21.12.2007
chapitre 9 - suite 2
Ah ! pensai-je. Elle se réserve le beau rôle de la consolatrice. Fort heureusement, nous n’en étions plus au temps où l’on coupait la tête des annonciateurs de mauvaises nouvelles. De toutes les façons, je souhaitais me trouver seule avec Mr Ackroyd aussi j’acquiesçai sans me faire prier. Miss Badern disparut dans sa chambre où je l’entendis parler avec Honoria.
J’attendis qu’elles en ressortent avant de m’avancer jusque dans l’infirmerie.
Mr James Ackroyd était habillé et assis dans un fauteuil, près de la fenêtre. Il fit mine de se lever à ma vue mais je tendis aussitôt la main pour l’en empêcher. Je boitillai jusqu’au second fauteuil installé en face du sien – et qui n’était pas là la veille – et m’installai sans plus attendre.
- Ne bougez pas, dis-je en lui tapotant la main. Vous avez l’air plus reposé mais il ne faut pas encore présumer de vos forces.
- Je me sens si parfaitement inutile, Mrs Emerson, dit Mr Ackroyd en regardant au dehors. Le professeur a déjà dû se rendre sur le site avec les autres, n’est-ce pas ? Je présume qu’Henry les aura accompagnés. Je ne l’ai pas encore revu – ni hier soir, ni ce matin.
Il m’était impossible de tergiverser davantage. Lorsque je lui appris la triste nouvelle, avec toute la compassion voulue, Mr Ackroyd eut une réaction fort digne. Après un temps d’incrédulité, puis un recul d’horreur, il se cacha les yeux dans sa main et resta un moment immobile. Je respectai son silence.
Lorsqu’il releva la tête, il avait retrouvé son sang-froid, comme tout Britannique qui se respecte, mais je lus clairement le chagrin inscrit sur son visage. Je n’eus rien d’autre à faire qu’à rester attentive à ses côtés tandis qu’il dévidait, d’une voix basse et un peu éteinte, une douloureuse affaire familiale. Sans même que je les lui demande, il m’offrit ainsi toutes les réponses aux questions que je me posais.
Je le quittai lorsque Miss Badern revint, et je vis son visage pâle s’éclairer à la vue de l’infirmière. La jeune fille n’entra pas à sa suite, mais je l’entendis remuer dans la chambre adjacente tandis que je revenais sur mes pas, songeuse.
La journée s’écoula fort lentement. Ayant fini de compléter mes fiches, j’attendais de plus en plus impatiemment le retour d’Emerson. Il revint plus tard que je ne l’avais pensé et nous n’eûmes pas le temps de parler avant de nous rendre ensemble au cimetière. Cyrus s’était excusé, ce que je comprenais, mais Ramsès tint à nous accompagner.
Le cimetière était aussi calme et désert que lors des funérailles de Mr Beresford, quelques semaines auparavant. Le même petit prêtre chenu nous attendait et il nous salua comme de vieilles connaissances. Le service fut rapide et lugubre. Il était difficile de savoir comment prier sur la dépouille d’un pêcheur coupable de crimes affreux – aussi bien contre l’un de ses parents que contre lui-même. Le prêtre copte, fort heureusement, n’était pas au courant de tous les détails.
Tandis que deux Egyptiens – Etaient-ce les mêmes que la fois précédente ? Il ne me semblait pas les reconnaître – s’occupaient de remplir la fosse, creusée sous l’ombre rare d’un vieux sycomore, je songeais tristement que Mr Lemon qui avait si peu aimé le soleil ne devait guère apprécier le lieu de son dernier repos. Mr Ackroyd n’avait pas semblé trouver nécessaires les frais de rapatriement du corps de son beau-frère vers la lointaine Angleterre, aussi je fis simplement le vœu que l’âme inquiète du pauvre jeune homme trouve enfin la paix.
Je n’avais pas encore eu l’occasion de parler à Emerson de ce que j’avais appris le matin même, aussi je lui annonçai que nous tiendrions un conseil de guerre dans la soirée avant le dîner. Il acquiesça aimablement, mais je voyais bien qu’il pensait à autre chose.
- Qu’avez-vous découvert aujourd’hui sur le site, Emerson, pour être aussi préoccupé ? demandai-je en arrivant au caravansérail.
- Juste une autre inscription, Peabody, grommela-t-il tout en m’emportant dans l’escalier. Elle vous aurait plu, d’ailleurs !
- Vraiment ? m’étonnai-je. Pourquoi cela ?
- Parce qu’il s’agissait d’une liste d’offrandes en vue d’obtenir les faveurs d’Osiris. Et savez-vous en quoi consistaient ces offrandes ?
- Les bijoux de Tetisheri ? proposai-je.
- Vous n’êtes pas drôle du tout, Amelia, grogna mon tendre époux. Non, c’était plutôt de l’ail, des poireaux, des fèves et des lentilles.
- Etes-vous sérieux ? demandai-je en ouvrant de grands yeux.
- Toujours quand il s’agit d’archéologie, ma chérie, grimaça Emerson ravi de ma réaction – tout en me posant à terre dans ma chambre. Bien, il est vrai que la liste comportait aussi des huiles de sésame et de ricin.
- Oh, Emerson, dis-je très intéressée. Les médecins antiques devaient déjà savoir que cette huile est purgative, qu’elle fait pousser les cheveux et calme aussi certaines maladies de la peau.
- Les médecins d’alors le savaient peut-être, grommela Emerson, mais je vous rappelle que vous-même n’êtes pas médecin, ma chérie, quoi que vous en croyiez. Crénom ! Allez-vous enfin me laisser parler ?
- Je vous en prie, mon cher Emerson.
- La liste d’offrandes comportait ensuite des arbres, ce qui est assez surprenant, n’est-ce pas ? continua Emerson. Ramsès a recopié les inscriptions toute la journée. J’ai reconnu les principaux noms et le sycomore (nehet) venait en tête de liste…
- C’est vraiment l’arbre égyptien par excellence, approuvai-je. Il pousse dans tous les villages, aux carrefours des routes et même aux bords du désert du moment que ses racines peuvent atteindre la nappe d’eau souterraine.
- Humph, éructa Emerson. Si vous continuez, je demande le divorce, Peabody. Il y avait aussi des palmiers dattier et des palmiers doum. C’est curieux d’ailleurs, je pensais qu’on ne trouvait ces derniers qu’à partir de Thèbes. Emerson se frotta le menton du doigt puis continua : Il y a aussi le grenadier – qui a été introduit en Égypte au début de la XVIIIe dynastie. Je l’ai déjà vu dans le jardin de Thoutmosis III qui est reproduit dans le grand temple d’Amon à Karnak. Quoi d’autre ? Ah ! Le moringa qui fournissait une huile appréciée des parfumeurs et des médecins.
- Et pas d’olivier ? demandai-je.
- Non, précisa aussitôt Emerson, l’olivier (djede) n’est pas mentionné avant le Nouvel Empire. Bien sûr, il s’est ensuite facilement acclimaté en Égypte, et Théophraste décrit une forêt d’oliviers dans la région thébaine. D’après Strabon, c’étaient les oliviers du Fayoum qui donnaient les meilleurs fruits tandis que l’acacia seyal fournissait un bois de bonne qualité aux charpentiers et aux constructeurs de barques. Il y avait aussi le térébinthe, dont la résine (sonté), servait à encenser les dieux et les morts. Il poussait dans les oasis et dans le désert à l’est de Memphis.
- Ça suffit, Emerson, dis-je en levant la main. Je vais tout mélanger.
Emerson m’embrassa, puis il me laissa afin de vérifier le dépôt dans les entrepôts des quelques découvertes de la journée.
La ronde des arbres qu’il venait de me réciter continuait à tourner dans ma tête : ‘sycomore, palmier dattier, palmier doum, grenadier, moringa, olivier, acacia, térébinthe’… Je n’arrivais pas à mettre le doigt sur ce qui me chiffonnait dans cette antienne mais je devins de plus en plus nerveuse. Tout à coup, je n’y tins plus. J’eus beau appeler Emerson ou Ramsès, aucun d’eux ne répondis. Je pris fermement mon ombrelle et me lançai seule, à pas lents, dans le couloir jusqu’à la chambre de Mr Lemon. Je dus prendre sur moi avant de pousser la porte, mais Faroudja avait passé la journée à nettoyer. La pièce ne sentait plus ni la poudre ni le sang mais le désinfectant et la lessive. Je soupirai, rassurée. Je m’avançai jusqu’aux toiles de Mr Lemon appuyées contre le mur. L’un des cadres cachait une grande toile dont seul le sommet dépassait. C’était son souvenir qui m’avait attirée jusqu’ici. Je déplaçai la toile tournée – l’une des stèles des entrepôts – et regardai le tableau que je n’avais fait qu’apercevoir la veille. C’était un énorme jacaranda – un arbre qu’Emerson n’avait pas signalé dans sa liste et pourtant l’un des arbres les plus superbes d’Egypte avec ses fleurs bleu lavande en forme de petites trompettes. Mr Lemon avait peint celui qui trônait devant ma fenêtre dans les jardins de l’hôtel Shepheard. Lorsque je compris ce que cela signifiait, je sus de façon certaine qui était mon assassin et quels avaient été ses motifs – mais je réalisai aussi qui risquait fort d’être sa prochaine victime. Je poussai une plainte horrifiée.
- Peabody ! hurla à tue-tête Emerson dans le couloir.
- Je suis là, m’écriai-je faiblement.
Je boitillai jusqu’à la porte pour regarder à l’extérieur. Je n’avais pas eu l’impression que ma voix avait porté mais je vis avec soulagement Emerson qui accourait vers moi. Il m’empoigna et me serra contre lui avec violence.
- Comment osez-vous disparaître ainsi ? rugit-il à mon oreille.
- Mère ? demanda Ramsès qui arrivait (également en courant) en haut des marches. Vous n’avez rien ? Que se passe-t-il ?
Emerson m’avait relâchée en entendant son fils. Il me dévisagea avec férocité mais j’avais repris mes esprits et mon anxiété m’était revenue.
- Ramsès, dis-je d’une voix hachée par l’émotion. Redescendez immédiatement ! Allez à l’infirmerie voir si elle va bien… Vite !
Mon fils me jeta un regard appuyé mais obtempéra. Il n’avait pas encore atteint le bas des escaliers quand un hurlement aigu retentit au rez de chaussée.
- Oh, mon Dieu, dis-je en chancelant. Il est trop tard ! Emerson…
- Oui, ma chérie, répondit mon époux en m’enlevant dans ses bras. Je vous emmène.
Tandis qu’il dévalait les marches, je savourai malgré moi la sécurité de ses bras puissants, de son étreinte fidèle et du battement lent de son cœur contre mon oreille. Cela apaisa légèrement l’horrible sentiment de fatalité que je ressentais. Lorsqu’Emerson s’arrêta, je savais que nous n’étions pas encore arrivés à l’infirmerie. Je rouvris les yeux – je n’avais même pas eu le sentiment de les avoir tenus fermés. Ramsès était revenu sur ses pas, et il me regardait fixement.
- Vous aviez raison de craindre un nouveau drame, Mère, dit mon fils d’une voix atone. Elle est morte.
La douleur et la colère me laissèrent sans voix. Emerson avança d’un pas ferme le long du couloir. Je vis Mr Ackroyd sortir de l’infirmerie et entrer dans la chambre adjacente. Je vis aussi Miss Badern le suivre en se tordant les mains. Emerson dut sentir que je me raidissais car il me jeta un regard étrange.
Dans la chambre de Miss Badern, Honoria Ackroyd gisait sur le lit qui avait été celui de l’infirmière. Elle était tout habillée, les bras soigneusement allongés le long du corps, bien coiffée, un léger sourire aux lèvres, aussi pâle et diaphane qu’elle l’avait toujours été. Elle avait les yeux clos. Ses longs cils foncés et fournis tranchaient sur sa physionomie de blonde. Je n’eus pas besoin de m’approcher pour savoir qu’il était trop tard. Elle était bel et bien morte.
Emerson me remit sur mes pieds à côté du lit. D’une main tremblante, j’effleurai la joue déjà froide de la défunte, puis me penchai sur le verre à son chevet. Il était vide mais une curieuse odeur s’en échappait. De la mélisse, pensai-je, avec peut-être aussi de la sauge et de la lavande…
- C’est certainement un accident, gémit Miss Badern dans mon dos. La pauvre petite aura voulu dormir et elle se sera trompée dans les doses à utiliser. Je ne sais comment elle a mis la main sur un flacon de laudanum, mais il y avait une bouteille vide sous son oreiller.
- Qu’y avait-il dans ce verre, Miss Badern ? demandai-je.
- De ‘l’eau de Mélisse des Carmes Boyer’, répondit-elle en s’animant d’une très légère rougeur. Je vous assure que c’est parfaitement inoffensif ! C’est un produit français dont j’use depuis plusieurs années. Il se dilue dans de l’eau fraîche, ou dans une infusion chaude, ou même se boit pur sur un sucre. C’est un tonique très efficace pour les… – hum – petits maux du quotidien.
M’écartant du lit sur lequel se penchait le père de la jeune fille, j’attirai Miss Badern jusque dans le couloir.
- Savez-vous quelles plantes contient ce produit ? demandai-je à voix basse.
- Il y a quatorze plantes et neuf épices, répondit l’infirmière un peu interloquée. De la mélisse, bien entendu, mais aussi du thym, de la coriandre, du clou de girofle, de la camomille. J’avoue que je n’ai plus toute la liste en tête.
- Pourquoi Miss Ackroyd en a-t-elle bu ? demandai-je tout en regardant l’infirmière dans les yeux.
- C’est moi qui le lui ai donné, répondit-elle en s’agitant sous mon regard. Honoria est venue voir son père durant l’après-midi, ils ont parlé. Lorsque Ja… Hum – Lorsque Mr Ackroyd a évoqué la mort de Mr Lemon, Honoria a été prise d’une brutale crise de larmes. Elle a crié qu’ils n’auraient jamais dû venir en Egypte, que ce pays était horrible… Elle devenait presque hystérique, Mrs Emerson, aussi j’ai été chercher mon tonique pour la calmer et la réconforter.
- Vous avez mis votre tonique dans ce verre d’eau ? demandai-je.
- Non. Enfin… oui, répondit-elle en réfléchissant. Je voulais d’abord lui administrer quelques gouttes sur un sucre – ce qui la posologie à effet le plus rapide, mais en rentrant dans la réserve à linge – c’est là que j’ai installé pour moi-même une couchette provisoire – Où en étais-je ? J’étais venue chercher le tonique qui était à côté de mon lit, et j’ai vu mon verre déjà préparé, aussi j’ai paré au plus pressé.
- Saviez-vous que Miss Ackroyd usait de laudanum ? demandai-je encore.
- Non, répondit Miss Badern en se tordant à nouveau les mains, mais les flacons sont relativement faciles d’accès. J’aurais dû les mettre sous clef, gémit-elle. Comment Mr Ackroyd va-t-il me pardonner une négligence aussi criminelle ?
- Je crois que Mr Ackroyd vous pardonnera tout, dis-je en me retournant pour regarder la forme effondrée près du lit. Il a besoin de vous. Vous devriez sans doute le raccompagner jusqu’à l’infirmerie.
Tandis qu’elle se dirigeait vers le père endeuillé et l’aidait à se redresser, je vis revenir Ramsès accompagné de plusieurs de nos hommes. Une fois Mr Ackroyd sorti, Emerson enveloppa le corps de la jeune fille dans le couvre-lit, puis il le déposa sur la civière que les hommes avaient apportée et le sinistre cortège s’éloigna dans un silence catastrophé. Emerson ne les suivit pas, mais il vint se planter devant moi.
- Comment vous sentez-vous, Peabody ? demanda-t-il d’une voix inquiète. Vous êtes blanche comme un linge.
- C’est fini cette fois, Emerson, dis-je en le fixant d’un air un peu égaré. Pourtant la vérité ne pourra pas être divulguée.
- Je sais, ma chérie, grimaça-t-il. Il faut donne la priorité aux vivants. Mais pour le moment, c’est à vous seule que je veux penser. Que diriez-vous d’un petit dîner en tête à tête dans notre chambre ?
- Oh, Emerson, quelle merveilleuse idée, dis-je en souriant faiblement. Oui, je vous remercie. Je n’aurais pas le courage d’affronter une explication avant une bonne nuit de sommeil.
La plupart des hommes peuvent avoir une certaine utilité en cas de crise. La difficulté est de les convaincre que la situation a atteint ce point crucial. Emerson fut parfait et s’occupa de tout. Tout d’abord, il me remonta dans la chambre et m’aida à me mettre à l’aise avant de me laisser devant ma coiffeuse ; puis il redescendit s’occuper du repas. Je ne sus jamais comment il justifia notre désertion auprès de Ramsès et Cyrus – à mon avis, il ne justifia rien du tout et se contenta de leur ordonner de dîner seuls avant d’aller réclamer aux cuisines un plateau pour deux.
J’étais moralement épuisée. J’appréciai donc pleinement le confort douillet de cette dinette inattendue avec celui qui était le plus cher à mon cœur, mais mon appétit ne fut guère au rendez-vous. J’avalai avec difficulté la moitié de mon bol de soupe, avant de reposer ma cuillère.
- Je vous ai aussi apporté un whisky soda, Peabody, proposa Emerson. Vous avez besoin de vous réconforter.
- Excellente idée, dis-je en prenant le verre qu’il me tendait.
Dès la première gorgée du liquide ambré, les vertus curatives de cette réconfortante boisson commencèrent à dissiper mon malaise et à me réchauffer. Cependant, peu après, je me sentis aussi envahie d’une somnolence suspecte.
- Emerson ! protestai-je. Vous avez mis du laudanum dans ce verre ! Comment osez-vous ? Après ce qui est arrivé à Miss Ackroyd, c’est bien l’idée la plus saugrenue que…
Mais l’opiacé faisait déjà effet et ma protestation ne porta pas autant que je l’aurais souhaité. Je sentis un bras ferme m’allonger sur mon oreiller.
- Vous avez besoin de sommeil, mon amour, murmura une voix tout près de moi. Ce n’est pas la première fois que j’utilise vos produits. Ne vous inquiétez pas…
Je m’inquiétais malgré tout. Emerson savait-il doser les gouttes ? Si ce n’était pas le cas, je me promettais bien que mon fantôme le hanterait jusqu’à la fin des temps !
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18:05 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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