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23.12.2007
Meilleux Voeux
Mon pastiche est terminé... Merci d'en avoir suivi les péripéties.
Je vous souhaite à tous et à toutes de très joyeuses fêtes de fin d'année.
Peabodiennement votre,
Solanne
10:30 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
22.12.2007
chapitre 10 - fin
Lorsque je me retrouvais, bien plus tard, couchée auprès d’Emerson, il me serra contre lui et me dit tendrement dans l’obscurité :
- Vous avez merveilleusement répondu à toutes les questions, ma chérie. Il y a juste une petite chose que je voudrais ajouter au sujet d’Henry Lemon. Je ne sais trop comment vous l’exprimer mais… – hum – contrairement à ce que croit Vandergelt, il n’a pas eu le cœur brisé au sujet de la jeune femme de son ami.
- Notre fils n’a pas treize ans, Emerson, dis-je d’une voix calme. Il n’était pas utile d’évoquer devant lui certaines des pulsions qui peuvent atteindre les jeunes gens trop émotifs.
- Oh, dit Emerson d’une voix étonnée. Ainsi vous le saviez ?
- J’ai vu les dessins d’Henry Lemon, dis-je. Certains étaient très expressifs. C’était un jeune homme tellement torturé, Emerson, que son beau-frère n’a pas été surpris en apprenant son suicide. J’aurais sans doute pu…
- Ne soyez pas désolée, Peabody, vous n’auriez rien pu faire. Même vous ne pouvez pas sauver tout le monde.
- Je le sais bien, Emerson, soupirai-je.
- Dormez bien, ma chérie.
Les quelques jours suivants furent très agréables. Il y avait longtemps que nous n’avions pas eu l’occasion d’être aussi détendus. Une fois Cyrus Vandergelt retourné à Louxor, Emerson se montra si exubérant que même Abdullah oublia souvent son air grave et compassé pour rire avec nous de sa joyeuse faconde. Je les accompagnai sur le site chaque jour, ma cheville me tiraillait bien un peu le soir mais ces petits tracas ne me retenaient pas de profiter pleinement de notre intimité retrouvée.
Pourtant les fouilles d’Emerson s’avérèrent décevantes. Il avait bien retrouvé l’enceinte annoncée mais le cénotaphe de Tetisheri resta désespérément vide. A la fin de la seconde semaine, Emerson décida enfin de combler le mastaba, bien qu’il nous ait fait demeurer sur place jusqu’à la nuit les derniers jours.
- Peabody, annonça-t-il avec emphase. Je suis déjà l’homme le plus heureux du monde. Qu’aurais-je eu à faire en réalité d’un cénotaphe rempli de matériel funéraire qui aurait attiré tous les malandrins à la ronde et dont tout le bénéfice serait revenu à ces sac… – hum – satanés Français, je vous le demande ?
- A mon avis… commençai-je.
- C’était une formule de pure politesse, ma chère, grinça Emerson, ses yeux saphir lançant des éclairs furieux. Je ne tiens pas du tout à entendre votre avis sur la question. Suis-je ou non le chef de cette expédition ? Un chef temporaire certes, mais néanmoins le seul responsable, aussi… Abdullah ! hurla-t-il en faisant sursauter tout le monde.
- Mais je suis là, Maître des Imprécations, protesta Abdullah.
- Je ne veux pas que vous soyez là, grogna Emerson, je veux que vous fassiez refermer ce mastaba. Ramsès ?
- Oui, Père.
- Avez-vous pris avec Selim toutes les photographies nécessaires ?
- Oui, Père, répondit Ramsès. En fait, c’est Selim qui a pratiquement tout fait, je lui ai seulement servi d’assistant.
Je souris au beau garçon brun qui exhibait ses dents blanches aux côtés de mon fils. Selim n’avait que quelques années de plus que Ramsès dont il avait naguère été le compagnon. Il m’était extrêmement difficile de l’imaginer marié et déjà père de plusieurs enfants.
- Mon troisième volume de L’Histoire de l’Egypte, pérora Emerson sur le chemin du retour, n’est pas encore terminé mais il débute par les pharaons de la XVIIe dynastie, une période très confuse sur laquelle j’espère jeter une lumière intéressante. Il faudra que je fasse de nouvelles fouilles à Thèbes pour approfondir…
- J’ai reçu une lettre de Nefret, coupai-je sans beaucoup d’à propos. Elle se plaint vraiment que nous tardions tant à rentrer en Angleterre.
- Oh, dit Emerson avec un sourire attendri. La chère petite ! Très bien, ma chérie. Préparez les bagages. Nous rentrons au Caire dès demain.
Vu que les bagages étaient déjà fermés depuis plusieurs jours, Emerson s’étonna beaucoup de me voir si peu occupée à mes préparatifs le lendemain. Le seul incident notable de la journée fut le dernier méfait d’Anubis. Tandis que je me penchai sous le lit pour tenter de récupérer certaines affaires qu’Emerson avait fait rouler le matin même, le chat se mit à jouer avec des feuillets froissés sous mon bureau, des listes désormais inutiles que j’avais laissées à terre. Quand je voulus me retourner pour voir à quoi correspondait le bruit que j’entendais, je me cognai brutalement la tête sur l’angle du sommier. Vu que j’étais seule – ou du moins qu’Anubis ne risquait pas de répéter mon manquement flagrant à la bonne éducation – je me laissai aller à proférer quelques violents jurons du répertoire d’Emerson. (Il avait raison, l’exercice aidait bien à se détendre.) Malheureusement, Anubis se vexa de mes éclats de voix, sauta sur le bureau pour s’échapper par la fenêtre et renversa une lampe qui enflamma le dossier contenant les dessins de Mr Lemon. Bien que j’aie réagi le plus rapidement possible en versant tout le contenu de mon pot à eau sur les flammes – ce qui fit détaler encore plus vite le félin furieux – les dessins s’en trouvèrent irrémédiablement détruits. Je contemplai avec un détachement fataliste leur masse noircie et inondée quand Emerson entra en trombe dans la chambre, attiré par le bruit. Il s’émut quelque peu de me trouver dans un tel état – et nous eûmes un agréable petit intermède.
Après des adieux émus à Faroudja, Omar et leur fils, puis aux employés des écuries, nous reprîmes la route que nous avions suivie quelques semaines plus tôt. A peine embarqué dans le train – qui fut exceptionnellement à l’heure – Gargery commença à se plaindre qu’il n’aimait pas ce moyen de transport aussi je lui tendis un verre de thé chaud largement dosé de laudanum. Il s’endormit peu après, la tête appuyée contre la fenêtre.
- Après nos dernières mésaventures, remarqua Emerson, j’aurais cru que vous seriez dégoutée à vie d’utiliser du laudanum, Peabody.
- Utilisé à bon escient, c’est un remède parfaitement efficace, Emerson, dis-je d’une voix posée. Nous aurons ainsi un voyage agréable et Gargery pourra – hum – bien se reposer.
- Où en êtres-vous de votre transcription des mystères d’Osiris, Mère ? intervint Ramsès avec tact.
- J’en ai terminé, je crois, répondis-je d’un air satisfait. Quelle légende passionnante ! En guise de conclusion, j’ai évoqué la grande fête d’Abydos qui célébrait chaque année le retour à la vie du dieu. On y mimait son meurtre et aussi la lutte entre les partisans d’Horus et Seth. En quelque sorte, dis-je plaisamment, ce furent peut-être les premières représentations théâtrales au monde.
- Vous avez beaucoup d’imagination, ma chère, ricana Emerson.
- Mais enfin, protestai-je, n’est-ce pas vous qui disiez que les scènes visibles dans les sanctuaires du temple de Sethi Ier détaillaient ce rituel ?
- Bien que cela ne soit pas leur but premier, admit Emerson en se frottant le menton, elles sont certainement d’une importance capitale pour la compréhension de ce culte au Nouvel Empire. Ces grandes fêtes, où étaient effectivement évoquées les différentes étapes du mythe osirien, étaient célébrées au début de la saison de l’inondation. La statue du dieu, en tenue d’apparat, était transportée dans la barque divine, la Nechemet , jusqu’à Poqer, après la veillée funèbre commémorant la mort du dieu. Là, il recevait la couronne de triomphe avant de revenir au grand temple.
- La foule participait volontiers à ces manifestations que l’on qualifiait parfois de ‘mystères osiriens’, précisa Ramsès.
- Cela ferait un titre approprié pour les mystères qui nous ont troublés cette année à Abydos, dis-je pensivement.
- Ne dites pas d’inepties, Peabody, remarqua aimablement Emerson.
Ce fut avec un immense plaisir que je retrouvai le Caire, ses rues animées, ses magasins, sa population bruyante. C’était l’Egypte telle que je l’aimais, et je m’apprêtais à la quitter pour de longs mois. Le lendemain de notre retour, à ma demande insistante, Emerson accepta une promenade dans le vieux Caire, le plus ancien quartier de la ville. Nous partîmes pour quelques achats au Khan el Khalili, encadré au sud par la rue d’al Azhar et à l’ouest par le marché de Muski. Le souk de Khan el Khalili avait été établi depuis 1382 au cœur de la ville fatimide. Tout comme le marché al Muski, il comportait les ateliers d’artisanat les plus importants du Caire. Nous y allâmes en passant par la porte Zuwayla à l’ouest des jardins d’Ezbekieh et errâmes longuement dans ces passages et ruelles remplis d’artisans, d’orfèvres, de vendeurs de parfums et d’épices. Tandis qu’Emerson discourait avec plusieurs connaissances devant un café, j’achetai divers articles et cadeaux pour notre famille en Angleterre. Depuis que nous avions quitté l’hôtel Shepheard, je ne savais pas où avait filé Ramsès.
Au cours de notre dernière nuit au Caire, je fis un rêve étrange. Sous la forme d’un faucon, je me trouvai à survoler la région thébaine, le cœur battant de façon précipitée. C’est à Thèbes en réalité que réside la plus haute expression de l’art égyptien antique. C’est à Thèbes que se traduisit en poèmes de pierre l’essentiel du patrimoine architectural et triomphal que se transmirent héréditairement les vieux Pharaons les uns après les autres. Depuis les Rois les plus reculés jusqu’aux contemporains des Grecs, tous rivalisèrent à Thèbes d’effort et de dépenses afin de bâtir pour l’éternité leurs temples et leurs tombeaux, tout fut taillé à Thèbes dans le colossal. Bien que l’Egypte entière ait souffert durant des siècles pour ces délires somptueux, des siècles d’abandon et de pillage n’ont pas suffi pour en faire disparaître les merveilleux vestiges. Dans mon rêve, je soupirai d’aise : j’étais revenue à Thèbes, j’étais de retour chez moi…
F I N
20:05 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
chapitre 10
- Hier matin, dis-je, j’ai rendu visite à James Ackroyd alors qu’il se trouvait encore dans l’infirmerie. Comme vous le savez tous, il n’avait repris conscience que depuis la veille au soir, et Miss Badern n’avait pas encore osé évoquer devant lui le suicide d’Henry Lemon. C’est curieux, n’est-ce pas, qu’il arrive souvent que ce style de tâche ingrate retombe sur moi ?
- Ne commencez pas à vous égarer dans des circonvolutions inutiles, Peabody, grommela Emerson – mais il souriait en bourrant de tabac malodorant la pipe qu’il venait de sortir de sa poche.
- Je savais bien, continuai-je sans relever l’interruption, qu’il m’était impossible de tergiverser davantage pour lui apprendre la nouvelle, aussi je ne cherchai pas à me dérober. Quand j’annonçai, avec toute la compassion voulue, à Mr Ackroyd le décès – et même le suicide – de son beau-frère, je dois reconnaître qu’il eut une réaction fort digne. A mon avis, une fois passé le premier choc, la nouvelle ne le surprit pas tant que cela. James Ackroyd savait que son beau-frère avait de gros soucis. Il m’en a longuement expliqué les raisons, remontant pour cela assez loin dans le passé de sa famille. Vu que cette histoire répond à de nombreuses questions dont nous avons vécu les tragiques conclusions au cours de la saison, je me dois de vous la rapporter dans son ensemble. Du moins si vous n’en voyez pas d’inconvénients ? demandai-je.
- Nous sommes suspendus à vos paroles, Amelia, s’empressa de dire Cyrus.
- Merci, mon cher ami, dis-je en le remerciant d’un sourire. Bien, alors l’histoire commence il y a quarante ans, dans le village de Tetbury – dans le Gloucestershire – où vivait un révérend extrêmement rigoriste et étroit d’esprit. (Emerson ricana.) Quoique sans titre, il était issu d’une famille de la haute société et se nommait Archibald Lemon. Malgré sa rigidité, son verbe haut et coloré attira l’attention d’une demoiselle des environs, troisième fille d’un baron peu fortuné qui accepta la demande en mariage du révérend. Malheureusement, cette jeune femme mourut quand la seule fille du couple, Mary Lemon, était encore enfant. Désireux de donner une mère à sa fille, le révérend chercha rapidement une nouvelle épouse mais les candidates ne se bousculèrent pas, la réputation d’austérité de Mr Lemon étant bien connue. Après quelques temps, il réussit cependant à épouser une jeune orpheline d’origine modeste, qui mourut à la naissance de son premier fils, Henry. Bien entendu, ces deux veuvages n’avaient en rien adouci le caractère amer du révérend et je crois pouvoir dire que l’enfance de ses deux héritiers fut assez pénible. Malgré cela, la jeune Mary avait un caractère bien affirmé et elle protégea de son mieux son petit frère, fragile et émotif, tout en s’occupant du foyer de son père. Dix années passèrent. Alors que Mary atteignait ses vingt ans, arriva à Tetbury un jeune cousin du révérend : Anthony Beresford, une tête brûlée, irresponsable et charmeur. Je tiens cette description de Mr Ackroyd mais il ne savait pas quels méfaits le jeune homme avait bien pu commettre pour que sa famille l’expédie ainsi chez le révérend. Bien entendu, le jeune homme s’ennuya vite à Tetbury – où sa seule distraction fut de conter fleurette à sa cousine. Tel que j’imagine le caractère de cette jeune fille, ce fut elle qui eut cependant l’idée de proposer à son cousin de s’enfuir à Gretna Green.
Je m’interrompis un instant en regardant mes interlocuteurs d’un air entendu.
- Oh, remarqua Cyrus étonné. Et qu’est-ce donc que Gretna Green ?
- On voit que vous êtes Américain, Vandergelt, ricana Emerson.
- C’est exact, Cyrus, dis-je. Voyez-vous, le village de Gretna Green est devenu célèbre depuis le milieu du XVIIIème siècle, c’est à dire depuis l’époque où un durcissement de la législation rendit obligatoire le consentement parental pour tout mariage célébré en Angleterre. Très vite, les couples soucieux de s’affranchir de cette formalité contraignante prirent l’habitude de s’enfuir jusqu’à cette petite bourgade de la frontière anglo-écossaise où une législation plus souple leur permettait de se marier tout simplement devant deux témoins.
- Mary Lemon aurait donc épousé Anthony Beresford en premières noces ? demanda Cyrus abasourdi.
- Pas du tout, répondis-je en souriant. Le projet tourna court. En réalité, Mary profita d’une absence du révérend et laissa un mot à son frère en lui promettant de revenir le chercher. Lorsque garçon découvrit le départ de sa sœur, il en fut bouleversé et alla s’ouvrir à un jeune voisin, le fils cadet d’un noble désargenté qui l’emmenait parfois avec lui à la chasse ou à la pêche. Or il se trouva que le jeune homme – James Ackroyd, bien entendu – avait depuis quelques mois remarqué la jeune Mary mais son caractère timoré et indécis l’avait retenu de se déclarer. Réagissant instantanément, sans doute pour la première fois de sa vie, James Ackroyd se lança à la poursuite des fugitifs, les rattrapa, et n’eut aucun mal à convaincre Mary qu’il ferait un bien meilleur prétendant que son cousin.
- C’était une jeune fille bien inconséquente, remarqua Emerson avec un cynisme amusé.
- Voyons, Emerson, protestai-je, il est évident qu’elle regrettait déjà sa décision précipitée. Bref, l’aventure se terminait sans dommage : Anthony Beresford, probablement lui aussi soulagé d’avoir évité une belle folie, repartit pour Londres muni d’un petit pécule. Peu après, il accepta un poste en Egypte et écrivit à Mary un gentil mot d’adieu – qu’elle montra à son époux. En effet, dès son retour, le révérend avait marié le jeune couple, à mon avis fort marri de perdre l’âme de son foyer. Lorsqu’il mourut peu après, Henry alla vivre chez sa sœur. Ce qui termine la première partie de l’histoire, assez ancienne certes, mais qui décrit bien le caractère des différents protagonistes, n’est-ce pas ?
- Que se passa-t-il ensuite ? demanda Cyrus avec une impatience fébrile. Les Ackroyd ont-ils été heureux ?
- Je le crois, dis-je pensivement. Ils eurent une fille, Honoria, et menèrent une vie sans éclat mais plutôt calme. Les années passèrent. Leur vie fut bouleversée l’an dernier quand James Ackroyd, suite au décès inattendu de son frère aîné et de son seul héritier direct, devint brutalement comte de Hamilton. Bien que la fortune liée à ce titre ne soit pas énorme, elle suffit à transformer leur avenir. La jeune Honoria, acceptant l’invitation d’une lointaine cousine, partit passer une saison à Londres. Mais sa mère ne l’accompagna pas. Mary Ackroyd était malade depuis plusieurs années et sa santé se détériorait rapidement. Pour tromper son chagrin durant la maladie de sa femme, James Ackroyd avait suivi des cours de dessin et d’archéologie à Londres, avec le professeur Francis Llewellyn Griffith. Il y avait entraîné son jeune beau-frère, Henry Lemon. Celui-ci, resté très proche de sa sœur, se montrait particulièrement bouleversé de la voir malade. Ce fut ainsi que les deux hommes rencontrèrent les Brunton, une famille d’archéologues dont le fils Guy devint l’ami intime et le confident d’Henry.
- Enfin, grommela Emerson en levant les yeux au ciel. Peut-être finirez-vous par en arriver au vif du sujet, Peabody ?
- Voyons, Emerson, protesta Cyrus, Amelia a raison. L’atmosphère est très importante pour comprendre ce qui a pu motiver ces…
- Ne me parlez surtout pas de psychologie, Vandergelt ! grogna Emerson. Continuez Peabody.
- Alors cessez de m’interrompre, dis-je en lui jetant un regard sévère. J’en arrive à la jeune Honoria – et au cœur du problème. Elle découvrit à Londres un monde nouveau : le luxe, l’agitation, les sorties mondaines – et je crois qu’elle en ressentit une violente colère contre ses parents qui l’avaient jusqu’ici privée de la vie qu’elle estimait lui être due. C’était une petite personne aussi déterminée que calculatrice et elle se lança à la chasse au mari avec acharnement. Elle atteignit donc le comble de la félicité quand le très titré héritier du richissime duc d’Abermarle la remarqua. Contrairement à ce que pensait cette péronnelle, son père était parfaitement au courant de cet intérêt, le duc l’ayant même rencontré pour évoquer les modalités de la dot – constituée d’après ce que j’ai compris d’un domaine que sa famille convoitait. (Emerson soupira et fronça les sourcils.) Bien, ceci n’est qu’un détail, dis-je, aussi revenons aux projets d’Honoria. Malheureusement pour elle, bien avant la fin de la saison – et sans que rien d’officiel n’ait encore été annoncé – la jeune fille apprit que sa mère venait de mourir. Je veux bien croire qu’elle en fut anéantie.
- Voyons, Amelia ! protesta mollement Cyrus.
- Peut-être regretta-t-elle la disparition de sa mère, accordai-je, mais elle fut surtout atterrée du délai que cela causait à ses rêves matrimoniaux. Jamais la famille si conservatrice dans laquelle elle tenait tant à entrer n’aurait accepté qu’elle ne respectât pas le deuil d’usage. Cachant son amertume, Honoria dut se contenter de la promesse que son prétendant l’attendrait. Londres lui étant interdit, elle rentra dans le Gloucestershire pour ruminer sa rage. Dans les affaires de sa mère, elle découvrit par hasard – à moins qu’elle n’y ait fouillé sciemment ? – une lettre qui venait juste d’arriver d’Egypte. Là, bien entendu, je suis dans le domaine des suppositions, mais cette découverte est nécessaire pour expliquer la suite des évènements. James Ackroyd savait – et il me l’avait dit – que sa femme avait récemment reçu une lettre de Mr Beresford, mais il ne l’a jamais lue. Il est possible cependant d’en deviner la teneur. Aigri, après une vie décevante, Anthony Beresford a dû écrire à sa cousine ses souvenirs d’un passé qu’ils avaient jadis partagé – des rêves, des regrets… Il lui parla de sa situation à Abydos, mais il est évident que, d’une façon ou d’une autre, il évoqua aussi leur fuite à Gretna Green, vingt ans auparavant… Mr Ackroyd savait tout de cet épisode, il n’y aurait trouvé aucune matière à scandale. Il lui a même été possible d’évoquer pour moi ce passé révolu dont personne ne risquait de souffrir. Du moins à ce qu’il croyait…
- Vous prétendez que la jeune fille ignorait cette aventure ? demanda Cyrus en ouvrant de grands yeux.
- Voyons, Cyrus, dis-je aimablement, ce n’est certainement pas le genre d’histoire que des parents consciencieux évoqueraient devant une jeune personne – déjà pour ne pas lui donner des idées. Non, je suis certaine qu’Honoria en ignorait tout. Dans son affolement et son aveuglement, déjà bouleversée de plus par la première déconvenue de ses projets, elle a jugé que sa mère avait été pour le moins affreusement compromise – et peut-être même a-t-elle cru qu’elle était la fille de Beresford, comment le saurais-je ? Au final, elle a surtout réalisé qu’elle risquait de tout perdre. Elle était bien consciente que son prétendant l’avait choisie en partie pour son charme et sa dot, mais surtout parce que sa lignée était irréprochable. Jamais le fils du duc d’Abermarle ne maintiendrait sa demande s’il s’avérait qu’elle était de naissance illégitime ou modeste, ni même n’accepterait que la réputation de sa mère soit remise en cause. Les jeunes personnes peuvent parfois se montrer d’un égoïsme effrayant, vous savez, aussi Honoria décida que la seule façon de régler le problème était de faire taire définitivement Anthony Beresford.
- Vous ne pouvez pas savoir ce que cette satanée fille a pensé, Peabody, protesta Emerson. Tout ceci n’est que pure invention de votre part !
- Je sais ce qu’elle a fait, ripostai-je d’un ton froid. Et le diable lui-même l’assista dans ses funestes projets. Le pauvre James Ackroyd avait bien remarqué l’abattement de sa fille – et le désespoir de son beau-frère depuis son retour de Londres, juste après le mariage de son ami Guy avec une jeune Sud-Africaine. Dans sa simplicité, il les crut chagrinés par le décès de son épouse. Lui-même, durant sa longue maladie, avait eu le temps de se préparer à cette fin, et il m’avoua même son soulagement à l’idée que sa chère Mary avait cessé de souffrir. En guise de réconfort, Mr Ackroyd proposa un voyage en Egypte et accepta sans malice de se rendre jusqu’à Abydos. Il n’a jamais réalisé que cette idée lui fut en réalité soufflée par sa fille mais la détermination d’Honoria ne fait aucun doute. Dans ses bagages, elle n’oublia pas d’emporter le Mauser de son père.
- Voyons, ma chère, contra aussitôt Emerson les yeux étrécis de malice. Cela pouvait très bien être une idée de Lemon
- Certainement, répondis-je en souriant. Ces deux-là agissaient de conserve, mais je suis certaine qu’Honoria restait l’instigatrice. Le rôle exact de Mr Lemon m’a longtemps troublée. C’était un homme instable, tourmenté et sensible, en proie à des passions… – hum – violentes qu’il maitrisait mal. Nous reviendrons plus tard à la personnalité de cet homme étrange mais je crois que sa nièce réussissait sans peine à le manipuler. Elle a dû lui parler de la lettre de Beresford mais en prétendant sans doute une tentative de chantage – qui aurait même hâté la fin de Mary. Bien entendu, le pauvre homme accepta de donner une leçon à l’ancien suborneur de sa sœur, mais je ne pense pas qu’il ait compris dès le début ce qu’Honoria avait réellement en tête. De plus, selon Mr Ackroyd, Mr Lemon se droguait depuis plusieurs mois. Je ne sais quelles substances hallucinogènes il avait pris l’habitude d’absorber, mais elles lui coupaient l’appétit et le laissaient l’esprit souvent embrumé. Sans doute, devait-il trouver dans ses délires une sorte de créativité artistique – du moins je le suppose…
- Il se droguait ? grommela Emerson d’un ton bourru. Quelle folie !
- C’est pour cela qu’il ne mangeait rien et avait l’air si apathique, dit Cyrus en secouant la tête. Quel dommage ! Un artiste si talentueux…
- Malgré son apathie, continuai-je en consultant mes notes, Mr Lemon accepta donc de venir en Egypte, croyant agir « pour la justice et le bien » ainsi qu’il l’écrivit plus tard. L’oncle et la nièce se rencontraient souvent en secret, d’abord sur le bateau – je vous rappelle que, bien qu’ils soient censés tous deux être cloîtrés dans leurs cabines à souffrir du mal de mer mais que Gargery croisa plusieurs fois Mr Lemon la nuit dans les couloirs. Puis ils se virent à l’hôtel Shepheard et là, je m’en veux parce que j’aurais dû immédiatement le réaliser. Ramsès, au Shepheard, vous aviez aperçu Honoria entrer dans une chambre juste à côté de la nôtre, n’est-ce pas ? (Mon fils, qui était resté silencieux depuis le début de mon exposé, hocha simplement la tête.) En réalité, dis-je d’un ton catégorique, c’était la chambre de Mr Lemon. Il a peint le jacaranda qui était devant son balcon et que j’avais également admiré. Honoria nous a annoncé un jour durant un repas qu’elle avait passé son temps au Caire à lire sur son balcon, mais qu’elle n’avait jamais vu de jacaranda…
- Elle pouvait ne pas en connaître le nom, coupa Emerson.
- Mais elle n’a pas reconnu non plus la description que j’en faisais alors que des fleurs en trompettes bleues sont plutôt significatives, protestai-je. Je savais que quelque chose avait attiré mon attention au cours de ce repas, mais je n’ai pas compris cet indice avant qu’il ne soit trop tard. Quand Ramsès l’a aperçue, Miss Ackroyd entrait dans la chambre de Mr Lemon.
- Crénom ! s’écria Emerson si horrifié qu’il en fit tomber sa pipe. Vous ne suggérez quand même pas que cette fille… C’était son oncle, bon Dieu !
- Non, dis-je en lui jetant un regard sévère, je ne suggère rien de tel. J’y ai pensé, bien entendu, mais ce n’était pas son intérêt – et Henry Lemon avait d’autres passions. Hum… Où en étais-je ? Quand Honoria a appris de son père que nous allions nous retrouver ensemble à Abydos, elle a craint notre interférence dans ses projets. C’est certainement elle qui a annulé les visites prévues au Caire pour arriver à Abydos avant nous. Dans le train qui les a emmenés, Howard – cet incorrigible bavard – a dû parler aux Ackroyd de nos enquêtes, de nos rencontres avec des criminels. Aussi, Honoria a-t-elle agi dès le premier soir. Elle a attendu qu’Howard monte se coucher, puis elle est allée froidement tuer Anthony Beresford, en étouffant le bruit du coup de feu avec l’un des coussins du salon – ainsi que Gargery l’a prouvé par la suite.
Dans un coin de la pièce d’à côté, Gargery émit un petit toussotement satisfait.
- Je vous avais bien dit que c’était une idée de femme, Peabody, dit Emerson en tapotant sa pipe contre la table.
- C’est exact, mon cher Emerson, dis-je mais vous pensiez alors à Miss Badern, si je me souviens bien. Pour en revenir à Honoria, lorsqu’elle a compris que je… – hum – que nous n’étions pas convaincu par la thèse du suicide, elle a eu tout loisir de cacher le coussin troué dans une autre housse. Il lui était facile d’en prendre une neuve dans la réserve à linge puisqu’elle suivait Miss Badern toute la journée tandis que nous étions sur le site. Cette petite peste a dû être secrètement ravie en réalisant que la visite de Mr Court nous offrait une magnifique fausse piste – surtout après la découverte de son imposture. Tout s’étant arrangé selon ses vœux, elle attendit impatiemment son retour à Londres.
- Tant de préméditation fait froid dans le dos, avoua Cyrus en secouant la tête, l’air consterné. J’ai du mal à croire que cette petite si discrète soit capable de tant de dissimulation. Mon Dieu ! ajouta-t-il pris d’une idée soudaine. Aurait-elle aussi poussé son père dans les escaliers ?
- Non, dis-je, elle n’y avait aucun intérêt, voyez-vous, et c’était sa seule façon de raisonner. La mort de son père lui aurait fait subir une nouvelle période de deuil et surtout perdre tout le bénéfice de son titre – et peut-être même de sa dot. En réalité, je n’ai aucune certitude de ce qui s’est passé parce que Mr Ackroyd ne se souvient de rien, mais je crois qu’en revenant du site plus tôt que prévu, il a simplement surpris sa fille et son beau-frère ensemble, alors qu’elle sortait de sa chambre. Elle a dû prendre l’air si coupable que… – hum – en tant que père… peut-être en a-t-il tiré des conclusions erronées. Toujours est-il que, sous le coup de la colère et/ou de l’émotion, il est tombé à la renverse. D’ailleurs, Honoria ne cessait de répéter : « Pourquoi mon père était-il là ? » et elle s’attachait aussi un peu trop à affirmer qu’Henry Lemon n’avait rien vu…
- Ackroyd était déjà malade ce jour-là, dit Emerson les yeux étincelants, et cette satanée fille pourrait bien en être la cause.
- Et bien, plus ou moins, acquiesçai-je aimablement. Il ne faut pas oublier que Mr Ackroyd et son beau-frère partageaient la même chambre, et que Mr Lemon dormait très peu – et mal. Honoria avait pris l’habitude de parler à son oncle le soir, et elle tenait à maintenir son emprise sur lui. Je crois donc qu’elle faisait boire du laudanum à son père pour lui assurer un sommeil profond. Miss Badern usait également de laudanum pour dormir, ce qui a dû donner l’idée à Honoria. Il lui a été facile de se servir car les réserves de l’infirmière n’étaient pas tenues sous clef. Dès qu’Honoria n’en a plus eu besoin, elle a brutalement sevré son père qui, accoutumé à l’opiacé, a très mal dormi durant plusieurs nuits juste avant sa chute.
- C’est monstrueux ! s’exclama Cyrus d’une voix altérée. Et le suicide de Lemon devient plutôt suspect dans ce contexte, n’est-ce pas ? Cette fille démoniaque aurait-elle aussi tué son oncle ?
- Pas du tout, dis-je. Elle l’aimait à sa façon. Mr Lemon s’est bel et bien suicidé. Il avait dû récupérer le Mauser dans la chambre d’Honoria – à moins que cette petite rouée ne le lui ait remis intentionnellement pour se disculper en cas de fouilles, comment savoir ?
- Pourquoi un tel artiste était-il aussi désespéré ? demanda Cyrus. Etait-ce uniquement à cause de sa santé ?
- En partie sans doute, dis-je en réfléchissant, mais il avait aussi des remords – il a parlé de pénitence dans sa lettre, n’est-ce pas ? Il était loin d’être aussi amoral que sa nièce. La mort d’Anthony Beresford pouvait à la rigueur se justifier – puisqu’il avait cru aux mensonges d’Honoria – mais il a été horrifié par l’accident de son beau-frère.
- Si Lemon a cru aux mensonges de cette fille, dit Emerson, ils pouvaient contenir une part de vérité après tout. Cette lettre de Beresford n’aurait-elle pas pu bouleverser cette pauvre femme et la pousser au suicide ?
- C’est une hypothèse que nous avions évoqué, dis-je en secouant la tête, mais je ne la crois plus d’actualité. Il n’y avait aucune possibilité de chantage pour qui connaissait la véritable histoire. Alors de quoi Mrs Ackroyd aurait-elle été bouleversée ? De plus, elle était fille de pasteur et une telle éducation laisse des traces. Elle était malade certes, mais malgré cela, sa noyade fut certainement accidentelle. D’ailleurs, son mari n’en a jamais douté.
- Vu l’aveuglement d’Ackroyd, ricana Emerson, je ne le crois pas très bon témoin. Et vos illusions concernant l’éducation sont grotesques, Peabody ! Lemon avait reçu la même, ce qui ne l’a manifestement pas préservé.
- Vous avez raison, dis-je mais il avait moins été imprégné que sa sœur des sermons de son père, et ne possédait certainement pas la même force de caractère qu’elle. De plus, la drogue l’avait affaibli et aussi… – hum – il avait subi une cruelle déception sentimentale durant son séjour à Londres. Il ne s’en était pas remis.
- Oh, dit Cyrus en croyant comprendre. Serait-ce Winifred ? La jeune fille que son ami… (Il jeta un coup d’œil vers Ramsès.) Je me rappelle ce qu’il a écrit dans sa dernière lettre : « Comment un homme peut-il accepter la perte de tout ce qui constituait sa vie ? »
- Mr Lemon était très malheureux, dis-je tristement. J’aurais dû le réaliser. Il est possible aussi qu’il ait cru que sa mort délivrerait sa nièce de tout soupçon. Il a dû être bouleversé lorsqu’il a compris ce qu’elle avait fait. Mais même s’il ne l’approuvait pas, c’était la fille de sa sœur bien-aimée. Il devait se sentir responsable d’elle. C’était un homme compliqué.
- Votre démonstration est éblouissante, Amelia, dit Cyrus, mais je ne comprends pas du tout pourquoi cette jeune fille s’est finalement suicidée elle aussi alors que plus rien ne pouvait l’accuser. Cela correspond mal au portrait horriblement calculateur que vous venez de nous faire d’elle !
- Mais elle ne s’est pas suicidée, dis-je d’une voix assurée.
- Amelia, protesta Cyrus. Voudriez-vous insinuer que quelqu’un l’aurait tuée ? Mais pourquoi ? Pour la punir de son crime ? A qui pensez-vous ? A son père ? Ou à Miss Badern ? Je n’en crois rien !
- Je ne pense à rien de tel, Cyrus, assurai-je. Honoria a été victime de ses propres manœuvres – et aussi d’un événement inattendu qui est à nouveau venu se mettre en travers de ses vœux… (Je pris une grande inspiration avant de continuer.) Voyez-vous, lorsque Mr Ackroyd a repris conscience après son accident, il a trouvé Miss Badern penchée à son chevet, pleine d’attentions pour lui. Je crois qu’il avait déjà dû la remarquer auparavant, mais qu’importe – il a réalisé qu’il tenait là une chance unique de ne plus être seul, aussi il lui a demandé de l’épouser.
- Comment ? éructa Emerson en s’étouffant. Vous en êtes sûre ?
- Certaine, répondis-je aimablement. Elle me l’a dit, et il suffisait d’ailleurs de les voir ensemble ce matin pour le comprendre. Mr Ackroyd, en proie à une passion qui ne correspondait guère à son tempérament placide, ne voulait même pas attendre la fin de sa période de deuil. Il a proposé à Miss Badern – à Penny – de se marier au Caire avec lui avant de partir à la découverte de l’Italie.
- Je vois bien la scène, dit Emerson en pouffant de rire à cette idée.
- Ce n’est pas drôle, Emerson, dis-je sévèrement, parce que, par malheur, Honoria a également entendu cette déclaration enflammée. Imaginez sa fureur ! Alors qu’elle croyait s’être débarrassée de tout ce qui pouvait entraver son mariage, après le choc de la mort inattendue de son oncle, elle n’a pas supporté l’idée que son propre père puisse se conduire aussi horriblement envers elle. Elle a donc immédiatement décidé de supprimer Miss Badern en versant une dose massive de laudanum dans son verre.
- Pourquoi Honoria aurait-elle bu ce verre ? demanda Cyrus interloqué.
- Ce fut une erreur, dis-je tristement, un simple concours de circonstances – ou encore une sorte de justice immanente, comme vous voudrez. Honoria a simulé – ou peut-être pas ? – une crise de larmes hystérique, et Miss Badern a voulu la calmer en lui faisant boire un tonique français dont elle usait pour elle-même. Elle est allée le chercher dans sa chambre et l’a versé dans son propre verre préparé à côté de son lit.
- Vous l’avez su dès la première minute, n’est-ce pas ? demanda Cyrus en me regardant avec des yeux ronds. Pourquoi ne pas l’avoir dit ?
- A quoi bon bouleverser des innocents ? grommela Emerson d’une voix bourrue. Ackroyd souffrait déjà suffisamment de la mort de sa fille. Il ne méritait pas d’apprendre qu’elle était une meurtrière qui avait aussi tenté de tuer sa future épouse. Je n’ai raconté à Carter que ce que nous savions sur Court et son trafic d’antiquités avec Williams – il a d’ailleurs été fort déçu d’apprendre que son ami s’était ainsi laissé corrompre mais il prétend que la pauvreté mène souvent à de telles compromissions. Je suppose qu’il sait de quoi il parle. Puisque les coupables ont payé, laissons les vivants vivre avec ce qui leur reste.
- Emerson a raison, Cyrus, dis-je en lui tapotant la main. Personne ne doit jamais savoir ce qui s’est exactement passé cette année à Abydos.
- Je comprends, dit-il en hochant la tête. Vous avez ma parole, les amis. Je serai muet comme une tombe.
- Moi aussi, madame et monsieur, dit Gargery en oubliant son impassibilité dans l’émotion du moment.
- Après le suicide de Mr Lemon, remarqua Ramsès en renonçant enfin à son long silence, vous avez pourtant annoncé à Miss Badern que la mort de Mr Beresford n’était pas un suicide mais un meurtre, Mère.
- Penny n’est pas la plus attentive des femmes, dis-je en agitant une main impatiente. Je ne pense pas qu’elle ait compris ce que cela signifiait.
- Et même si c’est le cas, ricana Emerson, elle préfèrera ne pas jeter l’opprobre sur son titre tout neuf.
- Il reste quelques petits détails à expliquer, Mère, insista mon fils.
- Vraiment ? dis-je en consultant mes listes. Oh. Vous voulez sans doute parler de la lettre anonyme ? Contrairement à ce que suspectait votre père (Emerson grogna devant le sourire ironique que je lui décochai) celle-ci ne provenait pas de Mr Neville qui aurait souhaité de l’évincer du site d’Abydos. Je crois qu’Honoria tentait seulement nous retarder afin d’arriver avant nous.
- Non, dit Ramsès, je voulais parler de la personne qui était sortie la nuit où… – hum – le grincement de la porte a réveillé Miss Badern.
- Ce devait être Honoria ou Mr Lemon, dis-je en plissant le front parce que j’avais oublié cet incident. Ils cherchaient sans doute du laudanum.
- Ils n’auraient pas eu besoin de sortir dans la cour pour cela, Mère, dit Ramsès, mais c’est sans importance. C’était sans doute Mr Lemon qui souffrait d’une insomnie. Je l’ai parfois souvent aperçu – à son insu – tandis qu’il allait fumer sous les tamaris en regardant la lune.
- Sous les tamaris ? grinçai-je. Là où arrive l’avant-toit qui part de votre chambre, n’est-ce pas ?
Ramsès ne répondit pas et m’adressa un sourire ironique – du moins est-ce ainsi que j’interprétai le léger adoucissement de sa physionomie impassible. Je fus heureuse de voir qu’il semblait avoir recouvré son humeur habituelle après le mutisme inaccoutumé qu’il avait gardé durant mon exposé.
- Que vont devenir les toiles de Mr Lemon ? demanda alors Cyrus d’un ton un peu contrit. Je sais que c’est assez vain comme préoccupation en un tel moment – mais j’aurais bien souhaité pouvoir en acheter si…
- Ackroyd en a fait le tri avant son départ, dit Emerson en jetant un regard hautain à notre vieil ami. Il m’a laissé bien entendu toutes les copies et esquisses du site et/ou des stèles que Lemon a exécutées dans un cadre professionnel, mais il a remporté les huiles de Tiyi et Tetisheri – celles que vous convoitiez sans doute, Vandergelt ? Il compte les donner aux Brunton. Il gardera pour lui la toile du jacaranda – un souvenir d’Egypte – et a laissé pour Peabody divers dessins et esquisses de nous tous.
- Mr Lemon m’avait montré quelques dessins le jour de sa mort, dis-je avec un frisson rétrospectif. Il avait le don presque effrayant de cerner la vraie personnalité de ses modèles. J’ai vu votre portrait, Emerson et celui de Ramsès – mais aussi ceux d’Honoria, de Miss Badern et de Mr Lemon lui-même, errant la nuit dans un cimetière comme un mort vivant…
- Y avait-il le mien, Amelia ? demanda Cyrus émoustillé. Il l’a fait mais je n’ai jamais vu le résultat. Il avait aussi croqué Selim et Abdullah.
- Il avait fait aussi le mien, dis-je tristement. Son dernier dessin…
- Ackroyd vous a laissé dans notre chambre tout un carton à dessin, Peabody, dit Emerson en se levant pour venir me poser la main sur l’épaule. Vous donnerez ceux que vous voudrez à Vandergelt.
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10:55 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
chapitre 9 - fin
Je me tournai dans le lit pour regarder Emerson. Il dormait comme un pharaon dans son sarcophage, allongé sur le dos, les bras croisés. Comment pouvait-on prendre du repos dans une position aussi absurde ? pensai-je attendrie.
Nous prîmes notre petit déjeuner nettement plus tard que d’ordinaire parce qu’Emerson avait remarqué à son réveil mon air enamouré, ce qui avait amené d’autres distractions. D’une chose à l’autre, nous nous étions attardés.
Il n’était pas question que quiconque se rende sur le site ce matin, aussi notre retard n’eut aucune importance, bien que Ramsès nous le fasse remarquer. Il était attablé avec Cyrus Vandergelt, qui avait été absent lors de la découverte du corps de Miss Ackroyd la veille. Il nous annonça sans attendre que Ramsès lui avait donné fort peu de détails au cours du dîner qu’ils avaient pris en tête à tête. Cyrus était donc fort curieux de comprendre les tenants et aboutissants de ce dernier évènement. Emerson grogna sans répondre et, pour faire patienter Cyrus, je lui promis une explication complète plus tard dans la journée.
Nous fûmes ensuite interrompus par des voix animées qui s’exprimaient dans la cour en arabe.
- Bon Dieu ! s’écria Emerson en se levant. Que se passe-t-il encore ?
Une voiture à cheval – une charrette plus exactement – venait d’arriver et nous entendions parfaitement les cris de bienvenue de nos hommes.
- C’est Howard Carter, Père, dit Ramsès.
- C’est bien de lui d’arriver ainsi après la bataille, grommela Emerson en regardant par la porte ouverte. Et il n’est pas seul en plus. Qui diable est ce pingouin qui l’accompagne ?
Howard se présenta peu après, salua avec bonne humeur et fit les présentations. Malgré les fréquentes interruptions d’Emerson, nous finîmes par entendre ce qui les amenait à Abydos, lui et son compagnon.
Les autorités britanniques du Caire avaient fini par réaliser qu’un pair du Royaume et sa fille – c’est à dire, comme tout lecteur sensé l’aura compris, le comte de Hamilton et l’Honorable Honoria Ackroyd – séjournaient en Egypte sans avoir reçu les honneurs dus à leur rang. La société anglo-égyptienne du Caire s’était déjà émue de ce manquement à l’étiquette mais une certaine panique avait suivi quand il s’avéra que personne n’était capable de localiser lesdites personnalités. Heureusement, un fonctionnaire quelconque finit par évoquer le problème devant M. Maspero, qui fut à même d’indiquer que le comte de Hamilton séjournait à Abydos. Fort sagement, le vieux roublard n’avait pas jugé utile de préciser l’emploi subalterne accepté par Mr James Ackroyd. La notoriété d’Emerson – qui aurait pu être anobli par sa majesté la reine Victoria il y a quelques années s’il l’avait voulu – fut une garantie suffisante aux yeux de la bonne société pour justifier un tel déplacement.
Mr Hastings était l’envoyé britannique destiné à récupérer l’aristocrate en vadrouille. Il n’avait pas la préciosité de l’imposteur qui avait naguère prétendu au même rôle. C’était un homme grand et un peu gauche, très impressionné par Sa Seigneurie – même en son absence. Mr Hastings fut positivement effondré, comme s’il s’agissait d’un manquement à son devoir, d’apprendre que le comte était encore indisposé à la suite d’une chute, tandis que sa fille venait de mourir ‘accidentellement’ d’un abus de laudanum. De la mort du pauvre Henry Lemon, qui n’avait pas eu l’avantage de naître noble, il ne fut pas question. Je remarquai qu’Emerson avait la bouche pincée de colère, mais il ne fit aucune réflexion.
Je demandai à Gargery d’aller quérir Mr Ackroyd – qui gardait à mes yeux le nom sous lequel je l’avais connu – mais ce fut Miss Badern qui se présenta en premier. Elle fit une entrée assez spectaculaire et Howard Carter la regarda d’un air un peu interloqué. Je comprenais sa surprise. En l’espace de quelques semaines, Miss Badern avait changé. Elle se tenait très droit, le menton haut. Ses cheveux sombres et grisonnants étaient relevés en un chignon souple qui adoucissait son visage, ses yeux bleus rayonnaient et son teint pâle s’agrémentait d’une seyante coloration. Elle annonça d’une voix calme que son patient n’allait pas tarder et, à une question de Mr Hastings, elle répondit qu’il était parfaitement en état de voyager. Il comptait justement retourner le plus tôt possible au Caire afin d’accompagner le corps de sa fille et organiser son retour en Angleterre. Miss Badern n’ajouta pas qu’elle accompagnerait Mr Ackroyd – cela ne regardait en rien les deux étrangers présents – mais je le compris à sa voix décidée.
J’eus un sourire à peine esquissé. Miss Badern avait enfin trouvé celui à qui se dévouer et je décidai qu’elle avait bien mérité connaître enfin un peu de bonheur. Quant à Mr Ackroyd, il aurait pu plus mal tomber. Miss Badern avait évoqué un jour un baron comme lointain aïeul, cela suffirait peut-être à lui éviter l’ostracisme du monde étroit dans lequel elle souhaitait tant entrer.
A la fin du repas, Emerson emmena Howard Carter dans les entrepôts pour lui détailler leurs dernières trouvailles archéologiques – et probablement aussi lui parler de l’affaire Court dont il n’avait pas connu le dénouement. Je maudis une fois de plus ma cheville qui m’empêchait de les suivre. Ramsès et Cyrus ne s’en privèrent pas.
Miss Badern avait indiqué que Mr Ackroyd préparait ses bagages dans sa chambre à l’étage. Elle accompagna Mr Hastings afin de le rencontrer.
Je me retrouvai seule un moment dans la salle commune, mais l’infirmière redescendit rapidement après avoir présenté les deux hommes. Elle vint s’asseoir près de moi sur le canapé.
- Vous allez accompagner Mr Ackroyd au Caire, n’est-ce pas ? demandai-je doucement après un moment de silence.
- Il m’a demandé d’être sa femme, avoua-t-elle en se cachant la tête dans les mains.
- Il a besoin de vous, dis-je sincèrement. Je suis très heureuse pour vous deux. Du moins… hum – Vous avez accepté, n’est-ce pas ?
- Oui, répondit-elle, mi figue-mi-raisin. Je me demande encore comment j’ai pu faire une chose pareille dans de telles circonstances. En réalité, James m’avait déjà fait sa demande avant le décès d’Honoria, mais je lui avais signalé notre différence de position – et puis hier soir… (Elle prit un air rêveur.) Il était si malheureux ! soupira-t-elle. Alors j’ai accepté.
- Vous avez bien fait ! dis-je.
- Comment pouvez-vous dire cela, Mrs Emerson ? protesta-t-elle un peu gênée. Il a perdu sa femme il n’y a même pas un an !
- Bah, répondis-je. Mr Ackroyd m’a dit lui-même, le jour de notre première rencontre, que sa femme avait souffert durant de longs mois en s’affaiblissant progressivement. A la fin, elle souffrait tant qu’elle ne souhaitait même plus recevoir son médecin.
- Oui, il me l’a dit aussi, acquiesça Miss Badern en hochant la tête. Il est vrai qu’il vécu ce long calvaire avec elle, auprès d’elle. On ne guérit pas d’une dégénérescence des poumons, vous le savez bien.
- Il mérite bien d’être heureux auprès de vous, dis-je en lui tapotant la main. C’est un honnête homme, vous pouvez lui faire confiance.
- Mais, Mrs Emerson, il ne veut même pas attendre la fin de la période de deuil, s’écria Miss Badern en s’empourprant. Il voulait que nous mariions au Caire et passions quelques mois à voyager en Italie.
- Comment ? m’étonnai-je. Et – hum – que deviendrait le corps d’Honoria ?
- Oh, répondit Miss Badern en fronçant les sourcils. Je suis désolée de paraître oublier cette pauvre enfant. James m’a dit cela hier, voyez-vous avant qu’elle ne meure. Hum – je présume qu’il y aura désormais une nouvelle période de deuil à respecter, n’est-ce pas ?
- D’après ce que je crois savoir, dis-je en la regardant attentivement, les périodes de deuil ne s’additionnent pas mais elles peuvent se confondre. En l’occurrence, Mr Ackroyd porte déjà le deuil de sa femme qui devait durer un an – en passant, je trouve inadmissible que la période de deuil pour une veuve soit allongée à deux ans, mais enfin ce n’est pas le sujet. Il y a aussi eu le décès de Mr Lemon, mais je ne connais pas les usages pour un beau-frère, trois ou six mois sans doute, mais cette période pourrait être noyée dans la première en cours. Par contre, maintenant que sa fille vient de mourir, il est possible que cela rallonge le deuil par rapport à la date de ce dernier évènement. C’est un peu compliqué, n’est-ce pas ? De nombreuses femmes de ma connaissance passent une bonne partie de leur vie en deuil (en noir) ou en demi-deuil (en violet).
- Il est vrai qu’entre la mortalité infantile et une parentèle étendue, on risque ainsi de ne jamais quitter le deuil, approuva Miss Badern.
- C’est une coutume inutilement contraignante qui disparaîtra certainement dans un avenir proche, assurai-je. Seuls quelques bien-pensants à l’esprit étroit s’en préoccupent encore de façon aussi rigoureuse.
- James m’a encore dit ce matin même que nous marierions au Caire la semaine prochaine, avoua Miss Badern.
- Ah ! dis-je. Il a raison. Ainsi vous serez deux pour supporter la douleur. Je suis heureuse qu’il ait conscience de votre valeur, ma chère Miss Badern.
- Que vous êtes gentille et compréhensive, Mrs Emerson, dit l’infirmière avec un petit sourire timide. Ne pourriez-vous m’appeler Penny ?
- Alors, Penny, appelez-moi, Amelia, dis-je en l’embrassant.
Nous eûmes un déjeuner un peu guindé, et quelques difficultés à trouver des sujets de conversation qui ne se rapportent pas aux tristes évènements récents. Pour la première fois depuis son accident, Mr Ackroyd participait au repas. Il mangeait peu et gardait le regard fixé sur sa dulcinée rougissante. Howard Carter était accaparé par Emerson, Mr Hastings ne regardait que son assiette, mais je vis que Ramsès, le visage impassible, dévisageait souvent l’un après l’autre les tourtereaux entre deux bouchées. Mr Ackroyd était encore pâle, mais il semblait avoir recouvré ses forces. Profitant d’une interruption dans la conversation, il m’informa qu’il rentrerait au Caire par le train de l’après-midi même avec ses deux compagnons – et l’infirmière. Puisque nous étions en train de déjeuner, personne (même pas Emerson) n’eut le mauvais goût d’évoquer le cercueil qui les accompagnerait aussi.
- Et vous, Vandergelt ? demanda Emerson. Quels sont vos projets ?
- Je rentrerai à la fin de la semaine à Louxor, voir où en sont mes travaux, répondit Cyrus aimablement. Vous-mêmes ne resterez pas beaucoup plus longtemps, les amis, n’est-ce pas ?
- Non, grommela Emerson. Nous retournerons au Caire à la fin de la semaine prochaine. Et en Angleterre en suivant.
- Où fouillerez-vous la saison prochaine, professeur ? demanda Howard.
- Je n’en sais encore rien, répondit Emerson d’un ton arrogant. Mais vous le verrez bien.
A l’annonce de Mr Ackroyd au cours du repas, j’avais remarqué que ni Howard Carter, ni Mr Hastings, ne semblaient enthousiasmés à l’idée de repartir aussi vite pour le Caire, sans même une pause pour se remettre de leur voyage aller. Aucun des deux n’avait cependant osé discuter la volonté de Sa Seigneurie, aussi j’envoyai un homme leur prendre des billets pour le train du soir. Connaissant la fantaisie des horaires sur la ligne, les voyageurs décidèrent de se rendre à la gare bien en avance.
Suite à cette décision, les préparatifs de départ s’accélérèrent après le déjeuner. Titillé par la fièvre archéologique, Howard Carter accompagna Emerson pour une rapide visite sur le site, tandis que Mr Hastings montait aider Mr Ackroyd à emballer ses dernières affaires, ainsi que celles des deux défunts. Plusieurs Egyptiens les accompagnèrent pour redescendre ensuite les malles fermées.
Le matin même, Emerson avait ordonné à Feisal, notre ouvrier charpentier, de doubler le cercueil de Miss Ackroyd pour faciliter le voyage, en intercalant aussi une couche de plomb entre les épaisseurs de bois. Daoud et Ahmed se chargeraient d’apporter le lourd catafalque jusqu’à la gare sur la carriole qui avait amené les voyageurs. Ceux-ci suivraient plus tard dans la voiture de la maison, menée par un cocher attitré.
Cyrus choisit d’accompagner Emerson et Howard pour la visite, mais Ramsès déclina l’invitation de son père en marmonnant quelque chose à copier dans les entrepôts. Il s’éclipsa rapidement, suivi comme son ombre par Bastet.
Je n’eus pour ma part rien d’autre à faire que prendre un peu de repos dans la fraîcheur ombrée du salon, tandis que le soleil déclinait doucement.
Tous revinrent à temps pour prendre le thé, que Gargery avait particulièrement soigné pour l’occasion. Un large assortiment de mets roboratifs – scones avec de la crème et de la confiture, sandwichs au concombre et d’autres au fromage, plusieurs pâtisseries dont un quatre-quarts, des biscuits au gingembre et de petits chaussons fourrés aux épices et aux raisins secs – furent servis pour accompagner le breuvage chaud et réconfortant, par les soins d’un maître d’hôtel en habit d’apparat. Je vis que Mr Hastings, fort impressionné, adressait un regard admiratif à Mr Ackroyd. Celui-ci fit honneur au festin sans même réaliser, dans sa simplicité, qu’il en était l’invité d’honneur. Quant à Ramsès, il dévora d’une façon positivement incroyable. Emerson se contenta de lever un sourcil ironique à mon intention, puis il m’enleva des mains l’assiette de sandwichs au concombre que je gardais près de moi – sans m’en rendre compte.
Howard Carter ne pouvait parler d’autre chose que de la stèle de Tetisheri qu’il avait aperçue dans les entrepôts. Il fit plusieurs propositions pour tenter de localiser sa tombe dans la nécropole thébaine, mais je vis que son insistance ennuyait Emerson aussi je m’empressai de faire dévier la conversation.
- M. Maspero sait-il si M. Amélineau compte revenir en Egypte ? demandai-je. Aurait-il reçu de récentes nouvelles de France ?
- Mr Maspero est assez troublé actuellement, Mrs Emerson, répondit Howard. Et la France vit une importante crise politique.
- Vraiment ? dis-je en grignotant délicatement un sandwich. Les Français sont-ils toujours préoccupés par cette affaire de Fachoda ?
- Non, m’dame, s’empressa de répondre le jeune homme en se penchant en avant. Ils ont une nouvelle affaire bien plus juteuse : Dreyfus !
- Oh, dis-je en plissant le front. J’en ai entendu parler…
- N’est-ce pas l’an passé qu’a paru cet article d’un journaliste tendancieux qui a déclenché un scandale ? demanda Emerson d’un ton sarcastique.
- Exactement, répondit Mr Hastings en jetant un regard froid à Emerson (Ce fonctionnaire compassé ne devait pas avoir un sens de l’humour très développé.) C’est bien l’article d’un nommé Émile Zola qui a provoqué une succession de crises politiques et sociales tout à fait uniques, même pour la France. Le problème a actuellement atteint son paroxysme, et il révèle parfaitement les clivages qui divisent leur Troisième République.
- C’est à ce point ? s’étonna Cyrus. J’ai quelques intérêts financiers en France, et ils ne semblent pas trop souffrir.
- C’est une vraie crise politique, Monsieur, continua Hastings en jetant un autre regard froid cette fois en direction de Cyrus (En tant que fidèle insulaire, l’homme ne devait pas davantage apprécier qu’un anglophile, même Américain, souscrive de l’autre côté de la Manche. ) Elle divise les Français en deux camps opposés, les dreyfusards et antidreyfusards.
- Cette affaire Dreyfus a été le symbole moderne et universel des iniquités que l’on peut accomplir au nom de la raison d’État, s’écria Emerson.
- Certainement, professeur, s’empressa d’approuver Howard Carter qui connaissait le bouillant caractère d’Emerson. Mais désormais elle suscite de violentes polémiques nationalistes et antisémites qui sont largement diffusées par la presse.
- Les scribouillards ont une imagination délirante d’un côté ou de l’autre de la Manche , rugit Emerson. Et ils n’hésitent devant rien. J’ai moi-même souvent été soumis aux plus viles attaques…- Voyons, Emerson, dis-je calmement. Il n’y a pas de commune mesure. Voici déjà cinq ans que le capitaine Dreyfus a été condamné après avoir été accusé d’avoir livré aux Allemands je ne sais quels documents secrets. Et depuis lors, sa famille tente de prouver son innocence, n’est-ce pas ?
- Ils y sont parvenu, intervint Mr Hastings, et ils ont même découvert le nom du véritable coupable. Malgré cela, l’État-major a refusé de casser son jugement et l’autre accusé a été acquitté.
- Les s… ! rugit Emerson en s’empourprant.
- C’est le plaidoyer dreyfusard publié par Émile Zola qui a rallié de nombreux intellectuels à la cause de la justice, intervint Ramsès que tout le monde regarda avec étonnement.
- Certes, admit Cyrus, mais il a aussi provoqué des émeutes antisémites.
- Les conséquences de cette triste affaire transformeront la vie publique française, annonça Mr Hastings d’un air sombre. Ce sera un bouleversement tant politique que militaire, religieux, social, juridique, médiatique, diplomatique et culturel.
- Comment cela culturel ? demandai-je.
- Déjà, précisa Ramsès, le terme ‘intellectuel’ vient d’être forgé.
- Il y a aussi eu création de nouveaux vocables, continua Mr Hastings, comme dreyfusards, dreyfusiens et dreyfusistes – avec des nuances d’ailleurs. Les dreyfusards sont les premiers défenseurs du capitaine. Le terme dreyfusiste désigne ceux qui ont réfléchi au-delà de l’affaire en elle-même afin de remettre en cause la société et, par extension, le fonctionnement de la République. Quant aux dreyfusiens, ils ne sont apparus qu’en décembre dernier. Trouvant que l’affaire compromet par trop la stabilité nationale, ils souhaitent calmer le jeu et réconcilier les adversaires.
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