22.12.2007

chapitre 9 - fin

Il s’avéra qu’Emerson savait doser les gouttes et je me réveillais fraîche et dispose le matin suivant. Je dus avouer que mon cher époux avait eu raison. Je n’aurais pas réussi à me détendre – sachant ce que je savais – sans l’aide du laudanum. Utilisé à bon escient, c’était un somnifère efficace et je repensai à Miss Badern qui avait reconnu l’utiliser parfois lorsque les bruits de la cour troublaient par trop son sommeil. Je repensai aussi à la facilité d’accès de la réserve de l’infirmerie et une autre de  mes « questions en attente » trouva alors sa réponse.

Je me tournai dans le lit pour regarder Emerson. Il dormait comme un pharaon dans son sarcophage, allongé sur le dos, les bras croisés. Comment pouvait-on prendre du repos dans une position aussi absurde ? pensai-je attendrie.

Nous prîmes notre petit déjeuner nettement plus tard que d’ordinaire parce qu’Emerson avait remarqué à son réveil mon air enamouré, ce qui avait amené d’autres distractions. D’une chose à l’autre, nous nous étions attardés.

Il n’était pas question que quiconque se rende sur le site ce matin, aussi notre retard n’eut aucune importance, bien que Ramsès nous le fasse remarquer. Il était attablé avec Cyrus Vandergelt, qui avait été absent lors de la découverte du corps de Miss Ackroyd la veille. Il nous annonça sans attendre que Ramsès lui avait donné fort peu de détails au cours du dîner qu’ils avaient pris en tête à tête. Cyrus était donc fort curieux de comprendre les tenants et aboutissants de ce dernier évènement. Emerson grogna sans répondre et, pour faire patienter Cyrus, je lui promis une explication complète plus tard dans la journée.

Nous fûmes ensuite interrompus par des voix animées qui s’exprimaient dans la cour en arabe.

-         Bon Dieu ! s’écria Emerson en se levant. Que se passe-t-il encore ?

Une voiture à cheval – une charrette plus exactement – venait d’arriver et nous entendions parfaitement les cris de bienvenue de nos hommes.

-         C’est Howard Carter, Père, dit Ramsès.

-         C’est bien de lui d’arriver ainsi après la bataille, grommela Emerson en regardant par la porte ouverte. Et il n’est pas seul en plus. Qui diable est ce pingouin qui l’accompagne ?

Howard se présenta peu après, salua avec bonne humeur et fit les présentations. Malgré les fréquentes interruptions d’Emerson, nous finîmes par entendre ce qui les amenait à Abydos, lui et son compagnon.

Les autorités britanniques du Caire avaient fini par réaliser qu’un pair du Royaume et sa fille – c’est à dire, comme tout lecteur sensé l’aura compris,  le comte de Hamilton et l’Honorable Honoria Ackroyd – séjournaient en Egypte sans avoir reçu les honneurs dus à leur rang. La société anglo-égyptienne du Caire s’était déjà émue de ce manquement à l’étiquette mais une certaine panique avait suivi quand il s’avéra que personne n’était capable de localiser lesdites personnalités. Heureusement, un fonctionnaire quelconque finit par évoquer le problème devant M. Maspero, qui fut à même d’indiquer que le comte de Hamilton séjournait à Abydos. Fort sagement, le vieux roublard n’avait pas jugé utile de préciser l’emploi subalterne accepté par Mr James Ackroyd. La notoriété d’Emerson – qui aurait pu être anobli par sa majesté la reine Victoria il y a quelques années s’il l’avait voulu – fut une garantie suffisante aux yeux de la bonne société pour justifier un tel déplacement.

Mr Hastings était l’envoyé britannique destiné à récupérer l’aristocrate en vadrouille. Il n’avait pas la préciosité de l’imposteur qui avait naguère prétendu au même rôle. C’était un homme grand et un peu gauche, très impressionné par Sa Seigneurie – même en son absence. Mr Hastings fut positivement effondré, comme s’il s’agissait d’un manquement à son devoir, d’apprendre que le comte était encore indisposé à la suite d’une chute, tandis que sa fille venait de mourir ‘accidentellement’ d’un abus de laudanum. De la mort du pauvre Henry Lemon, qui n’avait pas eu l’avantage de naître noble, il ne fut pas question. Je remarquai qu’Emerson avait la bouche pincée de colère, mais il ne fit aucune réflexion.

Je demandai à Gargery d’aller quérir Mr Ackroyd – qui gardait à mes yeux le nom sous lequel je l’avais connu – mais ce fut Miss Badern qui se présenta en premier. Elle fit une entrée assez spectaculaire et Howard Carter la regarda d’un air un peu interloqué. Je comprenais sa surprise. En l’espace de quelques semaines, Miss Badern avait changé. Elle se tenait très droit, le menton haut. Ses cheveux sombres et grisonnants étaient relevés en un chignon souple qui adoucissait son visage, ses yeux bleus rayonnaient et son teint pâle s’agrémentait d’une seyante coloration. Elle annonça d’une voix calme que son patient n’allait pas tarder et, à une question de Mr Hastings, elle répondit qu’il était parfaitement en état de voyager. Il comptait justement retourner le plus tôt possible au Caire afin d’accompagner le corps de sa fille et organiser son retour en Angleterre. Miss Badern n’ajouta pas qu’elle accompagnerait Mr Ackroyd – cela ne regardait en rien les deux étrangers présents – mais je le compris à sa voix décidée.

J’eus un sourire à peine esquissé. Miss Badern avait enfin trouvé celui à qui se dévouer et je décidai qu’elle avait bien mérité connaître enfin un peu de bonheur. Quant à Mr Ackroyd, il aurait pu plus mal tomber. Miss Badern avait évoqué un jour un baron comme lointain aïeul, cela suffirait peut-être à lui éviter l’ostracisme du monde étroit dans lequel elle souhaitait tant entrer.

A la fin du repas, Emerson emmena Howard Carter dans les entrepôts pour lui détailler leurs dernières trouvailles archéologiques – et probablement aussi lui parler de l’affaire Court dont il n’avait pas connu le dénouement. Je maudis une fois de plus ma cheville qui m’empêchait de les suivre. Ramsès et Cyrus ne s’en privèrent pas.

Miss Badern avait indiqué que Mr Ackroyd préparait ses bagages dans sa chambre à l’étage. Elle accompagna Mr Hastings afin de le rencontrer.

Je me retrouvai seule un moment dans la salle commune, mais l’infirmière redescendit rapidement après avoir présenté les deux hommes. Elle vint s’asseoir près de moi sur le canapé.

-         Vous allez accompagner Mr Ackroyd au Caire, n’est-ce pas ? demandai-je doucement après un moment de silence.

-         Il m’a demandé d’être sa femme, avoua-t-elle en se cachant la tête dans les mains.

-         Il a besoin de vous, dis-je sincèrement. Je suis très heureuse pour vous deux. Du moins… hum – Vous avez accepté, n’est-ce pas ?

-         Oui, répondit-elle, mi figue-mi-raisin. Je me demande encore comment j’ai pu faire une chose pareille dans de telles circonstances. En réalité, James m’avait déjà fait sa demande avant le décès d’Honoria, mais je lui avais signalé notre différence de position – et puis hier soir… (Elle prit un air rêveur.) Il était si malheureux ! soupira-t-elle. Alors j’ai accepté.

-         Vous avez bien fait ! dis-je.

-         Comment pouvez-vous dire cela, Mrs Emerson ?  protesta-t-elle un peu gênée. Il a perdu sa femme il n’y a même pas un an !

-         Bah, répondis-je. Mr Ackroyd m’a dit lui-même, le jour de notre première rencontre, que sa femme avait souffert durant de longs mois en s’affaiblissant progressivement. A la fin, elle souffrait tant qu’elle ne souhaitait même plus recevoir son médecin.

-         Oui, il me l’a dit aussi, acquiesça Miss Badern en hochant la tête. Il est vrai qu’il vécu ce long calvaire avec elle, auprès d’elle. On ne guérit pas d’une dégénérescence des poumons, vous le savez bien.

-         Il mérite bien d’être heureux auprès de vous, dis-je en lui tapotant la main. C’est un honnête homme, vous pouvez lui faire confiance.

-         Mais, Mrs Emerson, il ne veut même pas attendre la fin de la période de deuil, s’écria Miss Badern en s’empourprant. Il voulait que nous mariions au Caire et passions quelques mois à voyager en Italie.

-         Comment ? m’étonnai-je. Et – hum – que deviendrait le corps d’Honoria ?

-         Oh, répondit Miss Badern en fronçant les sourcils. Je suis désolée de paraître oublier cette pauvre enfant. James m’a dit cela hier, voyez-vous avant qu’elle ne meure. Hum – je présume qu’il y aura désormais une nouvelle période de deuil à respecter, n’est-ce pas ?

-         D’après ce que je crois savoir, dis-je en la regardant attentivement, les périodes de deuil ne s’additionnent pas mais elles peuvent se confondre. En l’occurrence, Mr Ackroyd porte déjà le deuil de sa femme qui devait durer un an – en passant, je trouve inadmissible que la période de deuil pour une veuve soit allongée à deux ans, mais enfin ce n’est pas le sujet. Il y a aussi eu le décès de Mr Lemon, mais je ne connais pas les usages pour un beau-frère, trois ou six mois sans doute, mais cette période pourrait être noyée dans la première en cours. Par contre, maintenant que sa fille vient de mourir, il est possible que cela rallonge le deuil par rapport à la date de ce dernier évènement. C’est un peu compliqué, n’est-ce pas ? De nombreuses femmes de ma connaissance passent une bonne partie de leur vie en deuil (en noir) ou en demi-deuil (en violet).

-         Il est vrai qu’entre la mortalité infantile et une parentèle étendue, on risque ainsi de ne jamais quitter le deuil, approuva Miss Badern.

-         C’est une coutume inutilement contraignante qui disparaîtra certainement dans un avenir proche, assurai-je. Seuls quelques bien-pensants à l’esprit étroit s’en préoccupent encore de façon aussi rigoureuse.

-         James m’a encore dit ce matin même que nous marierions au Caire la semaine prochaine, avoua Miss Badern.

-         Ah ! dis-je. Il a raison. Ainsi vous serez deux pour supporter la douleur. Je suis heureuse qu’il ait conscience de votre valeur, ma chère Miss Badern.

-         Que vous êtes gentille et compréhensive, Mrs Emerson, dit l’infirmière avec un petit sourire timide. Ne pourriez-vous m’appeler Penny ?

-         Alors, Penny, appelez-moi, Amelia, dis-je en l’embrassant.

Nous eûmes un déjeuner un peu guindé, et quelques difficultés à trouver des sujets de conversation qui ne se rapportent pas aux tristes évènements récents. Pour la première fois depuis son accident, Mr Ackroyd participait au repas. Il mangeait peu et gardait le regard fixé sur sa dulcinée rougissante. Howard Carter était accaparé par Emerson, Mr Hastings ne regardait que son assiette, mais je vis que Ramsès, le visage impassible, dévisageait souvent l’un après l’autre les tourtereaux entre deux bouchées. Mr Ackroyd était encore pâle, mais il semblait avoir recouvré ses forces. Profitant d’une interruption dans la conversation, il m’informa qu’il rentrerait au Caire par le train de l’après-midi même avec ses deux compagnons – et l’infirmière. Puisque nous étions en train de déjeuner, personne (même pas Emerson) n’eut le mauvais goût d’évoquer le cercueil qui les accompagnerait aussi.

-         Et vous, Vandergelt ? demanda Emerson. Quels sont vos projets ?

-         Je rentrerai à la fin de la semaine à Louxor, voir où en sont mes travaux, répondit Cyrus aimablement. Vous-mêmes ne resterez pas beaucoup plus longtemps, les amis, n’est-ce pas ?

-         Non, grommela Emerson. Nous retournerons au Caire à la fin de la semaine prochaine. Et en Angleterre en suivant.

-         Où fouillerez-vous la saison prochaine, professeur ? demanda Howard.

-         Je n’en sais encore rien, répondit Emerson d’un ton arrogant. Mais vous le verrez bien.

A l’annonce de Mr Ackroyd au cours du repas, j’avais remarqué que ni Howard Carter, ni Mr Hastings, ne semblaient enthousiasmés à l’idée de repartir aussi vite pour le Caire, sans même une pause pour se remettre de leur voyage aller. Aucun des deux n’avait cependant osé discuter la volonté de Sa Seigneurie, aussi j’envoyai un homme leur prendre des billets pour le train du soir. Connaissant la fantaisie des horaires sur la ligne, les voyageurs décidèrent de se rendre à la gare bien en avance.

Suite à cette décision, les préparatifs de départ s’accélérèrent après le déjeuner. Titillé par la fièvre archéologique, Howard Carter accompagna Emerson pour une rapide visite sur le site, tandis que Mr Hastings montait aider Mr Ackroyd à emballer ses dernières affaires, ainsi que celles des deux défunts. Plusieurs Egyptiens les accompagnèrent pour redescendre ensuite les malles fermées.

Le matin même, Emerson avait ordonné à Feisal, notre ouvrier charpentier, de doubler le cercueil de Miss Ackroyd pour faciliter le voyage, en intercalant aussi une couche de plomb entre les épaisseurs de bois. Daoud et Ahmed se chargeraient d’apporter le lourd catafalque jusqu’à la gare sur la carriole qui avait amené les voyageurs. Ceux-ci suivraient plus tard dans la voiture de la maison, menée par un cocher attitré.

Cyrus choisit d’accompagner Emerson et Howard pour la visite, mais Ramsès déclina l’invitation de son père en marmonnant quelque chose à copier dans les entrepôts. Il s’éclipsa rapidement, suivi comme son ombre par Bastet.

Je n’eus pour ma part rien d’autre à faire que prendre un peu de repos dans la fraîcheur ombrée du salon, tandis que le soleil déclinait doucement.

Tous revinrent à temps pour prendre le thé, que Gargery avait particulièrement soigné pour l’occasion. Un large assortiment de mets roboratifs – scones avec de la crème et de la confiture, sandwichs au concombre et d’autres au fromage, plusieurs pâtisseries dont un quatre-quarts, des biscuits au gingembre et de petits chaussons fourrés aux épices et aux raisins secs – furent servis pour accompagner le breuvage chaud et réconfortant, par les soins d’un maître d’hôtel en habit d’apparat. Je vis que Mr Hastings, fort impressionné, adressait un regard admiratif à Mr Ackroyd. Celui-ci fit honneur au festin sans même réaliser, dans sa simplicité, qu’il en était l’invité d’honneur. Quant à Ramsès, il dévora d’une façon positivement incroyable. Emerson se contenta de lever un sourcil ironique à mon intention, puis il m’enleva des mains l’assiette de sandwichs au concombre que je gardais près de moi – sans m’en rendre compte.

Howard Carter ne pouvait parler d’autre chose que de la stèle de Tetisheri qu’il avait aperçue dans les entrepôts. Il fit plusieurs propositions pour tenter de localiser sa tombe dans la nécropole thébaine, mais je vis que son insistance ennuyait Emerson aussi je m’empressai de faire dévier la conversation.

-         M. Maspero sait-il si M. Amélineau compte revenir en Egypte ? demandai-je. Aurait-il reçu de récentes nouvelles de France ?

-         Mr Maspero est assez troublé actuellement, Mrs Emerson, répondit Howard. Et la France vit une importante crise politique.

-         Vraiment ? dis-je en grignotant délicatement un sandwich. Les Français sont-ils toujours préoccupés par cette affaire de Fachoda ?

-         Non, m’dame, s’empressa de répondre le jeune homme en se penchant en avant. Ils ont une nouvelle affaire bien plus juteuse : Dreyfus !

-         Oh, dis-je en plissant le front. J’en ai entendu parler…

-         N’est-ce pas l’an passé qu’a paru cet article d’un journaliste tendancieux qui a déclenché un scandale ? demanda Emerson d’un ton sarcastique.

-         Exactement, répondit Mr Hastings en jetant un regard froid à Emerson (Ce fonctionnaire compassé ne devait pas avoir un sens de l’humour très développé.) C’est bien l’article d’un nommé Émile Zola qui a provoqué une succession de crises politiques et sociales tout à fait uniques, même pour la France. Le problème a actuellement atteint son paroxysme, et il révèle parfaitement les clivages qui divisent leur Troisième République.

-         C’est à ce point ? s’étonna Cyrus. J’ai quelques intérêts financiers en France, et ils ne semblent pas trop souffrir.

-         C’est une vraie crise politique, Monsieur, continua Hastings en jetant un autre regard froid cette fois en direction de Cyrus (En tant que fidèle insulaire, l’homme ne devait pas davantage apprécier qu’un anglophile, même Américain, souscrive de l’autre côté de la Manche. ) Elle divise les Français en deux camps opposés, les dreyfusards et antidreyfusards.

-         Cette affaire Dreyfus a été le symbole moderne et universel des iniquités que l’on peut accomplir au nom de la raison d’État, s’écria Emerson.

-         Certainement, professeur, s’empressa d’approuver Howard Carter qui connaissait le bouillant caractère d’Emerson. Mais désormais elle suscite de violentes polémiques nationalistes et antisémites qui sont largement diffusées par la presse.

-         Les scribouillards ont une imagination délirante d’un côté ou de l’autre de la Manche , rugit Emerson. Et ils n’hésitent devant rien. J’ai moi-même souvent été soumis aux plus viles attaques…

-         Voyons, Emerson, dis-je calmement. Il n’y a pas de commune mesure. Voici déjà cinq ans que le capitaine Dreyfus a été condamné après avoir été accusé d’avoir livré aux Allemands je ne sais quels documents secrets. Et depuis lors, sa famille tente de prouver son innocence, n’est-ce pas ?

-         Ils y sont parvenu, intervint Mr Hastings, et ils ont même découvert le nom du véritable coupable. Malgré cela, l’État-major a refusé de casser son jugement et l’autre accusé a été acquitté.

-         Les s… ! rugit Emerson en s’empourprant.

-         C’est le plaidoyer dreyfusard publié par Émile Zola qui a rallié de nombreux intellectuels à la cause de la justice, intervint Ramsès que tout le monde regarda avec étonnement.

-         Certes, admit Cyrus, mais il a aussi provoqué des émeutes antisémites.

-         Les conséquences de cette triste affaire transformeront la vie publique française, annonça Mr Hastings d’un air sombre. Ce sera un bouleversement tant politique que militaire, religieux, social, juridique, médiatique, diplomatique et culturel.

-         Comment cela culturel ? demandai-je.

-         Déjà, précisa Ramsès, le terme ‘intellectuel’ vient d’être forgé.

-         Il y a aussi eu création de nouveaux vocables, continua Mr Hastings, comme dreyfusards, dreyfusiens et dreyfusistes – avec des nuances d’ailleurs. Les dreyfusards sont les premiers défenseurs du capitaine. Le terme dreyfusiste désigne ceux qui ont réfléchi au-delà de l’affaire en elle-même afin de remettre en cause la société et, par extension, le fonctionnement de la République. Quant aux dreyfusiens, ils ne sont apparus qu’en décembre dernier. Trouvant que l’affaire compromet par trop la stabilité nationale, ils souhaitent calmer le jeu et réconcilier les adversaires.

-         Je comprends mieux que les Français aient d’autres soucis que Fachoda, soupirai-je.

-         Mais ne vous inquiétez pas Mrs Emerson, affirma Howard Carter avec un sourire confiant. M. Amélineau reviendra certainement à Abydos, comme le ferait tout archéologue soucieux d’un chantier dont il a obtenu la responsabilité.

-         Humph, grommela Emerson.

La conversation nous avait un peu retardé et les voyageurs nous quittèrent juste après le thé, après des adieux aussi brefs que bousculés. Je me retrouvai ensuite à agiter la main en regardant la poussière du chemin qui retombait après le passage de la voiture. Les bagages avaient été emportés plus tôt – en même temps que le cercueil plombé.

Je ne peux pas dire que je regrettais le départ des derniers témoins de cette triste affaire – que j’allais enfin pouvoir oublier définitivement. Nous allions nous retrouver seuls, dans une si agréable intimité, moi-même et mon cher Emerson – et accessoirement Ramsès et Cyrus, il est vrai. J’en soupirai d’aise.

Un dernier petit nuage projetait une ombre légère sur l'éclatante blancheur de mon plaisir : cette explication que j’avais promise à ceux qui restaient. Je savais qu’Emerson avait pratiquement tout compris – sa phrase sibylline : « Il faut donner la priorité aux vivants. » le prouvait assez. Cependant, comme je ne lui avais pas encore rapporté les dernières confidences de Mr Ackroyd, que je ne me décidai toujours pas à nommer comte de Hamilton, les motivations de l’assassin devaient-elles encore échapper à mon cher époux – à moins qu’il ne les ait pressenties ? Emerson est parfois tout à fait remarquable pour un homme et sa sensibilité bien plus affutée qu’il n’y paraît.

En me détournant pour revenir dans le salon, je vis derrière moi les trois hommes qui me dévisageaient fixement. C’était assez gratifiant. Finalement, même cette dernière épreuve aurait un petit côté satisfaisant après tout.

-         Et si nous tenions un petit conseil de guerre ? proposai-je aimablement.

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