30.11.2007
chapitre 3 - fin
Mes pensées se reportèrent sur notre avenir professionnel qui restait incertain – et du même coup ouvert à tant de possibilités.
Cette première journée passée sur le site avait été certes écourtée mais je savais déjà qu’Abydos ne ferait jamais partie de mes préférences. Il n’y avait aucune pyramide digne de ce nom ! Je craignais cependant qu’Emerson ne soit fortement tenté d’y rester. Si le cher homme était un archéologue complet, je le savais tout particulièrement passionné par les temples. J’avais noté son allusion à ceux qui restaient à désensabler. Nom d’un chien, pensai-je, si nous nous installions dans ce coin désert, aucune vie sociale ne serait jamais possible. Devais-je déjà faire part de mes restrictions à Emerson ? Je décidai d’attendre. M. Amélineau avait toujours son firman et il n’était pas du tout certain que son départ soit définitif.
A chaque jour suffit sa peine, décidai-je en me séchant vigoureusement pendant qu’Emerson cherchait en vain une chemise propre. Pour l’instant, j’avais un assassin à démasquer.
Miss Badern nous attendait en bas de l’escalier, le visage tragique :
- Professeur, dit-elle d’une voix hachée. Les entrepôts ont été vandalisés.
Il est impossible de décrire l’impact qu’eut cette annonce sur Emerson. Il resta d’abord un pied en l’air, comme figé, puis poussa un rugissement furieux et s’engouffra à travers la cour en hurlant le nom d’Abdullah.
Emerson n’est jamais plus à son avantage que lorsqu’il est en colère. Je savais sans même le voir qu’il arborait ses grandes dents blanches et carrées dans un rictus dément, que ses yeux d’un bleu saphir étincelaient comme des pierres précieuses traversées de lueurs de feu et que son noble visage s’était empourpré d’une teinte seyante, mais pour l’instant je ne distinguais de lui qu’un dos où gonflaient des muscles. Muette d’admiration devant sa splendide silhouette lancée à pleine vitesse (et aussi dans l’incapacité de me faire entendre à cause de ses hurlements) je me contentai donc de courir derrière lui.
Abdullah est notre raïs depuis de nombreuses années et l’affection que je lui vouais s’était encore intensifiée après l’aide qu’il m’avait apportée les mois précédents. Il avait toute ma confiance tant au niveau humain que professionnel – et celle d’Emerson également. Lui et les membres de sa famille avaient été formés aux méthodes scientifiques par Emerson. C’étaient devenu des assistants indispensables mais aussi des amis. Aux cris d’Emerson, il accourut, aussi vite que sa dignité le lui permettait, suivi de plusieurs autres hommes. Je reconnus Selim et Daoud dont la taille de géant rendait l’identification facile.
Emerson s’agitait déjà devant la porte des entrepôts, fermée à clef.
- Où diable est… s’écria-t-il en se retournant.
- Je vous ouvre, professeur, dit Miss Badern tout essoufflée.
Nous entrâmes dans une première salle qui sentait le bois brut et la colle. De nombreuses planches de toutes tailles étaient alignées contre les murs. Une grande table montée sur tréteaux se trouvait au centre de la pièce. C’était là que le corps du pauvre Mr Beresford avait été exposé dans l’attente de sa dernière demeure. Cette antichambre servait en fait à confectionner les caisses en bois pour protéger et/ou faire voyager les objets archéologiques découverts et le cercueil y avait également été fabriqué. C’était là que je m’étais rendue le premier jour, pour inspecter le corps, mais je n’avais pas été plus loin.
Miss Badern ouvrait déjà une porte au fond qui donnait sur une seconde salle. Je la suivis, et tous les autres également. Je vis que Ramsès et Bastet faisaient – bien entendu – partie de l’assistance. Mr Ackroyd et Cyrus également, mais Mr Lemon et sa nièce n’étaient nulle part en vue.
La grande salle où nous nous trouvions était encombrée d’une armoire et de hautes étagères, remplies de pierres, de stèles et d’objets répertoriés par des numéros et des signes. Il y avait également une table au centre de la salle, avec divers outils posés dessus, ainsi que du papier, des crayons et plusieurs lampes. Une grande fenêtre barreaudée permettait à la lumière du jour d’entrer. Un certain désordre régnait sur la table mais il semblait plutôt résulter d’un travail interrompu que d’un vandalisme quelconque. Emerson était manifestement arrivé à la même conclusion.
- Crénom ! dit-il. Je ne vois pas…
- Par là, professeur, dit Miss Baden en contournant la grande armoire.
Dans le recoin ainsi formé, une petite table et un buffet créait un petit bureau où l’intrusion était manifeste. Le buffet béait, grand ouvert, ses portes quasiment arrachées et des documents étaient éparpillés par terre. A leur vue, Miss Badern poussa un long gémissement :
- C’est mon bureau ! s’écria-t-elle. Ce sont mes papiers ! Mais je ne comprends pas, il n’y a là rien de précieux. M. Amélineau a déjà emporté les principaux registres et ses propres carnets. Ce ne sont que mes notes, mes brouillons et mes fiches pour ce qui reste dans la pièce d’à côté.
- Manque-t-il quelque chose ? demanda Emerson, désormais beaucoup plus calme en sachant que les précieuses antiquités dont il était responsable n’avaient pas souffert.
- Comment le savoir ? gémit à nouveau la demoiselle éplorée en se baissant pour ramasser les liasses. Il va me falloir tout reclasser.
Nous étions beaucoup trop nombreux autour d’elle pour lui laisser la place de ranger, aussi nous reculâmes tous jusqu’à la grande salle.
Je regardai autour de moi les objets alignés sur les étagères. L’essentiel des découvertes semblait de nature minérale, avec un grand nombre des stèles. Sans doute leur poids avait-il empêché le Français de toutes les emporter. Je pensai que les plus petits objets devaient être dans l’armoire. Je m’en approchai subrepticement, mais elle était fermée à clef. Emerson s’était arrêté devant un sarcophage et une momie au fond de la salle, à coté d’un pyramidion inachevé dont une seule face était gravée.
- Un particulier, dit Emerson. De la XVIIIe ou XIXe dynastie.
- D’après la perruque et les plis du vêtement, ajouta Ramsès qui examinait le pyramidion, c’était entre Akhenaton et Sethi 1er.
- Il y a là un intéressant fragment de terre cuite, dit Cyrus planté devant une autre étagère.
- Il vient d’une tombe royale thinite, dit Emerson, celle du roi Den.
- On distingue aussi son nom d’Horus, ajouta Ramsès.
- Emerson ! rappelai-je d’une voix forte.
- Humph, grommela-t-il. Oui, Peabody, nous ferons l’inventaire en détail plus tard. Abdullah ! cria-t-il soudain, faisant sursauter tout le monde.
- Mais je suis là, Maître des Imprécations, répondit Abdullah derrière lui.
- Je vois bien que vous êtes là, grogna Emerson avec une parfaite mauvaise foi. Qui donc montait la garde cette nuit devant la porte ?
- Hassan et Ali, répondit Abdullah.
- Allez les chercher.
Un bref interrogatoire des deux hommes confirma ce que j’avais pensé dès le début. Personne n’était entré, et ils n’avaient pas quitté leur poste. Nous vérifiâmes rapidement auprès de ceux qui avaient pris la relève, puis de ceux qui les avaient précédés. La réponse fut identique.
Le voleur – si voleur il y avait – venait de la maison.
L’heure du thé était largement dépassée quand nous nous retrouvâmes tous dans la salle commune autour d’une tasse de ce réconfortant breuvage. Emerson avait voulu voir toute l’équipe réunie, les domestiques devant être interrogés plus tard. Cependant, la plupart ne logeait pas dans la maison, sauf le cuisinier et sa vieille épouse qui étaient employés depuis plusieurs années ainsi que Miss Badern nous l’avait indiqué. Leur âge et leur presque surdité rendaient leur témoignage assez peu fiable.
Gargery s’affairait à poser des assiettes de gâteaux et de sandwiches sur la table mais je voyais bien qu’il frétillait d’impatience devant toute cette agitation.
Les deux chats étaient également présents. Anubis avait fini par surmonter sa vexation et affichait désormais une attitude prudente en présence de Bastet, il ne s’en approchait jamais, lui cédant le passage dès qu’elle avançait. Quant à elle, son allure hautaine indiquait clairement une trêve négociée.
Emerson avala d’un trait sa tasse, la reposa violemment sur le plateau – faisant sursauter tout le monde – et s’écria :
- Bien ! Tout le monde est là, aussi nous allons pouvoir régler cette affaire rapidement. Miss Badern…
- Mon Dieu, hoqueta-t-elle en fondant en larmes, ce qui rendit Emerson muet d’horreur.
- Allons, allons, intervins-je en lui tapotant gentiment la main. Personne ne vous accuse de rien, voyons. Le professeur (Je jetai un regard sévère vers Emerson) voulait simplement savoir qui avait les clefs des entrepôts.
- Mais il n’y a plus que moi, dit-elle en relevant son visage noyé de pleurs. M. Amélineau les avait aussi, bien entendu, mais je pense qu’il a emporté son trousseau. En fait, je n’en sais rien, ajouta-t-elle ingénument.
- Ce sont des clefs imposantes mais relativement simples, dit Ramsès qui les avait prises en main. Il ne doit pas être difficile de prendre un moulage en cire et de les faire refaire.
- Mais qui aurait eu le temps matériel d’agir ainsi ? s’insurgea Emerson.
- Miss Badern, repris-je, quand êtes-vous entrée dans votre bureau pour la dernière fois ?
- Juste avant le thé, répondit-elle, c’est à ce moment-là que j’ai…
- Oui, bien entendu, coupai-je en retenant un soupir, mais je m’intéressais plutôt au dernier moment où vous aviez vu votre bureau en bon ordre.
- Oh. Excusez-moi, je n’avais pas… Hum – Le soir de l’arrivée de Mr Ackroyd et de sa famille, je suis repassée y chercher mon mouchoir que j’avais oublié. Mais le lendemain, Anthony était mort et j’ai aidé à transporter son corps dans la salle des caisses. (Elle réfléchit.) Non, je ne suis pas entrée plus avant. Ensuite, il y a eu beaucoup à faire…
- C’est certain, dis-je pour la rassurer. Bien, l’intrusion a donc eu lieu soit cette nuit-même, soit la précédente.
- Comme d’habitude, vous sautez trop vite aux conclusions, Peabody, grogna Emerson. Nous étions tous à ce fichu cimetière ce matin, aussi n’importe qui pouvait forcer la porte pendant ce temps.
- Pas du tout, Emerson, sinon les gardes auraient vu entrer un étranger.
- Sauf si l’intrus était déjà dans la place, dit Ramsès.
- Mais enfin, Ramsès, comme votre père vient de le dire…
- Excusez-moi, Mère, coupa mon fils, mais vous conviendrez bien que Mr Milton-Court n’a pas assisté aux funérailles.
- Milton-Court ? dit Cyrus d’un ton outré, mais il est de la police !
- Vraiment, ronronna Emerson. Et qui l’a vérifié ?
Il y eu un moment de silence. Personne ne pouvait contredire cette assertion logique – et je m’en voulais beaucoup de ne pas y avoir songé la première. Emerson envoya aussitôt un homme au bureau du télégraphe avec un message à Carter lui demandant – lui ordonnant en fait – de procéder à des vérifications.
Rien ne pouvant être fait de plus, Emerson retourna avec Cyrus et Ramsès faire une visite approfondie des entrepôts. Mr Ackroyd les suivit. Mr Lemon s’éclipsa et je restai dans la salle commune avec Miss Badern et Miss Honoria.
Si la première continuait à avoir les yeux gonflés de larmes, l’air détaché de la seconde démontrait manifestement qu’elle n’était pas concernée par nos récents tracas.
- Comment comptez-vous occuper votre temps libre, Miss Ackroyd ? demandai-je. Il y a peu de visites intéressantes à faire par ici.
- C’est sans importance, répondit-elle de sa voix chantante. Mon père a promis de m’emmener quelques jours à Louxor à la fin du mois.
- Vous pourriez aider Miss Badern à ranger ses papiers, proposai-je.
- Certainement, dit-elle en esquissant un vague sourire.
- Aviez-vous des passe-temps particuliers en Angleterre ? insistai-je.
- Oh, rien dont je ne puisse me passer, dit-elle (et cette fois son ton s’était un peu durci.) Nous ne sommes pas très riches, voyez-vous, aussi mes principales occupations consistaient à faire tourner la maison. Je devais ainsi régler les factures, m’occuper du jardin et… – soigner ma mère, ajouta-t-elle dans un souffle.
- Je suis désolée, dis-je. Sa perte vous a certainement été très cruelle. J’ai connu cela autrefois, vous savez, quand j’ai dû m’occuper de mon père durant ses dernières années. Moi aussi je devais régler les factures et même marchander avec les fournisseurs. C’est une intéressante école de la vie, n’est-ce pas ?
- Je détestais cela, dit-elle brutalement. Ce n’est pas une vie de lady !
- Mais ma chère enfant, intervint Miss Badern qui la regardait avec un certain effarement, vous m’avez parlé de votre saison à Londres. Aussi je suis sûre que l’avenir vous sera plus clément.
- Je l’espère, dit la jeune fille qui semblait calmée.
J’attendis un instant en la fixant sans mot dire – mais elle soutint mon regard avec un sourire et ne s’expliqua pas. Bien, pensai-je, elle doit avoir une intrigue en vue. Les jeunes personnes ont souvent l’âme romantique et je comprenais sa prudente réserve si le soupirant ne s’était pas encore déclaré.
- Je trouve que le jardinage est une activité très reposante, dit Miss Badern.
- Sauf s’il n’est pratiqué que pour obtenir des légumes comestibles, rétorqua Miss Ackroyd d’une voix à nouveau un peu tendue.
- Personnellement, dis-je, j’aime surtout les fleurs et les arbres. Saviez-vous que les anciens Egyptiens ne connaissaient ni l’oranger, ni le citronnier, ni tant d’autres arbres qui ornent de nos jours les jardins d’Egypte ? Même la rose, ma fleur préférée, n’est apparue qu’à l’époque romaine. Pour les Anciens, la reine des fleurs était le lotus, blanc ou bleu. Ils en faisaient des bouquets pour décorer les salles de festin, les femmes les fixaient sur leurs cheveux. Malgré cela, il était aussi utilisé en cuisine, sa souche tubéreuse se mangeait grillée ou bouillie et l’on faisait une sorte de pâtisserie avec les graines pilées. C’était aussi la plante emblématique de la Haute-Égypte. Comme cette fleur se referme la nuit et s’enfonce sous l’eau, c’était le symbole du soleil, de la création, de la renaissance. Par là, elle était aussi associée à Osiris et au culte funéraire.
- Tout s’associe toujours aux Dieux en Egypte, dit Miss Badern. Mais je croyais que c’était la vigne qui était associée à Osiris ?
- C’est exact, dis-je, on disait que la vigne était un don d’Osiris à ses sujets.
Le soir même au dîner, Emerson ne voulut parler que du contenu des entrepôts, aussi j’exposai mon idée que Miss Ackroyd aide Miss Badern à ranger ses fiches et à compléter l’inventaire. Ramsès se proposa également pour la transcription des stèles. Emerson se renfrogna. Il préférait l’excavation à toute autre activité archéologique, mais il savait que son fils, malgré son jeune âge, se passionnait bien davantage pour la philologie, science pour laquelle il avait manifesté un talent précoce. Tout en se frottant le menton, Emerson acquiesça :
- Très bien, Ramsès. Vous viendrez sur le site uniquement le matin, puis vous pourrez rentrer avec Mr Ackroyd qui prendra des photographies pendant que vous ferez les transcriptions des stèles.
- Mr Lemon pourrait aussi peindre certains éléments, Emerson, dis-je.
- Ils rentreront alors à tour de rôle, dit Emerson le front plissé. Si nous trouvons quelque chose d’intéressant, je ne veux pas rester sans artiste.
Cette concession était plus que je n’attendais, aussi je n’insistai pas.
- J’ai appris que vous comptiez visiter Louxor à la fin de la saison, dis-je en me tournant vers Mr Ackroyd. Vous deviez voir Gizeh et ses pyramides mais je ne pense pas que vous en ayez eu le temps.
- En effet, répondit-il. Quand j’ai rencontré Mr Carter à l’hôtel, il m’a parlé du départ imminent de M. Amélineau, aussi j’ai cru bon de hâter notre départ afin de le rencontrer. Comme vous le savez, nous sommes arrivés trop tard, mais Mr Carter, dans le train, nous a appris que le professeur Emerson le remplacerait à la tête de l’expédition.
- Vous n’avez donc rien pu voir de l’Egypte, dis-je.
- Nous avons été au British Muséum avant de quitter Londres, dit Mr Ackroyd. Les antiquités égyptiennes y sont…
- Humph, dit Emerson en s’étouffant avec sa viande. (Mais il retrouva vite son souffle.) Quand on pense à la façon dont ce voyou de Budge a acquis la plupart des pièces exposées, je considère que…
- Oui, Emerson, dis-je. Je connais votre avis sur Mr Budge et son musée mais il est normal de le visiter avant de venir en Egypte. Bien entendu, ajoutai-je en me tournant vers Mr Ackroyd, cela ne remplace pas les monuments in situ. Il faut absolument que vous voyiez Gizeh.
- Nous y veillerons en retournant au Caire, dit Mr Ackroyd. Le voyage en bateau a été assez éprouvant pour ma fille.
- J’ai préféré rester à l’hôtel et lire dans ma chambre sur mon balcon, précisa la jeune fille. J’avais apporté de la poésie et quelques romans.
- La poésie, dit Cyrus, toujours galant, voilà qui convient aux jeunes filles.
- Elle lit aussi Lord Byron, souligna son père d’un ton sinistre.
- A propos de Byron, intervint Miss Badern, il est amusant de savoir qu’il a écrit sur Abydos.
- La fiancée d’Abydos, c’est exact, dit Cyrus, mais il s’agit de la ville homonyme en Asie Mineure, célèbre par les amours légendaires de Léandre et d’Héro dont elle fut le théâtre.
- Vous lisez de la poésie, Vandergelt ? grommela Emerson.
- De quoi s’agit-il au juste, Cyrus, demandai-je en prenant bien soin de ne pas regarder Ramsès.
- Et bien, autant que je me rappelle, Léandre traversait toutes les nuits le détroit à la nage pour rendre visite à sa belle, mais il se noya un soir de tempête sous les yeux d’Héro et Lord Byron a chanté leurs amours
- Grotesque, grogna Emerson, d’ailleurs les Abydeniens passaient pour être mous et efféminés, ce qui a même donné lieu à un proverbe turc : N’abordez pas sans précaution à Abydos.
- Tout à fait de circonstance, dis-je. Cependant, il est bien regrettable, Miss Ackroyd que vous n’ayez pas profité des jardins de l’Ezbekieh. Si j’avais su que vous étiez aussi souffrante, je vous aurais offert mon aide.
- Vous n’êtes pas médecin, Peabody, quoi que vous en croyez, dit Emerson d’un ton hargneux.
- Mais ils sont si merveilleux à découvrir, Emerson, dis-je sans relever la critique. Il y avait devant notre chambre un magnifique jacaranda. C’est un arbre si original avec ses fleurs bleues en forme de trompettes.
- Des trompettes bleues ? s’étonna Miss Ackroyd d’un ton sceptique.
- A Thèbes, sur des peintures, on peut constater que les Anciens Egyptiens aimaient déjà les arbres, tant pour leur beauté et la fraîcheur que procurait leur ombre que pour leurs fruits.
- C’est exact, dit Emerson, rassuré que la conversation revienne enfin à l’archéologie, même au travers de la botanique. Chaque nome d’Egypte possédait un verger sacré non loin de son temple principal.
- Un propriétaire thébain de la XVIIIe dynastie, dit Ramsès, Enené, a fait peindre dans sa tombe tout son jardin où étaient réunies vingt-trois espèces d’arbres.
- Sa collection comportait des saules, dis-je, mais aussi des tamaris, des jujubiers, des balanites, des moringas, des caroubiers, des grenadiers et d’autres espèces d’identification plus incertaine.
- Certains de ces noms ne me disent rien du tout, dit Miss Ackroyd.
- Ackroyd, intervint Emerson dont la patience était à bout, pour les photographies demain matin, je veux absolument que…
Je cessais aussitôt d’écouter. Mr Lemon était resté remarquablement silencieux, mais j’avais déjà remarqué qu’il parlait fort peu et mangeait du bout des dents. Miss Ackroyd au contraire s’épanouissait et sa bonne mine faisait plaisir à voir.
Ramsès la regardait très peu, aussi j’avais oublié mes premières craintes à son sujet. D’ailleurs, si la jeune fille avait rencontré un prétendant durant sa saison londonienne, je pouvais absoudre son père de l’intention de chercher à la marier.
Je ressentais un curieux sentiment de malaise mais je n’arrivais pas à mettre le doigt sur ce qui me tourmentait – il me semblait que j’avais oublié un détail important. J’eus beau y réfléchir jusqu’à la fin du repas, rien ne me revint.
Nous reçûmes deux jours après la réponse d’Howard Carter: « MC inconnu. Stupéfiant. Attends nouvelles. »
10:40 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29.11.2007
chapitre 3 - Suite
Gargery entra alors, apportant le plateau à thé. J’étais bien certaine qu’il s’était tenu derrière la porte tout du long et qu’il n’avait pas manqué une miette de la réunion. Son visage compassé m’indiquait son désappointement, un simple suicide ne correspondait pas du tout à sa soif d’aventures.
Je n’avais pas tenté d’interrompre Mr Milton-Court mais il me semblait évident qu’il avait mené son enquête très superficiellement. Il n’avait même pas évoqué la coïncidence frappante des ces deux morts qui venaient de se succéder dans une même équipe. Je n’avais cependant pas voulu attirer son attention sur ce point, pour ne pas éveiller celle du meurtrier par la même occasion.
J’y réfléchissais tout en buvant mon thé. Vu que plusieurs suspects présents au moment de la mort de Mr Williams s’étaient déjà dispersés quand Mr Beresford avait été assassiné – ce qui restait mon hypothèse – Mr Amélineau et les Bigasse pouvaient être disculpés, ainsi que les autres éventuels absents. Il ne restait que Miss Badern et je fixai sur elle un regard attentif.
Elle me tendait justement une assiette de sandwiches au concombres.
- Je suis vraiment ravie, dit-elle avec un sourire, que votre domestique ait pris en charge la cuisine. Il a dû s’entendre avec notre cuisinier puisque je constate déjà que les traditions britanniques sont rétablies.
- Mr Amélineau n’aimait pas les sandwiches au concombre ? demandai-je.
- Mr Amélineau n’aimait pas davantage le thé, dit-elle en roulant les yeux.
Je regrettais d’avoir rayé ce cuistre de ma liste de suspects.
- Vous avez des chats magnifiques, Mrs Emerson, dit une voix près de moi.
Je faillis en lâcher ma tasse et me tournai pour dévisager la jeune fille. C’était effectivement Miss Ackroyd qui venait de s’adresser à moi. Elle s’installa près de moi sur le canapé, tapotant d’une main blanche les coussins de coton.
- Vraiment ? croassai-je, tout en essayant de reprendre mon souffle après avoir avalé de travers ma bouchée de sandwiche.
- J’aime beaucoup les chats, continua-t-elle d’une voix traînante. A ce sujet, j’ai fait un rêve curieux la nuit dernière, les détails m’échappent un peu mais je me souviens bien qu’il y avait un gros chat au caractère épouvantable – qui se nommait Horus. Est-ce que ce nom vous dit quelque chose ? Il était gris chartreux avec des yeux verts, comme mon propre chat en fait, sinon que ce dernier se prénomme Ludwig et qu’il est aussi doux qu’une jatte de crème.
- Le subconscient est une merveille, n’est-ce pas ? s’exclama Miss Badern.
- En ancienne Egypte, dit alors une voix grave, on prétendait que rêver d’un chat était présage de bonheur.
Je faillis à nouveau lâcher ma tasse – que je bus pour éviter d’autres surprises. Puis je regardai le nouvel intervenant, mon fils, qui me présentait une assiette.
- Un présage de bonheur ? répéta Honoria Ackroyd en jouant des cils. Que c’est charmant !
- Vous vous intéressez au subconscient ? demandai-je à Miss Badern.
- Horus est un dieu égyptien, je crois, dit Miss Ackroyd en même temps.
- J’étudie précisément le mythe osirien en ce moment, répondis-je aussitôt, prenant de vitesse Ramsès, la bouche encore ouverte. Le dieu Horus est le fils d’Osiris, assassiné par son frère Seth, puis ramené à la vie grâce à son épouse, la déesse Isis.
- Horus est par excellence le dieu dynastique des pharaons, intervint Ramsès dès que je dus m’interrompre pour respirer. Si Seth personnifie le principe du Mal, Horus incarne au contraire celui du Bien, mais il ne faudrait cependant pas réduire la vision complexe des Egyptiens à ce simple dualisme, ajouta-t-il.
- Le rapport d’Horus avec les pharaons est particulièrement intéressant précisa Cyrus qui nous avait rejoints.
- En tant qu’héritier d’Osiris, repris-je, c’est à lui que la couronne d’Égypte revenait de droit, mais Seth voulut aussi s’en emparer et de violentes querelles s’ensuivirent. Horus finit par gagner et il devint ainsi le premier pharaon. Tous les rois d’Égypte furent ensuite considérés comme ses incarnations et le dieu-faucon Horus devint leur protecteur attitré.
- Lors de son combat avec Seth, ajouta Ramsès, Horus perdit un œil, qu’il retrouva par la suite grâce au dieu-ibis, Thot. Appelé oudjat, cet œil porté en amulette rendait invincible et apportait la clairvoyance.
Miss Badern avait suivi cet échange en tournant la tête d’un côté et de l’autre.
- Je l’ignorais, dit-elle en semblant quelque peu dépassée
- Invincible, vraiment ? dit Miss Ackroyd. Que c’est intéressant !
- Peabody, cria Emerson. N’est-il pas l’heure de dîner ?
Quand nous nous retrouvâmes enfin seuls, le soir dans notre chambre, je pus m’entretenir avec Emerson pendant qu’il m’aidait à déboutonner ma robe.
- L’enquête de ce Mr Milton-Court a été complètement bâclée, Emerson, protestai-je. Non, voyons, cessez cela et écoutez-moi. Il n’a posé que quelques vagues questions sans le moindre intérêt.
- Un suicide aussi manifeste n’en nécessitait pas davantage, Peabody chérie, rétorqua-t-il en poursuivant ses agaceries. Pour les autorités, le cas était réglé dès le début. Ils n’ont fait un semblant d’enquête que pour se couvrir auprès de leurs supérieurs.
- Mais il n’a pas vérifié si quelqu’un était redescendu après s’être couché, demandai-je. Ou encore s’il existait des motifs de disputes entre…
- Mais entre qui ? cria Emerson avec plus d’énergie que de cohérence grammaticale. Il n’y a que Miss Badern qui connaissait Beresford depuis plus de vingt-quatre heures.
- C’est faux ! dis-je. Ainsi, par exemple, vous le connaissiez, Emerson.
- Bah. J’ai un alibi, ma chérie. J’étais avec vous la nuit dernière.
- Voyons, Emerson, soyez sérieux, j’essaie de raisonner logiquement. Et si Beresford avait eu quelque chose à voir avec la première mort, celle de Mr Williams ? dis-je sur une inspiration. Howard aurait pu… – hum…
- L’assassiner à peine arrivé pour venger son ami ? s’écria Emerson. Peabody, c’est la théorie la plus grotesque que vous ayez jamais inventée, ce qui n’est pas peu dire.
- Shttt, ne parlez pas si fort, dis-je. Il nous faut être discret. Je ne crois pas réellement à la culpabilité, d’Howard, Emerson. Je m’efforçais juste de vous prouver qu’il peut y avoir plusieurs possibilités.
- Ecoutez, nous avons déjà eu notre content d’assassins et de troubles cette saison, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pourrions-nous pas passer quelques semaines bien tranquilles, pour une fois ? Pourquoi ne pourrions-nous pas rencontrer une bonne petite mort naturelle pour changer ?
- Et le message, Emerson ? rappelai-je. La lettre anonyme ?
- Mais cela n’a absolument rien à voir, s’emporta-t-il aussitôt. Il est évident que la décision de Maspero de me nommer responsable de ce site a mécontenté quelqu’un, et que ce torchon n’est que la simple manifestation de l’aigreur d’un déçu. D’ailleurs, il était bien précisé : Vous ne trouverez rien ! Il s’agissait donc d’une éventuelle découverte archéologique. Je me demande si Amélineau pouvait aussi chercher… Non. Rien d’important, sinon il ne serait pas parti aussi vite, ajouta-t-il avec regret.
- Vous sautez trop vite aux conclusions. Quant aux objets déjà découverts cette saison, c’est Miss Badern qui est chargée d’en tenir la liste, dis-je.
- Je sais, répondit Emerson. Je verrai cela dès demain avec elle. Crénom ! grogna-t-il. Nous ne pourrons pas être sur le site aux aurores à cause de ces damnées funérailles. Suis-je vraiment obligé d’y assister ?
- Bien entendu, mon cher. Vous êtes le responsable de cette expédition désormais. Et puis cela ne nous retardera pas longtemps.
- Très bien, admit-il à regret. Puis il ajouta d’un ton excédé après un moment de réflexion : Pour une fois que j’avais de la main-d’œuvre, il faut que deux assistants s’arrangent aussitôt pour mourir. Je vais peut-être demander à Vandergelt de rester, après tout.
- Nous lui devons bien cela, Emerson.
- Humph. Je ne vois pas en quoi nous serions responsable de ce que lui a fait subir l’autre bâtard… Hum, très bien. Maintenant, Peabody, voudriez-vous enfin accepter de vous coucher ?
Je me levai tôt le matin suivant. J’avais peu dormi – et mal. Il faut toujours un certain temps pour s’habituer à un nouvel habitat et j’entendais déjà des pas et des bruits qui venaient de la fenêtre ouverte. Le soleil était à peine levé.
Je m’installai devant le bureau pour établir une liste. Puisqu’Emerson refusait de s’intéresser à l’enquête, je décidai de la commencer seule. Je serai ainsi prête quand les évènements me donneraient raison.
Mort de Edward Williams (ou était-ce William Edwards ?)
Modus operandi : mort officielle = insolation et transport du cerveau – ce qui pourrait cacher… un empoisonnement ?
Suspects : Tous les membres de l’équipe d’alors, soit M. Amélineau, les Bigasse, Miss Badern, Anthony Beresford.
A ce point, je m’avisai que je devais penser à vérifier où se trouvait Mr Beresford au moment du premier décès. Etait-il même dans l’équipe ? Et les deux hommes s’entendaient-ils ? Il faudrait que j’interroge Miss Badern, qui restait la seule à pouvoir me répondre. Je poursuivis :
Mort d’Anthony Beresford
Modus operandi : mort officielle = suicide – assassinat ?
Suspects :
- Miss Badern. Mobile ? Sentiments ? (à vérifier)
- Howard Carter. Mobile ? Vengeance ?
Cette dernière approche se fondait sur l’hypothèse que Beresford avait préalablement assassiné Williams – ce dont je ne savais rien. Il me vint à l’idée que si les supposés sentiments (tendres) de Miss Badern avaient plutôt été portés sur Mr Williams, elle pouvait aussi avoir un motif de vengeance contre Mr Beresford… Néanmoins je revis le visage rougeaud et le comportement fruste de l’homme que j’avais connu. Non. Mr Williams ne semblait pas être de nature à inspirer une passion romantique à une demoiselle sur le tard.
Et Mr Beresford ? J’avais été examiner rapidement le corps la veille au soir. Il s’était tiré une balle dans le cœur – un suicidé n’aurait-il pas plutôt tiré vers sa tempe ? J’avais assez peu fréquenté les désespérés à dire vrai, et je ne voyais aucun argument pour favoriser une manière d’agir plutôt que l’autre. Mr Beresford était – avait été – de taille moyenne, plutôt robuste avec des épaules musculeuses et un visage marqué. Il semblait plus âgé que son âge officiel, un peu moins de quarante ans. Sans doute était-ce la conséquence d’une vie adonnée à la boisson, à moins que… Depuis combien de temps buvait-il ? A vérifier, pensai-je – et je rajoutai une ligne à ma liste de questions à poser.
Mes listes avaient abandonné toute prétention à la logique et mes notes jetées au hasard s’entrecroisaient. Cette affaire n’était peut-être pas aussi cohérente que ce qu’il m’avait paru la veille. Je devais avouer que les éléments que j’avais réunis jusqu’ici ne s’emboîtaient pas comme je l’avais espéré.
A ce stade de mes réflexions, Emerson commença à remuer et je me dirigeai aussitôt vers le lit. Il beuglait toujours mon nom s’il ne me trouvait pas auprès de lui à son réveil. La situation des chambres, toutes alignées le long du même couloir, rendait inopportun un hurlement matinal qui risquait de terroriser tout le monde. Les bruits s’intensifiaient d’ailleurs. Il était temps de descendre.
- Peabody ! beugla Emerson.
En dépit des circonstances funèbres, je me sentais envahie de bien-être tandis que nous cheminions pour nous rendre à Baliana. Devant moi se trouvait Cyrus qui arborait un costume de lin impeccablement coupé et un élégant panama. Appuyée sur mon ombrelle, vêtue d’un sobre costume vert bouteille, j’avançais d’un bon pas aux côtés d’Emerson, humant à pleins poumons l’air frais de cette aube nouvelle. Le grand dieu Amon-Ré était une fois de plus apparu, renaissant ainsi de son voyage nocturne au milieu des ténèbres, comme il le faisait depuis des millions de jours et comme il le ferait encore quand nous ne serions plus que poussières. En pensant au corps de Mr Beresford dans son cercueil en bois à l’arrière de la carriole qui nous suivait en cahotant sur le chemin pierreux, je ne trouvai pas – à seconde vue – cette image aussi réconfortante que prévu.
J’étais plongée dans ces méditations aussi philosophiques que poétiques quand Emerson troubla ma belle humeur en proférant une remarque importune :
- Vous savez, Amelia, ce que vous avez dit hier soir était sacrément inepte.
- Ne jurez pas, répondis-je.
- Je jurerai si je veux. Vous pousseriez un saint à jurer, Peabody.
- Que se passe-t-il ? demanda aimablement Cyrus.
Toute discussion sérieuse était manifestement impossible. D’ailleurs je savais bien ce qui ennuyait Emerson. Il aurait préféré être déjà sur le site, à houspiller tout son monde en distribuant ses ordres à Abdullah et aux autres. Déjà, au petit-déjeuner, il avait rageusement déchiqueté ses œufs au bacon avec une fureur rentrée qui avait rendu tous les convives muets. Mais, ainsi que je le lui avais rappelé, un responsable d’expédition était comme un capitaine de navire et il se devait d’accompagner le pauvre Mr Beresford pendant son dernier voyage. Emerson n’avait pas particulièrement apprécié ma petite métaphore.
Le cimetière était calme et désert. Le prêtre nous attendait et Howard Carter lui parla un moment avant de nous présenter. L’homme était petit, chenu, avec une barbe grise légèrement mitée. Je repensai à un autre prêtre copte, le faux père Girgis qui nous avait jadis causé de grands tracas à Dachour, mais tout en l’évoquant, je croisai le regard noir d’Emerson qui me fixait suspicieusement, aussi je ne crus pas nécessaire de lui faire part de mes réminiscences.
Le service fut rapide et sans âme. Tandis que deux Egyptiens s’occupaient à remplir la fosse, je regardai attentivement les autres assistants agglutinés sous l’ombre rare d’un sycomore. Aucun de semblait afficher la moindre trace de chagrin – ni à dire vrai de culpabilité, mais je n’en attendais pas moins d’un assassin capable d’avoir fait passer deux meurtres pour des morts naturelles. Miss Badern était la seule à montrer une certaine émotion. Je me demandai si son trouble pouvait être significatif, avant de réaliser qu’elle était également la seule à avoir connu le défunt.
Je m’arrangeai cependant pour rester à ses côtés sur le chemin du retour.
- Des funérailles sont toujours éprouvantes, n’est-ce pas ? dis-je pour la tirer de son humeur méditative.
- Pardon ? Oh, excusez-moi, Mrs Emerson, répondit-elle en tournant vers moi ses yeux troublés. C’est la seconde fois en deux semaines que je viens dans ce cimetière, vous savez. C’est tellement déprimant.
- Oh, dis-je. Mr Williams a donc également été inhumé ici ?
- Oui. Son ami, Mr Carter, nous avait prévenus qu’il était sans famille, aussi M. Amélineau a-t-il fait au plus simple.
- Mr Beresford et Mr Williams se connaissaient-ils ? demandai-je, jugeant l’occasion favorable pour en savoir davantage.
- Oui, bien entendu, répondit-elle étonnée. M. Amélineau employait Anthony depuis déjà quelques années, mais Edward ne nous avait rejoint qu’à la saison passée.
- Ainsi Mr Beresford était présent lorsque Mr Williams a eu son – hum – accident ?
- Non, répondit Miss Badern, d’un ton un peu gêné.
- Comment cela, non ? m’étonnai-je.
- Oh, quelle importance, soupira-t-elle, cela ne peut plus lui nuire à présent. Voyez-vous, Mrs Emerson, il se trouvait qu’Anthony buvait beaucoup et M. Amélineau s’était plusieurs fois emporté à ce sujet. Les Français ont le sang vif. Il y a quinze jours, après une querelle, Anthony est parti, laissant ici la plupart de ses affaires. Je ne crois pas qu’il comptait revenir. Mais ensuite Edward est mort et M. Amélineau n’a pu qu’accepter son retour providentiel puisqu’il lui manquait déjà un assistant. Il était difficile d’en chercher un nouveau, vous le savez bien, la saison était trop avancée.
- Je vois, dis-je. Mr Williams est mort suite à une insolation, n’est-ce pas ?
- Oui, répondit-elle. Il était revenu du site dans un état de fébrilité intense, puis il a déliré, brûlant de fièvre, tout le lendemain et la nuit suivante. Le médecin qui est venu de Louxor a parlé d’un transport au cerveau.
- Un médecin de Louxor ? demandai-je. Serait-ce le docteur Wallingford ?
- Il me semble, répondit-elle. Je n’ai pas fait très attention à son nom.
- Je demanderai à Howard, dis-je.
Il marchait devant moi avec Emerson. Mr Milton-Court était reparti le matin même à la gare. Je n’en étais pas fâchée. Ce petit homme bedonnant au crâne ovoïde et à la moustache grotesque ne m’avait inspiré aucune confiance. Son enquête avait été bâclée, il n’avait procédé à aucun interrogatoire approfondi des suspects. Il n’avait même pas cherché un indice ni examiné le corps de près !
Bien entendu, Emerson voulut partir pour le site dès notre retour. Je montai donc me changer pendant qu’il donnait diverses instructions à Abdullah.
Je revins en quelques minutes mais il m’attendait déjà.
- Dépêchez-vous, Peabody, grogna-t-il comme si j’avais passé la matinée à ma toilette, nous avons perdu déjà suffisamment de temps.
Je ne daignai même pas répondre à cette réflexion puérile.
- Miss Badern, continua Emerson. Je vous verrai en rentrant au sujet des objets et autres découvertes d’Amélineau qui restent dans les entrepôts. Veuillez avoir vos registres et catalogues prêts pour notre retour.
- Bien entendu, professeur, dit-elle.
A peine arrivée sur le site, je réclamai l’aide de Selim et de Daoud et installai un auvent de toile pour nous protéger du soleil pendant les heures de repas. Emerson grommelait chaque fois que je le faisais mais je persistais à penser que quelques agréables moments de pauses pour se rafraîchir ne pouvaient qu’améliorer la qualité de notre travail.
Je comptais bien recommander à Mr Lemon de ne pas trop s’exposer dès le premier jour. Lui et les Ackroyd nous avaient accompagnés au cimetière – Emerson n’aurait laissé personne s’y soustraire vu que lui-même y était contraint – mais je ne pensais pas que le soleil a une heure aussi matinale avait eu le temps de lui causer de grands dommages.
Une fois l’abri terminé, j’allai rejoindre Emerson. Il surveillait une première équipe d’hommes qui refermait la tombe que nous avions examinée la veille, tandis qu’une autre travaillait à celle d’à côté, presque complètement excavée.
Je m’approchai pour mieux voir la tombe en question. Son pyramidion s’était effondré mais le mastaba était intact. Il était à l’origine en calcaire, carré, monté sur un soubassement, étayé de quatre colonnes aux angles et bordé d’une corniche évasée. Un escalier de cinq marches menait à la chambre intérieure. Elle était vide mais du sable et des débris y restaient encore.
Emerson ordonna à Mr Lemon de prendre des croquis, tandis que Mr Ackroyd déballait déjà ses appareils photos, assisté du jeune Selim. J’avais déjà remarqué que ce garçon s’intéressait de près à toute nouvelle invention.
Howard Carter était resté à Baliana d’où il devait prendre le train pour Louxor, Cyrus Vandergelt nous avait accompagnés.
- Heureusement que tout n’était pas en briques, dit-il. Ce n’est pas un matériau fait pour durer.
- La brique n’était utilisée que pour l’architecture civile et militaire, répondit Emerson. Les Pharaons avaient l’ambition d’élever des demeures éternelles et seule la pierre leur paraissait assez durable pour résister aux attaques du temps – et des hommes. Pour les temples, ils utilisaient plusieurs matériaux : le gros-œuvre est en calcaire très fin tandis que les colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes – c’est à dire toutes les parties où l’on souhaitait une résistance plus forte – sont en grès, en granit ou en albâtre.
- Il y a eu du travail sur ce site, dit Cyrus en regardant autour de lui.
- Bah, répondit Emerson en acquiesçant à contrecœur. Dès son premier séjour à Abydos, Mariette a déblayé la butte artificielle de Kom es Sultan, la butte du roi, dans le secteur nord et prospecté les nécropoles adjacentes. Il a ensuite dégagé le temple de Ramsès II, en pensant que c’était le temple d’Osiris. Puis il a fouillé au nord de la Shunet ez Zenib, le magasin aux raisins, mais en vain. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’Amélineau a découvert les premières sépultures pharaoniques ici-même, à Omm el Qaab, c’est à dire plus de deux kilomètres plus loin dans le désert. Il reste encore des temples ensablés, soupira-t-il avec envie.
- Je n’aime pas les temples, dit Cyrus. Même à demi ruinés, ils ont quelque chose d’étouffé et d’inquiétant.
- C’est exprès, affirma Emerson. Les dieux égyptiens aimaient le mystère, et le plan d’ensemble de leurs sanctuaires est conçu pour ménager insensiblement une transition entre le plein soleil du monde extérieur et l’obscurité de leur retraite. A l’entrée, on trouve de vastes espaces aérés, puis la salle hypostyle est déjà noyée dans un demi-jour discret, ensuite le centre est plus qu’à moitié perdu sous un vague crépuscule, et au fond, dans les dernières salles, la nuit est presque complète. L’effet produit par cette dégradation successive de la lumière était augmenté par divers artifices de construction. Ainsi toutes les parties n’étaient pas de plain-pied : à mesure qu’on s’éloigne de l’entrée, le sol se relevait, il y a toujours quelques marches…
- Quels pharaons ont bâti leurs cénotaphes par ici ? demanda Cyrus.
- Sésostris III de la XIIe dynastie, Amosis, le fondateur de la XVIIIe dynastie, et sa grand-mère Tetisheri, récita aussitôt Ramsès.
- Exactement, grogna Emerson avec un regard noir envers son héritier.
Emerson adore son fils mais il aime aussi expliquer. Il se plaint souvent de ce qu’il lui soit aussi difficile de garder la parole dans sa propre famille. Cyrus Vandergelt l’écoutait religieusement. Je connaissais la parfaite éducation de Cyrus, mais je savais aussi qu’il avait très envie de terminer la saison avec nous.
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10:40 Publié dans LES MYSTERES D'OSIRIS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28.11.2007
chapitre 3
Son corps n’avait été retrouvé que le matin même, dans une salle faisant office de salle à manger et de salon de la maison commune qui abritait toute l’équipe. L’arme utilisée – un pistolet – était tombée à côté de lui. Rien de mystérieux en principe dans cette mort, sauf que l’homme n’avait aucun motif connu de se tuer et qu’il n’avait pas laissé de lettre. C’était aussi le second assistant qui disparaissait. Malgré mes questions pressantes, Abdullah ne put rien nous dire de plus mais il indiqua que Carter effendi nous attendait.
- Carter ? s’étonna Emerson. Que fait-il donc ici ?
- Je ne sais pas, répondit Abdullah en haussant les épaules avec un fatalisme tout oriental. Il est arrivé hier par le train avec trois autres Inglizis. Un grand homme brun, un blond plus jeune et une femme.
- Les Ackroyd, dis-je.
- J’avais compris, merci, Peabody, s’emporta Emerson. Crénom ! Nous sommes bons derniers à cause de tous ces fichus contretemps !
Il me lança un regard noir – comme si c’était de ma faute – et s’effaça pour me laisser monter dans la carriole découverte qui attendait, puis il s’y engouffra à ma suite. Abdullah monta également avec nous. Selim, le fils d’Abdullah, avait chargé nos bagages dans une autre carriole qui suivit avec Ramsès et Gargery.
Je ne pouvais rien faire d’autre sinon attendre d’être sur place pour commencer mon enquête, aussi je regardai avidement autour de moi. Le site d’Abydos était occupé en partie par deux hameaux, el Kherbeh et Arabat el Madfounah, mais nous devions loger près de Baliana qui était presque une petite ville. En réalité, la région était peu développée car les touristes s’y arrêtaient rarement – et je comprenais bien entendu que la tentante proximité de Thèbes leur fasse ainsi brûler les étapes.
Pour rejoindre Baliana, en nous éloignant du Nil, nous traversâmes quelques pauvres villages en pisé où se dressaient de hautes tours percées de trous, caractéristiques de cette région. Ces tours servaient de pigeonniers, à la fois décoratifs et utiles. En effet, les locaux utilisaient le pigeon sous toutes ses formes, aussi bien mort pour sa chair (ils préparaient de goûteuses pastillas au pigeon) que vivant parce que ses fientes était un engrais apprécié pour les cultures maraîchères alentour. Je fus heureuse que le trajet soit court. La piste était creusée de profondes ornières et je compris la nécessité d’utiliser des voitures découvertes. Nous étions sans arrêt soulevés de nos sièges par les cahots et aurions pu aussi bien donner de la tête contre un toit ou des montants. Ni Emerson, ni Abdullah ne semblait en souffrir, aussi je retins ma mauvaise humeur – en même temps que mon chapeau. A ce propos, je notai qu’Emerson avait déjà perdu le sien. Le bâtiment vers lequel nous nous dirigions était situé à quelque distance de Balania. Les carrioles passèrent sous une voûte étroite. Nous étions arrivés.Tout en brossant la poussière de mes habits, je regardai autour de moi. Différents corps de bâtiments entouraient une vaste cour rectangulaire, agrémentée de buissons fleuris et de quelques tamaris qui formaient un coin ombragé. La maison principale occupait la grande largeur en face de nous et les entrepôts s’étendaient à gauche. Une écurie et divers appentis fermaient le périmètre. Toutes les pièces ouvraient sur la cour.
Je reconnus l’ordonnance caractéristique d’un ancien caravansérail.
Ces ‘palais de caravanes’ (en turco-persan) étaient jadis les endroits où les caravanes faisaient halte, les bâtiments qui accueillaient marchands et/ou voyageurs le long des routes et même dans certaines villes. On pouvait les comparer à une sorte de relais de poste en Europe. C’était un lieu d’échange fréquenté par de nombreux étrangers.
Vu l’insécurité qui régnait alors, un caravansérail était toujours fortifié. A l’intérieur, il comportait à la fois des écuries ou des enclos pour les montures et les bêtes de somme, des magasins pour les marchandises et des chambres pour les gens de passage. Il était fréquent que les magasins se trouvent au rez-de-chaussée et les chambres au premier étage.
Nous traversâmes la cour jusqu’au porche qui occupait le centre de la partie habitation et pénétrâmes dans une pièce où plusieurs personnes étaient assises. Nous arrivions à l’heure du déjeuner et une agitation fébrile s’ensuivit. Une grande femme à l’air sévère, aux cheveux sombres et grisonnants, aux yeux bleus et au teint pâle – comment diable y parvenait-elle sous ce climat ? – se leva pour nous accueillir. Elle me proposa de visiter aussitôt ma chambre, à moins que je ne préfère un rafraîchissement ?J’optai pour le rafraîchissement. Carter s’avançait déjà vers Emerson et, après nous avoir salués, il nous présenta les autres personnes présentes.
- Voici Miss Badern, dit-il en désignant la dame qui revenait avec les boissons demandées. Elle est infirmière mais s’occupe également de l’intendance ainsi que de la nomenclature des objets qui sont entreposés. Vous connaissez déjà les Ackroyd et Mr Lemon, je crois ?
- Que diable faites-vous donc ici, Carter ? demanda Emerson. Vous n’avez pas évoqué ce déplacement l’autre soir.
- J’étais en route pour Louxor, répondit Howard, quand j’ai rencontré Mr Ackroyd et sa famille sur le quai au Caire. Nous avons voyagé ensemble et je me suis arrêté ici pour prévenir Beresford de votre arrivée. Vous connaissez les lenteurs du télégraphe.
- Vous l’avez donc vu hier soir ? demandai-je. Comment était-il ?
- Parfaitement normal, fut la réponse immédiate. Il n’a pas beaucoup parlé, mais c’est vrai que je ne lui en ai guère laissé le temps. En fait, Beresford n’est rentré que juste avant le dîner, je l’ai bien entendu informé de votre arrivée. Ensuite, la soirée ne s’est pas prolongée. Je ne pensais pas…
- Où est le corps ? demandai-je
- Nous pourrions peut-être d’abord déjeuner, Peabody, grogna Emerson. Il ne risque pas de – humph – bouger, ajouta-t-il un peu penaud devant le regard indigné que lui lançait Miss Badern.
J’acceptai de bonne grâce et Emerson ressortit pour donner quelque instruction à Abdullah. Miss Badern m’entreprit alors sur notre voyage. Oh, ciel, pensai-je, c’était une bavarde et je savais qu’Emerson le supporterait mal. Heureusement, son retour la fit taire et nous passâmes aussitôt à table.
J’examinai alors nos compagnons.
Howard Carter écoutait Emerson qui discourait déjà des nécropoles royales et autres découvertes qu’Amélineau avait publiées. Bon, cela les occuperait un moment, pensai-je. J’étais bien certaine que mon impétueux époux voudrait se rendre sur le site, pour une première inspection, à peine la dernière bouchée avalée et qu’Howard n’aurait d’autre choix que de l’accompagner.
Ramsès mangeait en silence, se resservant plutôt deux fois qu’une. Comment pouvait-il rester aussi mince avec un tel régime ?
Mr Ackroyd suivait avec intérêt la conversation, mais il avait le bon sens de ne pas interrompre Emerson. Une ou deux questions polies furent toute sa participation. Emerson y répondit volontiers. Le cher homme adorait expliquer. J’eus un sourire amusé en y pensant et notai que Ramsès l’avait remarqué.
- D’après la chronologie officielle établie au temps des Ptolémée par Manéthon (dont je vous ai déjà parlé), on savait que les premières dynasties avaient existé. On les connaissait par des listes de noms et des annales, mais aucune tombe ni stèle ne prouvaient leur existence. Les fouilles d’Amélineau ont mis à jour des tombes contenant des offrandes funéraires qui portent les noms de ces pharaons, comme par exemple le roi-serpent de la 1ère dynastie (vers 3000 av. J.-C.) sur une stèle que ce misérable a emportée en France. Ces tombes ne sont pas des pyramides, mais d’énormes mastabas en briques dont certains éléments sont en pierre. Tous ces rois portent des noms d’animaux et ils ajoutaient un faucon, l’emblème du dieu Horus, à leur nom – ce titre deviendra ensuite officiellement celui de tous les pharaons. Ce sont les premiers rois historiques d’Egypte et il serait désastreux que ces fouilles ne soient pas exécutées de la manière la plus scientifique…Je notai que Miss Badern mangeait peu et qu’elle avait l’œil vitreux mais que Ramsès suivait attentivement l’exposé de son père.
Mr Lemon grignotait également du bout des dents. Je le revoyais pour la première fois depuis l’arrivée du bateau à Port Saïd. Son apparence n’avait rien de souffreteux bien que son teint translucide détonna un peu. Ses yeux bleus qui semblaient tournés vers un rêve intérieur, ils se fixaient parfois d’un air languide sur son beau-frère ou Emerson, mais je suspectais qu’il ne les écoutait pas vraiment. Il avait des mains fines et délicates, de vraies mains d’artiste, pensai-je tout en me demandant comment ce tempérament rêveur s’accorderait avec ce qu’Emerson attendait d’un homme sous ses ordres.Je tournai enfin mon attention vers la jeune fille et la modification de son attitude me frappa à nouveau. Elle avait toujours les yeux baissés mais elle se tenait bien droite et irradiait une satisfaction que je pourrais presque qualifier de féline, comme un chat qui aurait avalé un bol de crème. Je fis mentalement quelques hypothèses sur ce qui avait pu ainsi métamorphoser la petite créature éteinte que j’avais croisée le premier jour : soit le climat égyptien lui réussissait bien, soit elle avait enfin surmonté un mal des transports persistant. Tout le long du repas, je remarquai aussi que Miss Badern la couvait et l’entourait de soins maternels. Ah, pensai-je, serait-ce la solitude qui la rendait ainsi mélancolique ? Je ne pouvais accepter qu’une femme manquât ainsi d’autonomie mais il ne me semblait pas opportun d’en faire état immédiatement.
A peine la dernière bouchée avalée, comme je l’avais prévu, Emerson se leva et annonça qu’il allait visiter le site. J’hésitai un court instant sur la conduite à tenir. J’aurais apprécié pouvoir examiner le corps de Mr Beresford, poser quelques questions et chercher des indices, et aussi installer mes affaires dans ma chambre mais la curiosité archéologique fut la plus forte. En réalité, sauf Miss Badern et Miss Ackroyd, nous nous dirigeâmes tous vers les écuries où de petits ânes nous attendaient.
- Quand Mr Beresford doit-il être mis en terre, Mr Carter ? demandai-je.
- Le plus vite possible, Mrs Emerson, vous le comprenez bien par cette chaleur. J’ai télégraphié à Louxor. Un envoyé du gouvernement passera dans la soirée et nous pouvons procéder aux funérailles dès demain matin. J’ai déjà eu affaire au prêtre copte de Balania lorsque mon pauvre ami Edward est mort il y a quelques semaines.
- A ce propos, Mr Carter… commençai-je.
- Amelia, beugla Emerson. Que faites-vous donc à traînailler.
- Nous en parlerons plus tard, dis-je en rejoignant Emerson qui attendait devant



