22.12.2007

chapitre 10 - fin

La journée avait été fatigante d’une chose à l’autre, et ce ne fut que le soir, après le dîner, que je pus enfin ouvrir le carton de Mr Lemon. Je sélectionnai plusieurs portraits de Cyrus pour les lui remettre le lendemain. Notre vieil ami serait content, l’artiste l’avait plutôt flatté, rendant bien son côté dandy tout en estompant les rides de son visage tanné. Je ne trouvai qu’un seul dessin de moi, telle que j’étais le dernier jour sous la tente en face de lui. Je scrutai avec attention ce visage que je connaissais bien. Avais-je réellement tant d’entêtement dans le menton, tant d’arrogance dans le port ? Je notai aussi ma main crispée sur la poignée de mon ombrelle, la fermeté de ma bouche, les ombres qui hantaient mon regard. Mr Lemon avait parfaitement rendu la tension qui m’habitait ce matin-là. Il y avait ensuite un beau portrait d’Abdullah, le visage grave et sévère, et de très nombreuses esquisses de son fils Selim. La beauté du jeune homme, sa force, son rire, sa joie de vivre éclataient dans chaque trait de dessin. Un dernier portrait était tombé au fond du carton. Je ne reconnus pas le modèle, un beau jeune homme au regard profond. En retournant la feuille, je vis un prénom et une date : Guy, juin 1898.

Lorsque je me retrouvais, bien plus tard, couchée auprès d’Emerson, il me serra contre lui et me dit tendrement dans l’obscurité :

-         Vous avez merveilleusement répondu à toutes les questions, ma chérie. Il y a juste une petite chose que je voudrais ajouter au sujet d’Henry Lemon. Je ne sais trop comment vous l’exprimer mais… – hum – contrairement à ce que croit Vandergelt, il n’a pas eu le cœur brisé au sujet de la jeune femme de son ami.

-         Notre fils n’a pas treize ans, Emerson, dis-je d’une voix calme. Il n’était pas utile d’évoquer devant lui certaines des pulsions qui peuvent atteindre les jeunes gens trop émotifs.

-         Oh, dit Emerson d’une voix étonnée. Ainsi vous le saviez ?

-         J’ai vu les dessins d’Henry Lemon, dis-je. Certains étaient très expressifs. C’était un jeune homme tellement torturé, Emerson, que son beau-frère n’a pas été surpris en apprenant son suicide. J’aurais sans doute pu…

-         Ne soyez pas désolée, Peabody, vous n’auriez rien pu faire. Même vous ne pouvez pas sauver tout le monde.

-         Je le sais bien, Emerson, soupirai-je.

-         Dormez bien, ma chérie.

Les quelques jours suivants furent très agréables. Il y avait longtemps que nous n’avions pas eu l’occasion d’être aussi détendus. Une fois Cyrus Vandergelt retourné à Louxor, Emerson se montra si exubérant que même Abdullah oublia souvent son air grave et compassé pour rire avec nous de sa joyeuse faconde. Je les accompagnai sur le site chaque jour, ma cheville me tiraillait bien un peu le soir mais ces petits tracas ne me retenaient pas de profiter pleinement de notre intimité retrouvée.

Pourtant les fouilles d’Emerson s’avérèrent décevantes. Il avait bien retrouvé l’enceinte annoncée mais le cénotaphe de Tetisheri resta désespérément vide. A la fin de la seconde semaine, Emerson décida enfin de combler le mastaba, bien qu’il nous ait fait demeurer sur place jusqu’à la nuit les derniers jours.

-         Peabody, annonça-t-il avec emphase. Je suis déjà l’homme le plus heureux du monde. Qu’aurais-je eu à faire en réalité d’un cénotaphe rempli de matériel funéraire qui aurait attiré tous les malandrins à la ronde et dont tout le bénéfice serait revenu à ces sac… – hum – satanés Français, je vous le demande ?

-         A mon avis… commençai-je.

-         C’était une formule de pure politesse, ma chère, grinça Emerson, ses yeux saphir lançant des éclairs furieux. Je ne tiens pas du tout à entendre votre avis sur la question. Suis-je ou non le chef de cette expédition ? Un chef temporaire certes, mais néanmoins le seul responsable, aussi… Abdullah ! hurla-t-il en faisant sursauter tout le monde.

-         Mais je suis là, Maître des Imprécations, protesta Abdullah.

-         Je ne veux pas que vous soyez là, grogna Emerson, je veux que vous fassiez refermer ce mastaba. Ramsès ?

-         Oui, Père.

-         Avez-vous pris avec Selim  toutes les photographies nécessaires ?

-         Oui, Père, répondit Ramsès. En fait, c’est Selim qui a pratiquement tout fait, je lui ai seulement servi d’assistant.

Je souris au beau garçon brun qui exhibait ses dents blanches aux côtés de mon fils. Selim n’avait que quelques années de plus que Ramsès dont il avait naguère été le compagnon. Il m’était extrêmement difficile de l’imaginer marié et déjà père de plusieurs enfants.

-         Mon troisième volume de L’Histoire de l’Egypte, pérora Emerson sur le chemin du retour, n’est pas encore terminé mais il débute par les pharaons de la XVIIe dynastie, une période très confuse sur laquelle j’espère jeter une lumière intéressante. Il faudra que je fasse de nouvelles fouilles à Thèbes pour approfondir…

-         J’ai reçu une lettre de Nefret, coupai-je sans beaucoup d’à propos. Elle se plaint vraiment que nous tardions tant à rentrer en Angleterre.

-         Oh, dit Emerson avec un sourire attendri. La chère petite ! Très bien, ma chérie. Préparez les bagages. Nous rentrons au Caire dès demain.

Vu que les bagages étaient déjà fermés depuis plusieurs jours, Emerson s’étonna beaucoup de me voir si peu occupée à mes préparatifs le lendemain. Le seul incident notable de la journée fut le dernier méfait d’Anubis. Tandis que je me penchai sous le lit pour tenter de récupérer certaines affaires qu’Emerson avait fait rouler le matin même, le chat se mit à jouer avec des feuillets froissés sous mon bureau, des listes désormais inutiles que j’avais laissées à terre. Quand je voulus me retourner pour voir à quoi correspondait le bruit que j’entendais, je me cognai brutalement la tête sur l’angle du sommier. Vu que j’étais seule – ou du moins qu’Anubis ne risquait pas de répéter mon manquement flagrant à la bonne éducation – je me laissai aller à proférer quelques violents jurons du répertoire d’Emerson. (Il avait raison, l’exercice aidait bien à se détendre.) Malheureusement, Anubis se vexa de mes éclats de voix, sauta sur le bureau pour s’échapper par la fenêtre et  renversa une lampe qui enflamma le dossier contenant les dessins de Mr Lemon. Bien que j’aie réagi le plus rapidement possible en versant tout le contenu de mon pot à eau sur les flammes – ce qui fit détaler encore plus vite le félin furieux – les dessins s’en trouvèrent irrémédiablement détruits. Je contemplai avec un détachement fataliste leur masse noircie et inondée quand Emerson entra en trombe dans la chambre, attiré par le bruit. Il s’émut quelque peu de me trouver dans un tel état – et nous eûmes un agréable petit intermède.

Après des adieux émus à Faroudja, Omar et leur fils, puis aux employés des écuries, nous reprîmes la route que nous avions suivie quelques semaines plus tôt. A peine embarqué dans le train – qui fut exceptionnellement à l’heure – Gargery commença à se plaindre qu’il n’aimait pas ce moyen de transport aussi je lui tendis un verre de thé chaud largement dosé de laudanum. Il s’endormit peu après, la tête appuyée contre la fenêtre.

-         Après nos dernières mésaventures, remarqua Emerson, j’aurais cru que vous seriez dégoutée à vie d’utiliser du laudanum, Peabody.

-         Utilisé à bon escient, c’est un remède parfaitement efficace, Emerson, dis-je d’une voix posée. Nous aurons ainsi un voyage agréable et Gargery pourra – hum – bien se reposer.

-         Où en êtres-vous de votre transcription des mystères d’Osiris, Mère ? intervint Ramsès avec tact.

-         J’en ai terminé, je crois, répondis-je d’un air satisfait. Quelle légende passionnante ! En guise de conclusion, j’ai évoqué la grande fête d’Abydos qui célébrait chaque année le retour à la  vie du dieu. On y mimait son meurtre et aussi la lutte entre les partisans d’Horus et Seth. En quelque sorte, dis-je plaisamment, ce furent peut-être les premières représentations théâtrales au monde.

-         Vous avez beaucoup d’imagination, ma chère, ricana Emerson.

-         Mais enfin, protestai-je, n’est-ce pas vous qui disiez que les scènes visibles dans les sanctuaires du temple de Sethi Ier détaillaient ce rituel ?

-         Bien que cela ne soit pas leur but premier, admit Emerson en se frottant le menton, elles sont certainement d’une importance capitale pour la compréhension de ce culte au Nouvel Empire. Ces grandes fêtes, où étaient effectivement évoquées les différentes étapes du mythe osirien, étaient célébrées au début de la saison de l’inondation. La statue du dieu, en tenue d’apparat, était transportée dans la barque divine, la Nechemet , jusqu’à Poqer, après la veillée funèbre commémorant la mort du dieu. Là, il recevait la couronne de triomphe avant de revenir au grand temple.

-         La foule participait volontiers à ces manifestations que l’on qualifiait parfois de mystères osiriens, précisa Ramsès.

-         Cela ferait un titre approprié pour les mystères qui nous ont troublés cette année à Abydos, dis-je pensivement.

-         Ne dites pas d’inepties, Peabody, remarqua aimablement Emerson.

Ce fut avec un immense plaisir que je retrouvai le Caire, ses rues animées, ses magasins, sa population bruyante. C’était l’Egypte telle que je l’aimais, et je m’apprêtais à la quitter pour de longs mois. Le lendemain de notre retour, à ma demande insistante, Emerson accepta une promenade dans le vieux Caire, le plus ancien quartier de la ville. Nous partîmes pour quelques achats au Khan el Khalili, encadré au sud par la rue d’al Azhar et à l’ouest par le marché de Muski. Le souk de Khan el Khalili avait été établi depuis 1382 au cœur de la ville fatimide. Tout comme le marché al Muski, il comportait les ateliers d’artisanat les plus importants du Caire. Nous y allâmes en passant par la porte Zuwayla à l’ouest des jardins d’Ezbekieh et errâmes longuement dans ces passages et ruelles remplis d’artisans, d’orfèvres, de vendeurs de parfums et d’épices. Tandis qu’Emerson discourait avec plusieurs connaissances devant un café, j’achetai divers articles et cadeaux pour notre famille en Angleterre. Depuis que nous avions quitté l’hôtel Shepheard, je ne savais pas où avait filé Ramsès.

Au cours de notre dernière nuit au Caire, je fis un rêve étrange. Sous la forme d’un faucon, je me trouvai à survoler la région thébaine, le cœur battant de façon précipitée. C’est à Thèbes en réalité que réside la plus haute expression de l’art égyptien antique. C’est à Thèbes que se traduisit en poèmes de pierre l’essentiel du patrimoine architectural et triomphal que se transmirent héréditairement les vieux Pharaons les uns après les autres. Depuis les Rois les plus reculés jusqu’aux contemporains des Grecs, tous rivalisèrent à Thèbes d’effort et de dépenses afin de bâtir pour l’éternité leurs temples et leurs tombeaux, tout fut taillé à Thèbes dans le colossal. Bien que l’Egypte entière ait souffert durant des siècles pour ces délires somptueux, des siècles d’abandon et de pillage n’ont pas suffi pour en faire disparaître les merveilleux vestiges. Dans mon rêve, je soupirai d’aise : j’étais revenue à Thèbes, j’étais de retour chez moi…       

                   F I N

Les commentaires sont fermés.