentait guère. Mais puisque cela entrave mon travail – et votre bonne humeur – je crains d’être obligé d’intervenir.
- Comment ? demandai-je haletante.
- Je n’en ai pas la moindre idée.
Sur cette décevante conclusion, nous descendîmes déjeuner et retrouvâmes tous les autres – sauf Miss Ackroyd – réunis dans la salle commune. Il était encore très tôt. A peine installée, je demandai à Miss Badern, fraîche et reposée, des nouvelles de Mr Ackroyd. Elle m’informa qu’il avait passé une nuit calme, mais ne manifestait encore aucune reprise de conscience. Après une courte réflexion, je décidai de la prévenir qu’elle ne devait pas laisser Honoria seule au chevet de son père. Mais sous quel prétexte ? J’y songeai – tout en faisant semblant d’écouter Emerson pérorer sur l’urgence de notre départ. Le matin, il était toujours pressé de rejoindre le site, aussi il ne nous laissa pas nous attarder à table. Il me demanda de l’attendre, et sortit le premier pour vérifier si les ânes étaient prêts. Ramsès et Cyrus se ruèrent derrière lui. Mr Lemon marmonna qu’il remontait chercher quelque chose dans sa chambre. Je pus donc m’entretenir en privé avec Miss Badern.
- Miss Ackroyd se montre actuellement très… – hum – nerveuse, dis-je. Je préférerais donc que vous ne la laissiez jamais seule au chevet de son père. Si vous devez vous absenter, demandez à notre maître d’hôtel, Gargery, de vous remplacer au chevet de Mr Ackroyd.
- Je serai très honoré de vous rendre ce service, Miss, répliqua aussitôt Gargery qui débarrassait la table, l’oreille largement tendue.
- Très bien, Mrs Emerson, accepta posément Miss Badern en se dirigeant vers la porte. Je ne laisserai pas Honoria veiller son père. Il est vrai qu’elle semblait très secouée hier, aussi est-il probable qu’elle restera plutôt dans sa chambre aujourd’hui.
En passant le seuil, elle faillit heurter Mr Lemon, qui s’effaça pour la laisser passer. Je fronçai les sourcils. N’était-il donc pas remonté dans sa chambre ?
- N’êtes-vous donc pas remonté dans votre chambre ? demandai-je.
- Non, j’ai vu que le professeur revenait déjà vous chercher.
C’était exact. Emerson m’emporta dans ses bras tout en ordonnant à Mr Lemon de se charger mes béquilles. J’étais un peu perplexe. Mr Lemon avait-il entendu – ou écouté – ma conversation avec miss Badern ? Qu’en avait-il conclu ? Je décidai que cela n’avait pas d’importance. Je n’avais accusé la fille de rien, j’avais juste dit que je ne la voulais pas au chevet de son père. Bien entendu, un esprit intuitif en aurait déduit mes soupçons mais ni Miss Badern, ni Mr Lemon ne semblaient faire partie de ce genre de personnes.
Une fois juchée sur mon âne, je fus saluée par une véritable ovation par tous nos amis égyptiens qui criaient mon nom et des souhaits de bon rétablissement : « Salâm aleikum, Sitt Hakim – El hamdulillah – Eyyâk mâ waj`ak shî ? »
Je les assurai tous que j’allais désormais, et que non, plus rien ne me faisait mal, et nous nous finîmes par nous mettre en route. Tout sourire, Emerson n’avait même pas protesté contre la lenteur de ce départ.
Après quelques jours à me morfondre à la maison, j’avais presque oublié combien le désert est beau au petit matin, tandis que les premières lueurs pâles de l’aube apparaissaient à l’est. Une chevauchée sur le dos d’un âne ne valait pas une promenade à cheval mais je retrouvais avec joie l’air vivifiant du désert et humais avec délices la brise chargée de parfums qui arrivait du village de Baliana, non loin de là. Emerson et Ramsès s’étaient placés de chaque côté de moi. Je leur jetai un œil circonspect.
- Je vais très bien, dis-je. Je n’ai pas besoin de gardes du corps. Je ne risque pas de tomber vu l’allure de ces animaux.
- C’est un vrai plaisir que vous soyez de retour, Peabody, ricana Emerson.
- Puisque l’occasion m’en est donnée, dis-je, il faut que je vous informe d’un nouvel élément dont j’ai oublié de vous parler hier. C’est au sujet du coussin de Gargery…
Emerson m’interrompit grossièrement en éclatant de rire.
- Le coussin de Gargery ? répéta-t-il. Un titre charmant pour un vaudeville ma chère, mais je ne vois pas bien en quoi les talents de chambrière de notre maître d’hôtel interviendront dans… (Il croisa mon regard.) Hum – Vous disiez ?
- Depuis le début, expliquai-je, j’ai été intriguée par le fait que personne n’avait entendu le coup de feu qui a tué Mr Beresford. En pleine nuit, alors que le silence régnait, cela me paraissait curieux. La chambre de Miss Badern est la plus proche du salon, et elle m’a affirmé ne pas avoir pris de somnifère cette nuit-là.
- Comment s’en rappelait-elle ? demanda Ramsès.
- A cause de la présence d’Howard Carter qui parlait avec Mr Beresford, dis-je. Miss Badern attendait qu’il aille se coucher. Elle a entendu grincer la porte quand Howard est monté, puis il y a eu une sorte de toux étouffée. C’était probablement le bruit du coup de feu, volontairement assourdi par un coussin du salon. J’ai demandé à Gargery et à Faroudja de chercher ce coussin qui devait être troué et sali de poudre. Et Gargery l’a trouvé hier...
- Où était-il ? demanda Emerson qui ne songeait plus à rire.
- Dans la chambre de Ramsès, répondis-je.
- Je n’ai rien vu de tel dans ma chambre ! protesta Ramsès. Et je l’ai fouillée de fond en comble pour chercher si Mr Williams pouvait avoir laissé d’autres objets que la stèle.
- Le coussin était caché à l’intérieur d’un autre coussin, expliquai-je. Dans une housse intacte.
- Notre assassin est plutôt subtil, admit Emerson. Mais c’est une idée de femme, Peabody, et Miss Badern est la mieux placée pour savoir où trouver des housses de rechange.
- Voyons, Emerson, rétorquai-je. Même moi, je sais parfaitement qu’elles se trouvent dans les réserves à côté de l’infirmerie. Faroudja avait mis deux coussins dans chaque chambre au début de la saison, et il n’en reste qu’un seul dans la chambre de Mr Lemon. Où est passé l’autre ?
- C’était aussi la chambre de Mr Ackroyd, souligna Ramsès.
- Cela a presque tendance à les innocenter, affirma Emerson. Il suffisait de prendre un des coussins du salon, il n’y avait aucun besoin de l’emporter avec soi. Bon Dieu ! cria-t-il soudain.
- Que ce passe-t-il ? m’écriai-je en sursautant.
- C’est l’emporter avec soi qui m’y a fait penser, grommela Emerson. Depuis le début, nous cherchions à qui appartient l’arme. C’était pourtant tellement évident. Si les Ackroyd sont venus en Egypte pour assassiner Beresford, ils ont emporté l’arme avec eux. Or Ackroyd ne nous a-t-il pas annoncé dès les premiers jours qu’il possédait un Mauser ? Et qu’il l’avait même acheté sur les bons conseils du fils génial d’un ses vieux amis, un nommé Winshill Churchton.
- Je ne crois pas que ce soit le nom qu’il nous avait donné, Emerson.
- Le nom de cet inconnu n’a aucune importance, Peabody ! Il est évident que le Mauser utilisé était celui d’Ackroyd. Du coup, il n’est plus certain que ce bâtard de Court l’ait remporté. Dès notre retour à la maison, je vais faire fouiller toutes les chambres de fond en comble. Si cette arme est encore là-bas, je la retrouverai.
- Ne criez pas aussi fort, mon chéri. Tout le monde vous entend.
- Je le sais parfaitement, ma chère, grommela Emerson en baissant néanmoins la voix. Ne vous avais-je pas promis que j’allais intervenir ? Si Lemon a quoi que ce soit à cacher, il va lui falloir agir sans tarder…
- Père… commença Ramsès.
- C’est une manœuvre osée, mais je la trouve extrêmement brillante, Emerson, dis-je sincèrement.
- Elémentaire, ma chère Peabody.
En arrivant sur le site, j’étais de la meilleure humeur possible mais je ne tardai pas à déchanter. Ma cheville était encore douloureuse, aussi il ne fut pas question pour moi de rester accroupie pour tamiser les déblais – ce qui était ma tâche habituelle. Je n’obtins pas non plus la permission d’installer un fauteuil pliant à côté du mastaba. Il n’y avait aucune ombre et, en restant ainsi sur le passage des videurs de paniers, je gênerais ceux qui travaillaient – ce qu’Emerson ne se priva pas de souligner. Bref, en tant que directeur du chantier, il attendait de moi que je m’installe bien sagement sous l’abri de toile et que je reste à contempler de loin le travail des autres – et le sien en particulier. Tout en fulminant, je dus admettre que c’était ma seule option.
Abdullah, le cher homme, quitta son poste aussi souvent que possible pour venir bavarder avec moi. Il me raconta quelques anecdotes des jours précédents, et j’appris sans surprise qu’Emerson n’avait cessé de houspiller tout le monde. Ils n’avaient rien découvert de remarquable non plus. Abdullah regrettait l’accident arrivé à James Ackroyd et exprima une bénédiction pour le blessé. Je compris que les Egyptiens éprouvaient une certaine sympathie pour cet homme calme et poli, toujours prêt à répondre à ce que mon irascible époux attendait de lui. Par contre, le falot Mr Lemon ne récoltait que des grimaces apitoyées. Les hommes le trouvaient efféminé. « Une lavette ! » avait dit Emerson – ce qui me fit sourire en y repensant. Mais cette lavette était sans doute un assassin au sang froid – aussi je conseillais à Abdullah de se méfier des apparences. Quand il me quitta, j’avais de quoi réfléchir. L’idée d’Emerson comme quoi le Mauser appartenait à Mr Ackroyd lui-même était certainement juste – j’étais un peu vexée de ne pas y avoir songé la première. Je décidai pour me consoler que les armes à feu étaient une spécialité masculine. Pour ma part, je m’exerçais depuis plusieurs années à manier mon petit pistolet, un Ladysmith tout à fait adapté à ma main, mais je ne peux pas dire que j’en étais devenue pour autant une tireuse émérite. Je le sortis cependant par précaution, et le mis dans ma poche.
Ainsi que je m’y attendais, Mr Lemon me rejoignit peu après. Je m’étais bien doutée qu’il ne resterait pas longtemps exposé au soleil. Emerson m’avait prévenue qu’il n’y aurait rien à faire pour lui sur le site – sauf en cas de nouvelle découverte. Je remarquai qu’Ahmed, l’un des nombreux cousins de Selim, avait suivi Mr Lemon et s’était accroupi devant notre abri, les yeux fixés sur moi. Il me sourit en exhibant ses dents blanches lorsqu’il croisa mon regard,. Emerson ne me laisserait jamais seule avec un assassin potentiel, bien que je ne voie pas ce que Mr Lemon pourrait me faire en si nombreuse compagnie.
Soudain, ce dernier remua et je sursautai violemment. Peut-être n’étais-je pas aussi rassurée que je le prétendais ? En fait, il n’avait fait que sortir un carton à dessin et il se mit bientôt à crayonner sur une feuille blanche en me regardant. Bien entendu, la curiosité fut la plus forte.
- Que faites-vous ? demandai-je.
- Je prends un dessin de vous, Mrs Emerson, répondit-il d’un ton posé. Le professeur m’y a autorisé. Je l’ai déjà croqué, ainsi que votre fils. Voudriez-vous voir mes esquisses ?
J’acquiesçai, bien entendu, et il se rapprocha de moi d’un pas glissant. Je surveillai ses mains mais il ne fit rien d’autre que sortir plusieurs feuillets de son dossier. A peine eussé-je jeté un œil sur celui qu’il me tendait que l’admiration m’empêcha de penser à rien d’autre. Mr Lemon avait un don réellement étonnant ! Le croquis représentait Emerson dressé sur le bord de son mastaba, la chemise ouverte, le torse gonflé comme s’il venait d’inspirer profondément. Son énergie naturelle s’exprimait sur le papier par le gonflement de son cou puissant, et je savais qu’il s’apprêtait à parler. L’artiste avait également su rendre le mouvement fier de sa noble tête – sans chapeau, bien entendu – et la brise qui ébouriffait ses cheveux sombres.
- C’est magnifiquement rendu, dis-je d’une voix rauque.
.../...
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18.12.2007
chapitre 8 - suite
Ramsès avait terminé sa copie de la stèle et Emerson, heureux comme un enfant, revint jusqu’à la chambre pour me la montrer. Il avait également récupéré l’aquarelle de Mr Lemon et je dois avouer que son travail était agréable à regarder – moins léché sans doute que les portraits que nous avions admirés, mais avec des couleurs bien rendues. Emerson n’émit aucune critique.
Le talent de Mr Lemon ne s’étendait malheureusement pas à la photographie et, tout en se changeant avant le dîner, Emerson m’expliqua que ce serait le jeune Selim – le dernier fils d’Abullah avait été l’assistant de Mr Ackroyd dans cette tâche sur le site – qui se chargerait de développer les épreuves. La première tentative ayant été concluante, Emerson était ravi de pouvoir obtenir ses photographies. Ai-je déjà signalé à mon aimable lecteur que la patience n’était pas la qualité la plus remarquable de mon époux ? Il me semble que oui.
Le soir au dîner, Miss Badern annonça qu’aucun changement notable n’était advenu dans l’état de Mr Ackroyd. J’avais envoyé le fidèle Daoud au chevet du blessé pendant que la vieille demoiselle prenait son repas. Je ne voulais en aucun cas laisser le patient seul et désarmé. J’étais la seule – semblait-il – à envisager que sa chute pouvait avoir été de nature criminelle aussi je tenais à ne pas prendre le moindre risque. Si quelqu’un avait poussé Mr Ackroyd au bas des escaliers, c’était dans l’intention de le tuer. La manœuvre avait échoué et je devais faire en sorte de l’empêcher de recommencer. Si mon hypothèse était exacte, j’étais bien consciente que les soupçons désignaient Honoria ou Mr Lemon. La jeune fille avait affirmé avoir vu son père tomber à la renverse. Etait-il possible que Mr Lemon ait poussé son beau-frère et fait croire à la fille qu’elle l’avait vu tomber ? Je ne le pensais pas. Cette pimbêche n’était pas si facilement influençable. Donc si Mr Ackroyd avait bel et bien été poussé, c’était sa fille la coupable. Et je ne voyais vraiment aucun motif à un tel acte. Elle avait clairement exprimé combien il lui pesait de devoir attendre la fin de son deuil pour être duchesse – hum… L’avait-elle réellement exprimé ? pensai-je ou n’était-ce qu’une conclusion personnelle devant l’ennui qu’elle affichait si ostensiblement. Aucune importance. Dans tous les cas, un nouveau deuil n’arrangerait pas ses affaires. Le duc – selon les dires de Nefret – était prêt à attendre mais l’année de deuil pour Mrs Ackroyd était déjà à moitié écoulée. Une autre saison mondaine allait bientôt avoir lieu – et offrir de nouvelles débutantes, des rivales potentielles. De plus, la mort de son père entraînerait certainement une succession qui priverait Honoria de son ‘attrait nobiliaire’ aux yeux de son prétendant. Une succession ? pensai-je soudain. Voilà qui entrainait d’autres questions… Mr Ackroyd avait-il un autre frère ? Qui hériterait du titre à sa mort ?
- Mr Ackroyd a-t-il un autre frère ? demandai-je à brûle-pourpoint à Mr Lemon.
Je dois dire que ma question tomba fort mal à propos et provoqua un beau chahut. Emerson s’arrêta net dans une conférence qu’il tenait à Ramsès et Cyrus – et je me demandais en quoi la vilenie de Mr Budge concernant ses méthodes d’approvisionnement d’antiquités pour le British Museum était d’actualité, mais il sembla furieux d’être interrompu. Miss Ackroyd poussa un cri aigu et se mit à pleurer – je ne compris pas du tout pourquoi – mais Miss Badern se leva précipitamment pour la consoler, tout en me jetant un regard lourd de reproches. Mr Lemon sursauta et lâcha ses couverts. Bastet n’apprécia pas du tout le bruit qui en résulta et quitta en miaulant sa désapprobation sa place sous la chaise de Ramsès. Mr Lemon la suivit des yeux, puis tourna vers moi son regard exorbité avant de s’étouffer en tentant d’avaler trop vite un morceau de poisson. Bref, toute la table sembla prise brutalement de folie.
Une fois Miss Ackroyd calmée et Miss Badern rassise, Mr Lemon but d’un trait un grand verre d’eau et croisa mon regard qui attendait toujours sa réponse.
- Non, Mrs Emerson, dit-il distinctement. Le frère aîné de James est décédé l’an passé d’une chute de cheval, mais il n’y a aucun autre frère.
Il m’était difficile de poser la question suivante qui me démangeait pourtant les lèvres : « Qui hériterait du titre de comte de Hamilton si Mr Ackroyd décédait ? » A mon grand regret, je dus réfréner ma curiosité enquêtrice. Mais j’étais fixée d’une certaine façon. Ce serait probablement un lointain cousin et Miss Ackroyd n’y trouverait aucun avantage.
Tandis que la conversation reprenait, ou du moins qu’Emerson recommençait à parler, je remarquais que Ramsès me fixait d’un regard insistant. Je n’en continuai pas moins le fil de mes réflexions.
Si la fille n’avait pas poussé son père, Mr Ackroyd était donc tombé tout seul. CQFD. Mais pourquoi ? Bien entendu, un simple évanouissement était envisageable et cette hypothèse se justifiait même par l’état de faiblesse dans lequel Mr Ackroyd était rentré du site, ainsi que par son manque de sustentation du matin. Je fronçai les sourcils. Cette solution ne me satisfaisait en aucune manière ! Mr Ackroyd m’avait signalé combien il avait mal dormi les nuits précédentes. Il me revint alors à l’esprit qu’il partageait sa chambre avec son beau-frère et je fixai l’homme blond d’un regard froid et expectatif. Il restait bel et bien le suspect idéal. Je décidai de le retenir après le dîner afin de lui poser quelques questions. Mais aurait-il pu empoisonner son parent et manger ensuite de si bon appétit ? supputai-je. Hum – C’était en quelque sorte une licence descriptive car ‘de si bon appétit’ ne correspondait en rien à la façon de manger du bout des dents d’Henry Lemon. Etait-ce la culpabilité qui le rongeait ? me demandai-je. En relevant les yeux, il croisa les miens et s’agita derechef, troublant à nouveau toutes mes certitudes. Pouvait-on à la fois être un assassin calculateur et rougir ainsi comme une rosière effarouchée ?
Emerson avait abandonné sa diatribe concernant son vieil ennemi Budge. Sautant du coq à l’âne, il reporta son attention vers Miss Badern, et l’interrogea à nouveau sur l’état de son patient.
- Je vous assure, professeur, que l’état de Mr Ackroyd est stationnaire, affirma-t-elle en pointant le menton. Certes, il est toujours dans le coma mais il respire normalement et le fait qu’il ait survécu à sa commotion est extrêmement encourageant.
- A ce propos, dis-je à Miss Badern pour détourner l’attention d’Emerson, saviez-vous que des opérations de trépan au cerveau étaient déjà pratiquées par les civilisations anciennes, et même parfois avec succès.
- Toujours pleine de tact, Peabody, ricana Emerson.
- Il n’est absolument pas question de cela Mrs Emerson, jeta Miss Badern avec feu. Le crâne n’est pas fracturé, rien ne semble comprimer le cerveau malgré la meurtrissure à la tempe. Il suffit d’attendre que la nature accomplisse son œuvre. Il serait extrêmement préjudiciable de remuer Mr Ackroyd et je veillerai sur lui nuit et jour.
D’un regard féroce, j’interrompis le ricanement grivois qu’Emerson s’apprêtait à émettre et le repas se poursuivit sans autre anicroche.
Miss Badern se retira dès le café servi, emportant sa tasse avec elle. Je me demandai comment elle pouvait mettre autant de sucre dans un tel breuvage mais je ne fis aucune réflexion. Je la suivis du regard avec une certaine bienveillance, réalisant aussi que mes premiers soupçons à son égard s’étaient dissipés. Elle resterait seule avec Mr Ackroyd durant de longues heures. Elle devait être assez intelligente pour comprendre qu’elle serait la première suspecte si quoi que ce soit arrivait à son patient sous sa garde. Du moins je l’espérais.
Tandis qu’Emerson entraînait Cyrus dehors pour lui montrer je-ne-sais-quoi dans les entrepôts, je fixai Miss Ackroyd, les yeux plissés, me demandant comment me débarrasser d’elle. Ramsès devança mon souhait en lui proposant de la raccompagner. Elle accepta en battant des cils et, revenant rapidement de ma surprise, je retins Mr Lemon qui s’apprêtait à les suivre.
- Je n’ai pas voulu poser la question devant votre nièce, dis-je, mais je voudrais savoir à qui reviendrait le titre de comte de Hamilton si votre beau-frère venait à décéder ?
- Oh, dit-il en se rasseyant lourdement. Je n’en sais absolument rien, Mrs Emerson. Henry n’avait jamais pensé devenir comte, vous savez. Il n’a pas de cousins germains, mais il me semble que son père avait une autre parentèle à Londres qu’il ne fréquentait pas.
- N’est-il pas étrange qu’un aristocrate se soit ainsi lancé dans une carrière d’archéologue ? insistai-je.
- Mais enfin Mrs Emerson, protesta Mr Lemon, de plus en plus rouge. Il n’y a rien d’honteux…
- Je ne dis pas que c’est honteux, assurai-je pour le calmer, je dis juste que c’est inhabituel.
- Certainement, répondit-il en hochant la tête. D’ailleurs, Henry savait bien que ce voyage serait probablement le seul qu’il pourrait se permettre. C’est pour cela qu’il n’utilise pas son titre, vous savez. La plupart de ses pairs le croit toujours dans sa propriété du Gloucestershire. A la mort de son frère, il a hérité d’un château familial dans le Kent, mais il est resté attaché à son ancienne demeure. C’est une jolie propriété, toute proche du village de Tetbury où ma sœur et moi avons été élevés.
- Vous aimiez beaucoup votre sœur, n’est-ce pas ? dis-je doucement.
- C’était une femme merveilleuse, dit-il aussitôt, douce, chaleureuse, aimante… (Il releva les yeux et je vis qu’il était fortement ému.) Je ne peux pas m’habituer à l’idée de l’avoir perdue.
- Est-ce que sa fille lui ressemble ? demandai-je.
- Honoria ? (Il prit un air étonné en écarquillant les yeux comme s’il imaginait la jeune fille.) Non. Honoria me ressemble, ou plutôt nous ressemblons à mon père – il y a beaucoup de blonds dans notre famille. Ma sœur était différente : grande, brune, belle. Elle avait un port de reine, Mrs Emerson. (Sa voix s’enroua.)
- Elle doit aussi beaucoup manquer à votre beau-frère, dis-je incidemment.
- Il est difficile de savoir qui manque ou non à James, rétorqua Mr Lemon – et je me demandai si la petite touche d’aigreur que je croyais déceler dans sa voix était réelle ou non. C’est un vrai Britannique après tout. Froid et insensible comme de la glace.
Il ne me sembla pas opportun de défendre nos valeurs britanniques en cette fin de soirée. Je n’avais pas d’autres questions et Mr Lemon s’éclipsa rapidement.
Emerson revint peu après. D’humeur maussade, il me reprocha mon inattention à son égard durant la soirée. Bien entendu, je répondis avec indignation. Nous commençâmes une dispute animée dans l’escalier, et la continuâmes dans notre chambre. Je crus voir la silhouette de Ramsès passer furtivement devant la porte au moment où Emerson la claquait, mais sans en être certaine.
- J’ai passé une soirée épouvantable, Peabody ! cria Emerson tout en me déposant délicatement dans mon fauteuil. Je ne vous permets absolument pas de rêvasser à table au lieu de prêter une oreille attentive à mes propos – comme le ferait toute épouse qui se respecte.
- Une oreille attentive ? hurlai-je. Comment osez-vous prétendre à cela, Emerson ? C’est vous, bien au contraire, qui ne m’écoutez jamais. Vous ne pensez qu’à votre satanée stèle ou à cette tombe hypothétique tandis que je me morfonds. Et comment voulez-vous que je puisse résoudre avec une patte folle un meurtre dont vous ne semblez guère vous soucier ?
- Qu’ouïe-je ? rétorqua mon époux en relevant ironiquement ses sourcils épais. Seriez-vous en train d’avouer une faiblesse ? Aha, continua-t-il d’un ton jubilatoire, seriez-vous dépassée par les évènements, Peabody ?
Assise devant ma coiffeuse, je démêlais à coups rageurs mes cheveux épars. D’un seul pas, Emerson vint à moi et m’arracha la brosse à cheveux que je brandissais d’un air menaçant. Puis il m’empoigna, d’un geste aussi doux que sa voix avait été sarcastique. Je m’étirai langoureusement tandis qu’il me portait jusqu’au lit, le laissant s’agenouiller pour ôter mes souliers et mes bas. Il m’apporta ensuite un linge que je passai sur mon visage avant de m’écrier :
- Ce linge est complètement trempé, dis-je, il dégoutte jusque dans le lit. Mais vous n’avez aucune raison de me traiter ainsi comme une invalide. Je peux me déplacer, vous savez.
- Vous seriez capable de ramper uniquement pour me le prouver, ma chérie. Je veux vous dorloter, alors ne prétendez pas que vous n’aimez pas cela, grogna-t-il. Et couchez-vous maintenant. La journée sera rude demain. Voulez-vous toujours venir sur le site ?
- Certainement ! dis-je en dressant le menton. A mon avis…
Emerson se montre souvent très sentimental en privé. En riant, il me serra contre lui et m’embrassa avec passion. Sa chemise froissée était à moitié déboutonnée sur son torse musclé. Il était toujours l’homme merveilleux que j’avais aimé au premier regard, l’homme que j’avais reconquis au début de cette même année et je l’observai dans un silence éloquent. Il croisa mon regard et se remit à rire.
- Vous ressemblez à un prédateur qui guette sa proie, Peabody, dit-il.
Il me serra à nouveau dans ses bras. Je tentai un moment de me dégager – en pure perte. Pour être honnête, je n’insistai pas tant que cela.
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