30.11.2007

chapitre 3 - fin

Nous revînmes à l’heure du thé. Je montai immédiatement dans ma chambre et me délassai un long moment dans la petite baignoire tandis qu’Emerson s’ébrouait plus rapidement devant la cuvette de toilette.

Mes pensées se reportèrent sur notre avenir professionnel qui restait incertain – et du même coup ouvert à tant de possibilités.

Cette première journée passée sur le site avait été certes écourtée mais je savais déjà qu’Abydos ne ferait jamais partie de mes préférences. Il n’y avait aucune pyramide digne de ce nom ! Je craignais cependant qu’Emerson ne soit fortement tenté d’y rester. Si le cher homme était un archéologue complet, je le savais tout particulièrement passionné par les temples. J’avais noté son allusion à ceux qui restaient à désensabler. Nom d’un chien, pensai-je, si nous nous installions dans ce coin désert, aucune vie sociale ne serait jamais possible. Devais-je déjà faire part de mes restrictions à Emerson ? Je décidai d’attendre. M. Amélineau avait toujours son firman et il n’était pas du tout certain que son départ soit définitif.

A chaque jour suffit sa peine, décidai-je en me séchant vigoureusement pendant qu’Emerson cherchait en vain une chemise propre. Pour l’instant, j’avais un assassin à démasquer.

Miss Badern nous attendait en bas de l’escalier, le visage tragique :

-         Professeur, dit-elle d’une voix hachée. Les entrepôts ont été vandalisés.

Il est impossible de décrire l’impact qu’eut cette annonce sur Emerson. Il resta d’abord un pied en l’air, comme figé, puis poussa un rugissement furieux et s’engouffra à travers la cour en hurlant le nom d’Abdullah.

Emerson n’est jamais plus à son avantage que lorsqu’il est en colère. Je savais sans même le voir qu’il arborait ses grandes dents blanches et carrées dans un rictus dément, que ses yeux d’un bleu saphir étincelaient comme des pierres précieuses traversées de lueurs de feu et que son noble visage s’était empourpré d’une teinte seyante, mais pour l’instant je ne distinguais de lui qu’un dos où gonflaient des muscles. Muette d’admiration devant sa splendide silhouette lancée à pleine vitesse (et aussi dans l’incapacité de me faire entendre à cause de ses hurlements) je me contentai donc de courir derrière lui.

Abdullah est notre raïs depuis de nombreuses années et l’affection que je lui vouais s’était encore intensifiée après l’aide qu’il m’avait apportée les mois précédents. Il avait toute ma confiance tant au niveau humain que professionnel – et celle d’Emerson également. Lui et les membres de sa famille avaient été formés aux méthodes scientifiques par Emerson. C’étaient devenu des assistants indispensables mais aussi des amis. Aux cris d’Emerson, il accourut, aussi vite que sa dignité le lui permettait, suivi de plusieurs autres hommes. Je reconnus Selim et Daoud dont la taille de géant rendait l’identification facile.

Emerson s’agitait déjà devant la porte des entrepôts, fermée à clef.

-         Où diable est… s’écria-t-il en se retournant.

-         Je vous ouvre, professeur, dit Miss Badern tout essoufflée.

Nous entrâmes dans une première salle qui sentait le bois brut et la colle. De nombreuses planches de toutes tailles étaient alignées contre les murs. Une grande table montée sur tréteaux se trouvait au centre de la pièce. C’était là que le corps du pauvre Mr Beresford avait été exposé dans l’attente de sa dernière demeure. Cette antichambre servait en fait à confectionner les caisses en bois pour protéger et/ou faire voyager les objets archéologiques découverts et le cercueil y avait également été fabriqué. C’était là que je m’étais rendue le premier jour, pour inspecter le corps, mais je n’avais pas été plus loin.

Miss Badern ouvrait déjà une porte au fond qui donnait sur une seconde salle. Je la suivis, et tous les autres également. Je vis que Ramsès et Bastet faisaient – bien entendu – partie de l’assistance. Mr Ackroyd et Cyrus également, mais Mr Lemon et sa nièce n’étaient nulle part en vue.

La grande salle où nous nous trouvions était encombrée d’une armoire et de hautes étagères, remplies de pierres, de stèles et d’objets répertoriés par des numéros et des signes. Il y avait également une table au centre de la salle, avec divers outils posés dessus, ainsi que du papier, des crayons et plusieurs lampes. Une grande fenêtre barreaudée permettait à la lumière du jour d’entrer. Un certain désordre régnait sur la table mais il semblait plutôt résulter d’un travail interrompu que d’un vandalisme quelconque. Emerson était manifestement arrivé à la même conclusion.

-         Crénom ! dit-il. Je ne vois pas…

-         Par là, professeur, dit Miss Baden en contournant la grande armoire.

Dans le recoin ainsi formé, une petite table et un buffet créait un petit bureau où l’intrusion était manifeste. Le buffet béait, grand ouvert, ses portes quasiment arrachées et des documents étaient éparpillés par terre. A leur vue, Miss Badern poussa un long gémissement :

-         C’est mon bureau ! s’écria-t-elle. Ce sont mes papiers ! Mais je ne comprends pas, il n’y a là rien de précieux. M. Amélineau a déjà emporté les principaux registres et ses propres carnets. Ce ne sont que mes notes, mes brouillons et mes fiches pour ce qui reste dans la pièce d’à côté.

-         Manque-t-il quelque chose ? demanda Emerson, désormais beaucoup plus calme en sachant que les précieuses antiquités dont il était responsable n’avaient pas souffert.

-         Comment le savoir ? gémit à nouveau la demoiselle éplorée en se baissant pour ramasser les liasses. Il va me falloir tout reclasser.

Nous étions beaucoup trop nombreux autour d’elle pour lui laisser la place de ranger, aussi nous reculâmes tous jusqu’à la grande salle.

Je regardai autour de moi les objets alignés sur les étagères. L’essentiel des découvertes semblait de nature minérale, avec un grand nombre des stèles. Sans doute leur poids avait-il empêché le Français de toutes les emporter. Je pensai que les plus petits objets devaient être dans l’armoire. Je m’en approchai subrepticement, mais elle était fermée à clef. Emerson s’était arrêté devant un sarcophage et une momie au fond de la salle, à coté d’un pyramidion inachevé dont une seule face était gravée.

-         Un particulier, dit Emerson. De la XVIIIe ou XIXe dynastie.

-         D’après la perruque et les plis du vêtement, ajouta Ramsès qui examinait le pyramidion, c’était entre Akhenaton et Sethi 1er.

-         Il y a là un intéressant fragment de terre cuite, dit Cyrus planté devant une autre étagère.

-         Il vient d’une tombe royale thinite, dit Emerson, celle du roi Den.

-         On distingue aussi son nom d’Horus, ajouta Ramsès.

-         Emerson ! rappelai-je d’une voix forte.

-         Humph, grommela-t-il. Oui, Peabody, nous ferons l’inventaire en détail plus tard. Abdullah ! cria-t-il soudain, faisant sursauter tout le monde.

-         Mais je suis là, Maître des Imprécations, répondit Abdullah derrière lui.

-         Je vois bien que vous êtes là, grogna Emerson avec une parfaite mauvaise foi. Qui donc montait la garde cette nuit devant la porte ?

-         Hassan et Ali, répondit Abdullah.

-         Allez les chercher.

Un bref interrogatoire des deux hommes confirma ce que j’avais pensé dès le début. Personne n’était entré, et ils n’avaient pas quitté leur poste. Nous vérifiâmes rapidement auprès de ceux qui avaient pris la relève, puis de ceux qui les avaient précédés. La réponse fut identique.

Le voleur – si voleur il y avait – venait de la maison.

L’heure du thé était largement dépassée quand nous nous retrouvâmes tous dans la salle commune autour d’une tasse de ce réconfortant breuvage. Emerson avait voulu voir toute l’équipe réunie, les domestiques devant être interrogés plus tard. Cependant, la plupart ne logeait pas dans la maison, sauf le cuisinier et sa vieille épouse qui étaient employés depuis plusieurs années ainsi que Miss Badern nous l’avait indiqué. Leur âge et leur presque surdité rendaient leur témoignage assez peu fiable.

Gargery s’affairait à poser des assiettes de gâteaux et de sandwiches sur la table mais je voyais bien qu’il frétillait d’impatience devant toute cette agitation.

Les deux chats étaient également présents. Anubis avait fini par surmonter sa vexation et affichait désormais une attitude prudente en présence de Bastet, il ne s’en approchait jamais, lui cédant le passage dès qu’elle avançait. Quant à elle, son allure hautaine indiquait clairement une trêve négociée.

Emerson avala d’un trait sa tasse, la reposa violemment sur le plateau – faisant sursauter tout le monde – et s’écria :

-         Bien ! Tout le monde est là, aussi nous allons pouvoir régler cette affaire rapidement. Miss Badern…

-         Mon Dieu, hoqueta-t-elle en fondant en larmes, ce qui rendit Emerson muet d’horreur.

-         Allons, allons, intervins-je en lui tapotant gentiment la main. Personne ne vous accuse de rien, voyons. Le professeur (Je jetai un regard sévère vers Emerson) voulait simplement savoir qui avait les clefs des entrepôts.

-         Mais il n’y a plus que moi, dit-elle en relevant son visage noyé de pleurs. M. Amélineau les avait aussi, bien entendu, mais je pense qu’il a emporté son trousseau. En fait, je n’en sais rien, ajouta-t-elle ingénument.

-         Ce sont des clefs imposantes mais relativement simples, dit Ramsès qui les avait prises en main. Il ne doit pas être difficile de prendre un moulage en cire et de les faire refaire.

-         Mais qui aurait eu le temps matériel d’agir ainsi ? s’insurgea Emerson.

-         Miss Badern, repris-je, quand êtes-vous entrée dans votre bureau pour la dernière fois ?

-         Juste avant le thé, répondit-elle, c’est à ce moment-là que j’ai…

-         Oui, bien entendu, coupai-je en retenant un soupir, mais je m’intéressais plutôt au dernier moment où vous aviez vu votre bureau en bon ordre.

-         Oh. Excusez-moi, je n’avais pas… Hum – Le soir de l’arrivée de Mr Ackroyd et de sa famille, je suis repassée y chercher mon mouchoir que j’avais oublié. Mais le lendemain, Anthony était mort et j’ai aidé à transporter son corps dans la salle des caisses. (Elle réfléchit.) Non, je ne suis pas entrée plus avant. Ensuite, il y a eu beaucoup à faire…

-         C’est certain, dis-je pour la rassurer. Bien, l’intrusion a donc eu lieu soit cette nuit-même, soit la précédente.

-         Comme d’habitude, vous sautez trop vite aux conclusions, Peabody, grogna Emerson. Nous étions tous à ce fichu cimetière ce matin, aussi n’importe qui pouvait forcer la porte pendant ce temps.

-         Pas du tout, Emerson, sinon les gardes auraient vu entrer un étranger.

-         Sauf si l’intrus était déjà dans la place, dit Ramsès.

-         Mais enfin, Ramsès, comme votre père vient de le dire…

-         Excusez-moi, Mère, coupa mon fils, mais vous conviendrez bien que Mr Milton-Court n’a pas assisté aux funérailles.

-         Milton-Court ? dit Cyrus d’un ton outré, mais il est de la police !

-         Vraiment, ronronna Emerson. Et qui l’a vérifié ?

Il y eu un moment de silence. Personne ne pouvait contredire cette assertion logique – et je m’en voulais beaucoup de ne pas y avoir songé la première. Emerson envoya aussitôt un homme au bureau du télégraphe avec un message à Carter lui demandant – lui ordonnant en fait – de procéder à des vérifications.

Rien ne pouvant être fait de plus, Emerson retourna avec Cyrus et Ramsès faire une visite approfondie des entrepôts. Mr Ackroyd les suivit. Mr Lemon s’éclipsa et je restai dans la salle commune avec Miss Badern et Miss Honoria.

Si la première continuait à avoir les yeux gonflés de larmes, l’air détaché de la seconde démontrait manifestement qu’elle n’était pas concernée par nos récents tracas.

-         Comment comptez-vous occuper votre temps libre, Miss Ackroyd ? demandai-je. Il y a peu de visites intéressantes à faire par ici.

-         C’est sans importance, répondit-elle de sa voix chantante. Mon père a promis de m’emmener quelques jours à Louxor à la fin du mois.

-         Vous pourriez aider Miss Badern à ranger ses papiers, proposai-je.

-         Certainement, dit-elle en esquissant un vague sourire.

-         Aviez-vous des passe-temps particuliers en Angleterre ? insistai-je.

-         Oh, rien dont je ne puisse me passer, dit-elle (et cette fois son ton s’était un peu durci.) Nous ne sommes pas très riches, voyez-vous, aussi mes principales occupations consistaient à faire tourner la maison. Je devais ainsi régler les factures, m’occuper du jardin et… – soigner ma mère, ajouta-t-elle dans un souffle.

-         Je suis désolée, dis-je. Sa perte vous a certainement été très cruelle. J’ai connu cela autrefois, vous savez, quand j’ai dû m’occuper de mon père durant ses dernières années. Moi aussi je devais régler les factures et même marchander avec les fournisseurs. C’est une intéressante école de la vie, n’est-ce pas ?

-         Je détestais cela, dit-elle brutalement. Ce n’est pas une vie de lady !

-         Mais ma chère enfant, intervint Miss Badern qui la regardait avec un certain effarement, vous m’avez parlé de votre saison à Londres. Aussi je suis sûre que l’avenir vous sera plus clément.

-         Je l’espère, dit la jeune fille qui semblait calmée.

J’attendis un instant en la fixant sans mot dire – mais elle soutint mon regard avec un sourire et ne s’expliqua pas. Bien, pensai-je, elle doit avoir une intrigue en vue. Les jeunes personnes ont souvent l’âme romantique et je comprenais sa prudente réserve si le soupirant ne s’était pas encore déclaré.

-         Je trouve que le jardinage est une activité très reposante, dit Miss Badern.

-         Sauf s’il n’est pratiqué que pour obtenir des légumes comestibles, rétorqua Miss Ackroyd d’une voix à nouveau un peu tendue.

-         Personnellement, dis-je, j’aime surtout les fleurs et les arbres. Saviez-vous que les anciens Egyptiens ne connaissaient ni l’oranger, ni le citronnier, ni tant d’autres arbres qui ornent de nos jours les jardins d’Egypte ? Même la rose, ma fleur préférée, n’est apparue qu’à l’époque romaine. Pour les Anciens, la reine des fleurs était le lotus, blanc ou bleu. Ils en faisaient des bouquets pour décorer les salles de festin, les femmes les fixaient sur leurs cheveux. Malgré cela, il était aussi utilisé en cuisine, sa souche tubéreuse se mangeait grillée ou bouillie et l’on faisait une sorte de pâtisserie avec les graines pilées. C’était aussi la plante emblématique de la Haute-Égypte. Comme cette fleur se referme la nuit et s’enfonce sous l’eau, c’était le symbole du soleil, de la création, de la renaissance. Par là, elle était aussi associée à Osiris et au culte funéraire.

-         Tout s’associe toujours aux Dieux en Egypte, dit Miss Badern. Mais je croyais que c’était la vigne qui était associée à Osiris ?

-         C’est exact, dis-je, on disait que la vigne était un don d’Osiris à ses sujets.

Le soir même au dîner, Emerson ne voulut parler que du contenu des entrepôts, aussi j’exposai mon idée que Miss Ackroyd aide Miss Badern à ranger ses fiches et à compléter l’inventaire. Ramsès se proposa également pour la transcription des stèles. Emerson se renfrogna. Il préférait l’excavation à toute autre activité archéologique, mais il savait que son fils, malgré son jeune âge, se passionnait bien davantage pour la philologie, science pour laquelle il avait manifesté un talent précoce. Tout en se frottant le menton, Emerson acquiesça :

-         Très bien, Ramsès. Vous viendrez sur le site uniquement le matin, puis vous pourrez rentrer avec Mr Ackroyd qui prendra des photographies pendant que vous ferez les transcriptions des stèles.

-         Mr Lemon pourrait aussi peindre certains éléments, Emerson, dis-je.

-         Ils rentreront alors à tour de rôle, dit Emerson le front plissé. Si nous trouvons quelque chose d’intéressant, je ne veux pas rester sans artiste.

Cette concession était plus que je n’attendais, aussi je n’insistai pas.

-         J’ai appris que vous comptiez visiter Louxor à la fin de la saison, dis-je en me tournant vers Mr Ackroyd. Vous deviez voir Gizeh et ses pyramides mais je ne pense pas que vous en ayez eu le temps.

-         En effet, répondit-il. Quand j’ai rencontré Mr Carter à l’hôtel, il m’a parlé du départ imminent de M. Amélineau, aussi j’ai cru bon de hâter notre départ afin de le rencontrer. Comme vous le savez, nous sommes arrivés trop tard, mais Mr Carter, dans le train, nous a appris que le professeur Emerson le remplacerait à la tête de l’expédition.

-         Vous n’avez donc rien pu voir de l’Egypte, dis-je.

-         Nous avons été au British Muséum avant de quitter Londres, dit Mr Ackroyd. Les antiquités égyptiennes y sont…

-         Humph, dit Emerson en s’étouffant avec sa viande. (Mais il retrouva vite son souffle.) Quand on pense à la façon dont ce voyou de Budge a acquis la plupart des pièces exposées, je considère que…

-         Oui, Emerson, dis-je. Je connais votre avis sur Mr Budge et son musée mais il est normal de le visiter avant de venir en Egypte. Bien entendu, ajoutai-je en me tournant vers Mr Ackroyd, cela ne remplace pas les monuments in situ. Il faut absolument que vous voyiez Gizeh.

-         Nous y veillerons en retournant au Caire, dit Mr Ackroyd. Le voyage en bateau a été assez éprouvant pour ma fille.

-         J’ai préféré rester à l’hôtel et lire dans ma chambre sur mon balcon, précisa la jeune fille. J’avais apporté de la poésie et quelques romans.

-         La poésie, dit Cyrus, toujours galant, voilà qui convient aux jeunes filles.

-         Elle lit aussi Lord Byron, souligna son père d’un ton sinistre.

-         A propos de Byron, intervint Miss Badern, il est amusant de savoir qu’il a écrit sur Abydos.

-         La fiancée d’Abydos, c’est exact, dit Cyrus, mais il s’agit de la ville homonyme en Asie Mineure, célèbre par les amours légendaires de Léandre et d’Héro dont elle fut le théâtre.

-         Vous lisez de la poésie, Vandergelt ? grommela Emerson.

-         De quoi s’agit-il au juste, Cyrus, demandai-je en prenant bien soin de ne pas regarder Ramsès.

-         Et bien, autant que je me rappelle, Léandre traversait toutes les nuits le détroit à la nage pour rendre visite à sa belle, mais il se noya un soir de tempête sous les yeux d’Héro et Lord Byron a chanté leurs amours

-         Grotesque, grogna Emerson, d’ailleurs les Abydeniens passaient pour être mous et efféminés, ce qui a même donné lieu à un proverbe turc : N’abordez pas sans précaution à Abydos.

-         Tout à fait de circonstance, dis-je. Cependant, il est bien regrettable, Miss Ackroyd que vous n’ayez pas profité des jardins de l’Ezbekieh. Si j’avais su que vous étiez aussi souffrante, je vous aurais offert mon aide.

-         Vous n’êtes pas médecin, Peabody, quoi que vous en croyez, dit Emerson d’un ton hargneux.

-         Mais ils sont si merveilleux à découvrir, Emerson, dis-je sans relever la critique. Il y avait devant notre chambre un magnifique jacaranda. C’est un arbre si original avec ses fleurs bleues en forme de trompettes.

-         Des trompettes bleues ? s’étonna Miss Ackroyd d’un ton sceptique.

-         A Thèbes, sur des peintures, on peut constater que les Anciens Egyptiens aimaient déjà les arbres, tant pour leur beauté et la fraîcheur que procurait leur ombre que pour leurs fruits.

-         C’est exact, dit Emerson, rassuré que la conversation revienne enfin à l’archéologie, même au travers de la botanique. Chaque nome d’Egypte possédait un verger sacré non loin de son temple principal.

-         Un propriétaire thébain de la XVIIIe dynastie, dit Ramsès, Enené, a fait peindre dans sa tombe tout son jardin où étaient réunies vingt-trois espèces d’arbres.

-         Sa collection comportait des saules, dis-je, mais aussi des tamaris, des jujubiers, des balanites, des moringas, des caroubiers, des grenadiers et d’autres espèces d’identification plus incertaine.

-         Certains de ces noms ne me disent rien du tout, dit Miss Ackroyd.

-         Ackroyd, intervint Emerson dont la patience était à bout, pour les photographies demain matin, je veux absolument que…

Je cessais aussitôt d’écouter. Mr Lemon était resté remarquablement silencieux, mais j’avais déjà remarqué qu’il parlait fort peu et mangeait du bout des dents. Miss Ackroyd au contraire s’épanouissait et sa bonne mine faisait plaisir à voir.

Ramsès la regardait très peu, aussi j’avais oublié mes premières craintes à son sujet. D’ailleurs, si la jeune fille avait rencontré un prétendant durant sa saison londonienne, je pouvais absoudre son père de l’intention de chercher à la marier.

Je ressentais un curieux sentiment de malaise mais je n’arrivais pas à mettre le doigt sur ce qui me tourmentait – il me semblait que j’avais oublié un détail important. J’eus beau y réfléchir jusqu’à la fin du repas, rien ne me revint.

Nous reçûmes deux jours après  la réponse d’Howard Carter: « MC inconnu. Stupéfiant. Attends nouvelles. »

29.11.2007

chapitre 3 - Suite

Howard Carter s’était déjà entendu avec le prêtre copte de Baliana et il nous informa que la mise en terre d’Anthony Beresford aurait lieu le lendemain matin, au cimetière du village.

Gargery entra alors, apportant le plateau à thé. J’étais bien certaine qu’il s’était tenu derrière la porte tout du long et qu’il n’avait pas manqué une miette de la réunion. Son visage compassé m’indiquait son désappointement, un simple suicide ne correspondait pas du tout à sa soif d’aventures.

Je n’avais pas tenté d’interrompre Mr Milton-Court mais il me semblait évident qu’il avait mené son enquête très superficiellement. Il n’avait même pas évoqué la coïncidence frappante des ces deux morts qui venaient de se succéder dans une même équipe. Je n’avais cependant pas voulu attirer son attention sur ce point, pour ne pas éveiller celle du meurtrier par la même occasion.

J’y réfléchissais tout en buvant mon thé. Vu que plusieurs suspects présents au moment de la mort de Mr Williams s’étaient déjà dispersés quand Mr Beresford avait été assassiné – ce qui restait mon hypothèse – Mr Amélineau et les Bigasse pouvaient être disculpés, ainsi que les autres éventuels absents. Il ne restait que Miss Badern et je fixai sur elle un regard attentif.

Elle me tendait justement une assiette de sandwiches au concombres.

-         Je suis vraiment ravie, dit-elle avec un sourire, que votre domestique ait pris en charge la cuisine. Il a dû s’entendre avec notre cuisinier puisque je constate déjà que les traditions britanniques sont rétablies.

-         Mr Amélineau n’aimait pas les sandwiches au concombre ? demandai-je.

-         Mr Amélineau n’aimait pas davantage le thé, dit-elle en roulant les yeux.

Je regrettais d’avoir rayé ce cuistre de ma liste de suspects.

-         Vous avez des chats magnifiques, Mrs Emerson, dit une voix près de moi.

Je faillis en lâcher ma tasse et me tournai pour dévisager la jeune fille. C’était effectivement Miss Ackroyd qui venait de s’adresser à moi. Elle s’installa près de moi sur le canapé, tapotant d’une main blanche les coussins de coton.

-         Vraiment ? croassai-je, tout en essayant de reprendre mon souffle après avoir avalé de travers ma bouchée de sandwiche.

-         J’aime beaucoup les chats, continua-t-elle d’une voix traînante. A ce sujet, j’ai fait un rêve curieux la nuit dernière, les détails m’échappent un peu mais je me souviens bien qu’il y avait un gros chat au caractère épouvantable – qui se nommait Horus. Est-ce que ce nom vous dit quelque chose ? Il était gris chartreux avec des yeux verts, comme mon propre chat en fait, sinon que ce dernier se prénomme Ludwig et qu’il est aussi doux qu’une jatte de crème.

-         Le subconscient est une merveille, n’est-ce pas ? s’exclama Miss Badern.

-         En ancienne Egypte, dit alors une voix grave, on prétendait que rêver d’un chat était présage de bonheur.

Je faillis à nouveau lâcher ma tasse – que je bus pour éviter d’autres surprises. Puis je regardai le nouvel intervenant, mon fils, qui me présentait une assiette.

-         Un présage de bonheur ? répéta Honoria Ackroyd en jouant des cils. Que c’est charmant !

-         Vous vous intéressez au subconscient ? demandai-je à Miss Badern.

-         Horus est un dieu égyptien, je crois, dit Miss Ackroyd en même temps.

-         J’étudie précisément le mythe osirien en ce moment, répondis-je aussitôt, prenant de vitesse Ramsès, la bouche encore ouverte. Le dieu Horus est le fils d’Osiris, assassiné par son frère Seth, puis ramené à la vie grâce à son épouse, la déesse Isis.

-         Horus est par excellence le dieu dynastique des pharaons, intervint Ramsès dès que je dus m’interrompre pour respirer. Si Seth personnifie le principe du Mal, Horus incarne au contraire celui du Bien, mais il ne faudrait cependant pas réduire la vision complexe des Egyptiens à ce simple dualisme, ajouta-t-il.

-         Le rapport d’Horus avec les pharaons est particulièrement intéressant précisa Cyrus qui nous avait rejoints.

-         En tant qu’héritier d’Osiris, repris-je, c’est à lui que la couronne d’Égypte revenait de droit, mais Seth voulut aussi s’en emparer et de violentes querelles s’ensuivirent. Horus finit par gagner et il devint ainsi le premier pharaon. Tous les rois d’Égypte furent ensuite considérés comme ses incarnations et le dieu-faucon Horus devint leur protecteur attitré.

-         Lors de son combat avec Seth, ajouta Ramsès, Horus perdit un œil, qu’il retrouva par la suite grâce au dieu-ibis, Thot. Appelé oudjat, cet œil porté en amulette rendait invincible et apportait la clairvoyance.

Miss Badern avait suivi cet échange en tournant la tête d’un côté et de l’autre.

-         Je l’ignorais, dit-elle en semblant quelque peu dépassée

-         Invincible, vraiment ? dit Miss Ackroyd. Que c’est intéressant !

-         Peabody, cria Emerson. N’est-il pas l’heure de dîner ?

Quand nous nous retrouvâmes enfin seuls, le soir dans notre chambre, je pus m’entretenir avec Emerson pendant qu’il m’aidait à déboutonner ma robe.

-         L’enquête de ce Mr Milton-Court a été complètement bâclée, Emerson, protestai-je. Non, voyons, cessez cela et écoutez-moi. Il n’a posé que quelques vagues questions sans le moindre intérêt.

-         Un suicide aussi manifeste n’en nécessitait pas davantage, Peabody chérie, rétorqua-t-il en poursuivant ses agaceries. Pour les autorités, le cas était réglé dès le début. Ils n’ont fait un semblant d’enquête que pour se couvrir auprès de leurs supérieurs.

-         Mais il n’a pas vérifié si quelqu’un était redescendu après s’être couché, demandai-je. Ou encore s’il existait des motifs de disputes entre…

-         Mais entre qui ? cria Emerson avec plus d’énergie que de cohérence grammaticale. Il n’y a que Miss Badern qui connaissait Beresford depuis plus de vingt-quatre heures.

-         C’est faux ! dis-je. Ainsi, par exemple, vous le connaissiez, Emerson.

-         Bah. J’ai un alibi, ma chérie. J’étais avec vous la nuit dernière.

-         Voyons, Emerson, soyez sérieux, j’essaie de raisonner logiquement. Et si Beresford avait eu quelque chose à voir avec la première mort, celle de Mr Williams ? dis-je sur une inspiration. Howard aurait pu… – hum…

-         L’assassiner à peine arrivé pour venger son ami ? s’écria Emerson. Peabody, c’est la théorie la plus grotesque que vous ayez jamais inventée, ce qui n’est pas peu dire.

-         Shttt, ne parlez pas si fort, dis-je. Il nous faut être discret. Je ne crois pas réellement à la culpabilité, d’Howard, Emerson. Je m’efforçais juste de vous prouver qu’il peut y avoir plusieurs possibilités.

-         Ecoutez, nous avons déjà eu notre content d’assassins et de troubles cette saison, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pourrions-nous pas passer quelques semaines bien tranquilles, pour une fois ? Pourquoi ne pourrions-nous pas rencontrer une bonne petite mort naturelle pour changer ?

-         Et le message, Emerson ? rappelai-je. La lettre anonyme ?

-         Mais cela n’a absolument rien à voir, s’emporta-t-il aussitôt. Il est évident que la décision de Maspero de me nommer responsable de ce site a mécontenté quelqu’un, et que ce torchon n’est que la simple manifestation de l’aigreur d’un déçu. D’ailleurs, il était bien précisé : Vous ne trouverez rien ! Il s’agissait donc d’une éventuelle découverte archéologique. Je me demande si Amélineau pouvait aussi chercher… Non. Rien d’important, sinon il ne serait pas parti aussi vite, ajouta-t-il avec regret.

-         Vous sautez trop vite aux conclusions. Quant aux objets déjà découverts cette saison, c’est Miss Badern qui est chargée d’en tenir la liste, dis-je.

-         Je sais, répondit Emerson. Je verrai cela dès demain avec elle. Crénom ! grogna-t-il. Nous ne pourrons pas être sur le site aux aurores à cause de ces damnées funérailles. Suis-je vraiment obligé d’y assister ?

-         Bien entendu, mon cher. Vous êtes le responsable de cette expédition désormais. Et puis cela ne nous retardera pas longtemps.

-         Très bien, admit-il à regret. Puis il ajouta d’un ton excédé après un moment de réflexion : Pour une fois que j’avais de la main-d’œuvre, il faut que deux assistants s’arrangent aussitôt pour mourir. Je vais peut-être demander à Vandergelt de rester, après tout.

-         Nous lui devons bien cela, Emerson.

-         Humph. Je ne vois pas en quoi nous serions responsable de ce que lui a fait subir l’autre bâtard… Hum, très bien. Maintenant, Peabody, voudriez-vous enfin accepter de vous coucher ?

Je me levai tôt le matin suivant. J’avais peu dormi – et mal. Il faut toujours un certain temps pour s’habituer à un nouvel habitat et j’entendais déjà des pas et des bruits qui venaient de la fenêtre ouverte. Le soleil était à peine levé.

Je m’installai devant le bureau pour établir une liste. Puisqu’Emerson refusait de s’intéresser à l’enquête, je décidai de la commencer seule. Je serai ainsi prête quand les évènements me donneraient raison.

Mort de Edward Williams (ou était-ce William Edwards ?)

Modus operandi : mort officielle = insolation et transport du cerveau – ce qui pourrait cacher… un empoisonnement ?

Suspects : Tous les membres de l’équipe d’alors, soit M. Amélineau, les Bigasse, Miss Badern, Anthony Beresford.

A ce point, je m’avisai que je devais penser à vérifier où se trouvait Mr Beresford au moment du premier décès. Etait-il même dans l’équipe ? Et les deux hommes s’entendaient-ils ? Il faudrait que j’interroge Miss Badern, qui restait la seule à pouvoir me répondre. Je poursuivis :

Mort d’Anthony Beresford

Modus operandi : mort officielle = suicide – assassinat ?

Suspects :

-         Miss Badern. Mobile ? Sentiments ? (à vérifier)

-         Howard Carter. Mobile ? Vengeance ?

Cette dernière approche se fondait sur l’hypothèse que Beresford avait préalablement assassiné Williams – ce dont je ne savais rien. Il me vint à l’idée que si les supposés sentiments (tendres) de Miss Badern avaient plutôt été portés sur Mr Williams, elle pouvait aussi avoir un motif de vengeance contre Mr Beresford… Néanmoins je revis le visage rougeaud et le comportement fruste de l’homme que j’avais connu. Non. Mr Williams ne semblait pas être de nature à inspirer une passion romantique à une demoiselle sur le tard.

Et Mr Beresford ? J’avais été examiner rapidement le corps la veille au soir. Il s’était tiré une balle dans le cœur – un suicidé n’aurait-il pas plutôt tiré vers sa tempe ? J’avais assez peu fréquenté les désespérés à dire vrai, et je ne voyais aucun argument pour favoriser une manière d’agir plutôt que l’autre. Mr Beresford était – avait été – de taille moyenne, plutôt robuste avec des épaules musculeuses et un visage marqué. Il semblait plus âgé que son âge officiel, un peu moins de quarante ans. Sans doute était-ce la conséquence d’une vie adonnée à la boisson, à moins que… Depuis combien de temps buvait-il ? A vérifier, pensai-je – et je rajoutai une ligne à ma liste de questions à poser.

Mes listes avaient abandonné toute prétention à la logique et mes notes jetées au hasard s’entrecroisaient. Cette affaire n’était peut-être pas aussi cohérente que ce qu’il m’avait paru la veille. Je devais avouer que les éléments que j’avais réunis jusqu’ici ne s’emboîtaient pas comme je l’avais espéré.

A ce stade de mes réflexions, Emerson commença à remuer et je me dirigeai aussitôt vers le lit. Il beuglait toujours mon nom s’il ne me trouvait pas auprès de lui à son réveil. La situation des chambres, toutes alignées le long du même couloir, rendait inopportun un hurlement matinal qui risquait de terroriser tout le monde. Les bruits s’intensifiaient d’ailleurs. Il était temps de descendre.

-         Peabody ! beugla Emerson.

En dépit des circonstances funèbres, je me sentais envahie de bien-être tandis que nous cheminions pour nous rendre à Baliana. Devant moi se trouvait Cyrus qui arborait un costume de lin impeccablement coupé et un élégant panama. Appuyée sur mon ombrelle, vêtue d’un sobre costume vert bouteille, j’avançais d’un bon pas aux côtés d’Emerson, humant à pleins poumons l’air frais de cette aube nouvelle. Le grand dieu Amon-Ré était une fois de plus apparu, renaissant ainsi de son voyage nocturne au milieu des ténèbres, comme il le faisait depuis des millions de jours et comme il le ferait encore quand nous ne serions plus que poussières. En pensant au corps de Mr Beresford dans son cercueil en bois à l’arrière de la carriole qui nous suivait en cahotant sur le chemin pierreux, je ne trouvai pas – à seconde vue – cette image aussi réconfortante que prévu.

J’étais plongée dans ces méditations aussi philosophiques que poétiques quand Emerson troubla ma belle humeur en proférant une remarque importune :

-         Vous savez, Amelia, ce que vous avez dit hier soir était sacrément inepte.

-         Ne jurez pas, répondis-je.

-         Je jurerai si je veux. Vous pousseriez un saint à jurer, Peabody.

-         Que se passe-t-il ? demanda aimablement Cyrus.

Toute discussion sérieuse était manifestement impossible. D’ailleurs je savais bien ce qui ennuyait Emerson. Il aurait préféré être déjà sur le site, à houspiller tout son monde en distribuant ses ordres à Abdullah et aux autres. Déjà, au petit-déjeuner, il avait rageusement déchiqueté ses œufs au bacon avec une fureur rentrée qui avait rendu tous les convives muets. Mais, ainsi que je le lui avais rappelé, un responsable d’expédition était comme un capitaine de navire et il se devait d’accompagner le pauvre Mr Beresford pendant son dernier voyage. Emerson n’avait pas particulièrement apprécié ma petite métaphore.

Le cimetière était calme et désert. Le prêtre nous attendait et Howard Carter lui parla un moment avant de nous présenter. L’homme était petit, chenu, avec une barbe grise légèrement mitée. Je repensai à un autre prêtre copte, le faux père Girgis qui nous avait jadis causé de grands tracas à Dachour, mais tout en l’évoquant, je croisai le regard noir d’Emerson qui me fixait suspicieusement, aussi je ne crus pas nécessaire de lui faire part de mes réminiscences.

Le service fut rapide et sans âme. Tandis que deux Egyptiens s’occupaient à remplir la fosse, je regardai attentivement les autres assistants agglutinés sous l’ombre rare d’un sycomore. Aucun de semblait afficher la moindre trace de chagrin – ni à dire vrai de culpabilité, mais je n’en attendais pas moins d’un assassin capable d’avoir fait passer deux meurtres pour des morts naturelles. Miss Badern était la seule à montrer une certaine émotion. Je me demandai si son trouble pouvait être significatif, avant de réaliser qu’elle était également la seule à avoir connu le défunt.

Je m’arrangeai cependant pour rester à ses côtés sur le chemin du retour.

-         Des funérailles sont toujours éprouvantes, n’est-ce pas ? dis-je pour la tirer de son humeur méditative.

-         Pardon ? Oh, excusez-moi, Mrs Emerson, répondit-elle en tournant vers moi ses yeux troublés. C’est la seconde fois en deux semaines que je viens dans ce cimetière, vous savez. C’est tellement déprimant.

-         Oh, dis-je. Mr Williams a donc également été inhumé ici ?

-         Oui. Son ami, Mr Carter, nous avait prévenus qu’il était sans famille, aussi M. Amélineau a-t-il fait au plus simple.

-         Mr Beresford et Mr Williams se connaissaient-ils ? demandai-je, jugeant l’occasion favorable pour en savoir davantage.

-         Oui, bien entendu, répondit-elle étonnée. M. Amélineau employait Anthony depuis déjà quelques années, mais Edward ne nous avait rejoint qu’à la saison passée.

-         Ainsi Mr Beresford était présent lorsque Mr Williams a eu son – hum – accident ?

-         Non, répondit Miss Badern, d’un ton un peu gêné.

-         Comment cela, non ? m’étonnai-je.

-         Oh, quelle importance, soupira-t-elle, cela ne peut plus lui nuire à présent. Voyez-vous, Mrs Emerson, il se trouvait qu’Anthony buvait beaucoup et M. Amélineau s’était plusieurs fois emporté à ce sujet. Les Français ont le sang vif. Il y a quinze jours, après une querelle, Anthony est parti, laissant ici la plupart de ses affaires. Je ne crois pas qu’il comptait revenir. Mais ensuite Edward est mort et M. Amélineau n’a pu qu’accepter son retour providentiel puisqu’il lui manquait déjà un assistant. Il était difficile d’en chercher un nouveau, vous le savez bien, la saison était trop avancée.

-         Je vois, dis-je. Mr Williams est mort suite à une insolation, n’est-ce pas ?

-         Oui, répondit-elle. Il était revenu du site dans un état de fébrilité intense, puis il a déliré, brûlant de fièvre, tout le lendemain et la nuit suivante. Le médecin qui est venu de Louxor a parlé d’un transport au cerveau.

-         Un médecin de Louxor ? demandai-je. Serait-ce le docteur Wallingford ?

-         Il me semble, répondit-elle. Je n’ai pas fait très attention à son nom.

-         Je demanderai à Howard, dis-je.

Il marchait devant moi avec Emerson. Mr Milton-Court était reparti le matin même à la gare. Je n’en étais pas fâchée. Ce petit homme bedonnant au crâne ovoïde et à la moustache grotesque ne m’avait inspiré aucune confiance. Son enquête avait été bâclée, il n’avait procédé à aucun interrogatoire approfondi des suspects. Il n’avait même pas cherché un indice ni examiné le corps de près !

Bien entendu, Emerson voulut partir pour le site dès notre retour. Je montai donc me changer pendant qu’il donnait diverses instructions à Abdullah.

Je revins en quelques minutes mais il m’attendait déjà.

-         Dépêchez-vous, Peabody, grogna-t-il comme si j’avais passé la matinée à ma toilette, nous avons perdu déjà suffisamment de temps.

Je ne daignai même pas répondre à cette réflexion puérile.

-         Miss Badern, continua Emerson. Je vous verrai en rentrant au sujet des objets et autres découvertes d’Amélineau qui restent dans les entrepôts. Veuillez avoir vos registres et catalogues prêts pour notre retour.

-         Bien entendu, professeur, dit-elle.

A peine arrivée sur le site, je réclamai l’aide de Selim et de Daoud et installai un auvent de toile pour nous protéger du soleil pendant les heures de repas. Emerson grommelait chaque fois que je le faisais mais je persistais à penser que quelques agréables moments de pauses pour se rafraîchir ne pouvaient qu’améliorer la qualité de notre travail.

Je comptais bien recommander à Mr Lemon de ne pas trop s’exposer dès le premier jour. Lui et les Ackroyd nous avaient accompagnés au cimetière – Emerson n’aurait laissé personne s’y soustraire vu que lui-même y était contraint – mais je ne pensais pas que le soleil a une heure aussi matinale avait eu le temps de lui causer de grands dommages.

Une fois l’abri terminé, j’allai rejoindre Emerson. Il surveillait une première équipe d’hommes qui refermait la tombe que nous avions examinée la veille, tandis qu’une autre travaillait à celle d’à côté, presque complètement excavée.

Je m’approchai pour mieux voir la tombe en question. Son pyramidion s’était effondré mais le mastaba était intact. Il était à l’origine en calcaire, carré, monté sur un soubassement, étayé de quatre colonnes aux angles et bordé d’une corniche évasée. Un escalier de cinq marches menait à la chambre intérieure. Elle était vide mais du sable et des débris y restaient encore.

Emerson ordonna à Mr Lemon de prendre des croquis, tandis que Mr Ackroyd déballait déjà ses appareils photos, assisté du jeune Selim. J’avais déjà remarqué que ce garçon s’intéressait de près à toute nouvelle invention.

Howard Carter était resté à Baliana d’où il devait prendre le train pour Louxor, Cyrus Vandergelt nous avait accompagnés.

-         Heureusement que tout n’était pas en briques, dit-il. Ce n’est pas un matériau fait pour durer.

-         La brique n’était utilisée que pour l’architecture civile et militaire, répondit Emerson. Les Pharaons avaient l’ambition d’élever des demeures éternelles et seule la pierre leur paraissait assez durable pour résister aux attaques du temps – et des hommes. Pour les temples, ils utilisaient plusieurs matériaux : le gros-œuvre est en calcaire très fin tandis que les colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes – c’est à dire toutes les parties où l’on souhaitait une résistance plus forte – sont en grès, en granit ou en albâtre.

-         Il y a eu du travail sur ce site, dit Cyrus en regardant autour de lui.

-         Bah, répondit Emerson en acquiesçant à contrecœur. Dès son premier séjour à Abydos, Mariette a déblayé la butte artificielle de Kom es Sultan, la butte du roi, dans le secteur nord et prospecté les nécropoles adjacentes. Il a ensuite dégagé le temple de Ramsès II, en pensant que c’était le temple d’Osiris. Puis il a fouillé au nord de la Shunet ez Zenib, le magasin aux raisins, mais en vain. Ce n’est que vingt ans plus tard qu’Amélineau a découvert les premières sépultures pharaoniques ici-même, à Omm el Qaab, c’est à dire plus de deux kilomètres plus loin dans le désert. Il reste encore des temples ensablés, soupira-t-il avec envie.

-         Je n’aime pas les temples, dit Cyrus. Même à demi ruinés, ils ont quelque chose d’étouffé et d’inquiétant.

-         C’est exprès, affirma Emerson. Les dieux égyptiens aimaient le mystère, et le plan d’ensemble de leurs sanctuaires est conçu pour ménager insensiblement une transition entre le plein soleil du monde extérieur et l’obscurité de leur retraite. A l’entrée, on trouve de vastes espaces aérés, puis la salle hypostyle est déjà noyée dans un demi-jour discret, ensuite le centre est plus qu’à moitié perdu sous un vague crépuscule, et au fond, dans les dernières salles, la nuit est presque complète. L’effet produit par cette dégradation successive de la lumière était augmenté par divers artifices de construction. Ainsi toutes les parties n’étaient pas de plain-pied : à mesure qu’on s’éloigne de l’entrée, le sol se relevait, il  y a toujours quelques marches…

-         Quels pharaons ont bâti leurs cénotaphes par ici ? demanda Cyrus.

-         Sésostris III  de la XIIe dynastie, Amosis, le fondateur de la XVIIIe dynastie, et sa grand-mère Tetisheri, récita aussitôt Ramsès.

-         Exactement, grogna Emerson avec un regard noir envers son héritier.

Emerson adore son fils mais il aime aussi expliquer. Il se plaint souvent de ce qu’il lui soit aussi difficile de garder la parole dans sa propre famille. Cyrus Vandergelt l’écoutait religieusement. Je connaissais la parfaite éducation de Cyrus, mais je savais aussi qu’il avait très envie de terminer la saison avec nous.

.../...

28.11.2007

chapitre 3

ANthony Beresford s’était suicidé la veille au soir ou dans la nuit.

Son corps n’avait été retrouvé que le matin même, dans une salle faisant office de salle à manger et de salon de la maison commune qui abritait toute l’équipe. L’arme utilisée – un pistolet – était tombée à côté de lui. Rien de mystérieux en principe dans cette mort, sauf que l’homme n’avait aucun motif connu de se tuer et qu’il n’avait pas laissé de lettre. C’était aussi le second assistant qui disparaissait. Malgré mes questions pressantes, Abdullah ne put rien nous dire de plus mais il indiqua que Carter effendi nous attendait.

-         Carter ? s’étonna Emerson. Que fait-il donc ici ?

-         Je ne sais pas, répondit Abdullah en haussant les épaules avec un fatalisme tout oriental. Il est arrivé hier par le train avec trois autres Inglizis. Un grand homme brun, un blond plus jeune et une femme.

-         Les Ackroyd, dis-je.

-         J’avais compris, merci, Peabody, s’emporta Emerson. Crénom ! Nous sommes bons derniers à cause de tous ces fichus contretemps !

Il me lança un regard noir – comme si c’était de ma faute – et s’effaça pour me laisser monter dans la carriole découverte qui attendait, puis il s’y engouffra à ma suite. Abdullah monta également avec nous. Selim, le fils d’Abdullah, avait chargé nos bagages dans une autre carriole qui suivit avec Ramsès et Gargery.

Je ne pouvais rien faire d’autre sinon attendre d’être sur place pour commencer mon enquête, aussi je regardai avidement autour de moi. Le site d’Abydos était occupé en partie par deux hameaux, el Kherbeh et Arabat el Madfounah, mais nous devions loger près de Baliana qui était presque une petite ville. En réalité, la région était peu développée car les touristes s’y arrêtaient rarement – et je comprenais bien entendu que la tentante proximité de Thèbes leur fasse ainsi brûler les étapes.  

Pour rejoindre Baliana, en nous éloignant du Nil, nous traversâmes quelques pauvres villages en pisé où se dressaient de hautes tours percées de trous, caractéristiques de cette région. Ces tours servaient de pigeonniers, à la fois décoratifs et utiles. En effet, les locaux utilisaient le pigeon sous toutes ses formes, aussi bien mort pour sa chair (ils préparaient de goûteuses pastillas au pigeon) que vivant parce que ses fientes était un engrais apprécié pour les cultures maraîchères alentour. Je fus heureuse que le trajet soit court. La piste était creusée de profondes ornières et je compris la nécessité d’utiliser des voitures découvertes. Nous étions sans arrêt soulevés de nos sièges par les cahots et aurions pu aussi bien donner de la tête contre un toit ou des montants. Ni Emerson, ni Abdullah ne semblait en souffrir, aussi je retins ma mauvaise humeur – en même temps que mon chapeau. A ce propos, je notai qu’Emerson avait déjà perdu le sien. Le bâtiment vers lequel nous nous dirigions était situé à quelque distance de Balania. Les carrioles passèrent sous une voûte étroite. Nous étions arrivés.  

Tout en brossant la poussière de mes habits, je regardai autour de moi. Différents corps de bâtiments entouraient une vaste cour rectangulaire, agrémentée de buissons fleuris et de quelques tamaris qui formaient un coin ombragé. La maison principale occupait la grande largeur en face de nous et les entrepôts s’étendaient à gauche. Une écurie et divers appentis fermaient le périmètre. Toutes les pièces ouvraient sur la cour.

 Je reconnus l’ordonnance caractéristique d’un ancien caravansérail.

Ces ‘palais de caravanes’ (en turco-persan) étaient jadis les endroits où les caravanes faisaient halte, les bâtiments qui accueillaient marchands et/ou voyageurs le long des routes et même dans certaines villes. On pouvait les comparer à une sorte de relais de poste en Europe. C’était un lieu d’échange fréquenté par de nombreux étrangers.

Vu l’insécurité qui régnait alors, un caravansérail était toujours fortifié. A l’intérieur, il comportait à la fois des écuries ou des enclos pour les montures et les bêtes de somme, des magasins pour les marchandises et des chambres pour les gens de passage. Il était fréquent que les magasins se trouvent au rez-de-chaussée et les chambres au premier étage.

Nous traversâmes la cour jusqu’au porche qui occupait le centre de la partie habitation et pénétrâmes dans une pièce où plusieurs personnes étaient assises. Nous arrivions à l’heure du déjeuner et une agitation fébrile s’ensuivit.    Une grande femme à l’air sévère, aux cheveux sombres et grisonnants, aux yeux bleus et au teint pâle – comment diable y parvenait-elle sous ce climat ? – se leva pour nous accueillir. Elle me proposa de visiter aussitôt ma chambre, à moins que je ne préfère un rafraîchissement ?

J’optai pour le rafraîchissement. Carter s’avançait déjà vers Emerson et, après nous avoir salués, il nous présenta les autres personnes présentes.

-         Voici Miss Badern, dit-il en désignant la dame qui revenait avec les boissons demandées. Elle est infirmière mais s’occupe également de l’intendance ainsi que de la nomenclature des objets qui sont entreposés. Vous connaissez déjà les Ackroyd et Mr Lemon, je crois ?

-         Que diable faites-vous donc ici, Carter ? demanda Emerson. Vous n’avez pas évoqué ce déplacement l’autre soir.

-         J’étais en route pour Louxor, répondit Howard, quand j’ai rencontré Mr Ackroyd et sa famille sur le quai au Caire. Nous avons voyagé ensemble et je me suis arrêté ici pour prévenir Beresford de votre arrivée. Vous connaissez les lenteurs du télégraphe.

-         Vous l’avez donc vu hier soir ? demandai-je. Comment était-il ?

-         Parfaitement normal, fut la réponse immédiate. Il n’a pas beaucoup parlé, mais c’est vrai que je ne lui en ai guère laissé le temps. En fait, Beresford n’est rentré que juste avant le dîner, je l’ai bien entendu informé de votre arrivée. Ensuite, la soirée ne s’est pas prolongée. Je ne pensais pas…

-         Où est le corps ? demandai-je

-         Nous pourrions peut-être d’abord déjeuner, Peabody, grogna Emerson. Il ne risque pas de – humph – bouger, ajouta-t-il un peu penaud devant le regard indigné que lui lançait Miss Badern.

J’acceptai de bonne grâce et Emerson ressortit pour donner quelque instruction à Abdullah. Miss Badern m’entreprit alors sur notre voyage. Oh, ciel, pensai-je, c’était une bavarde et je savais qu’Emerson le supporterait mal. Heureusement, son retour la fit taire et nous passâmes aussitôt à table.

J’examinai alors nos compagnons.

Howard Carter écoutait Emerson qui discourait déjà des nécropoles royales et autres découvertes qu’Amélineau avait publiées. Bon, cela les occuperait un moment, pensai-je. J’étais bien certaine que mon impétueux époux voudrait se rendre sur le site, pour une première inspection, à peine la dernière bouchée avalée et qu’Howard n’aurait d’autre choix que de l’accompagner.

Ramsès mangeait en silence, se resservant plutôt deux fois qu’une. Comment pouvait-il rester aussi mince avec un tel régime ?

Mr Ackroyd suivait avec intérêt la conversation, mais il avait le bon sens de ne pas interrompre Emerson. Une ou deux questions polies furent toute sa participation. Emerson y répondit volontiers. Le cher homme adorait expliquer. J’eus un sourire amusé en y pensant et notai que Ramsès l’avait remarqué.

-         D’après la chronologie officielle établie au temps des Ptolémée par Manéthon (dont je vous ai déjà parlé), on savait que les premières dynasties avaient existé. On les connaissait par des listes de noms et des annales, mais aucune tombe ni stèle ne prouvaient leur existence. Les fouilles d’Amélineau ont mis à jour des tombes contenant des offrandes funéraires qui portent les noms de ces pharaons, comme par exemple le roi-serpent de la 1ère dynastie (vers 3000 av. J.-C.) sur une stèle que ce misérable a emportée en France. Ces tombes ne sont pas des pyramides, mais d’énormes mastabas en briques dont certains éléments sont en pierre. Tous ces rois portent des noms d’animaux et ils ajoutaient un faucon, l’emblème du dieu Horus, à leur nom – ce titre deviendra ensuite officiellement celui de tous les pharaons. Ce sont les premiers rois historiques d’Egypte et il serait désastreux que ces fouilles ne soient pas exécutées de la manière la plus scientifique…Je notai que Miss Badern mangeait peu et qu’elle avait l’œil vitreux mais que Ramsès suivait attentivement l’exposé de son père.  

Mr Lemon grignotait également du bout des dents. Je le revoyais pour la première fois depuis l’arrivée du bateau à Port Saïd. Son apparence n’avait rien de souffreteux bien que son teint translucide détonna un peu. Ses yeux bleus qui semblaient tournés vers un rêve intérieur, ils se fixaient parfois d’un air languide sur son beau-frère ou Emerson, mais je suspectais qu’il ne les écoutait pas vraiment. Il avait des mains fines et délicates, de vraies mains d’artiste, pensai-je tout en me demandant comment ce tempérament rêveur s’accorderait avec ce qu’Emerson attendait d’un homme sous ses ordres.  

Je tournai enfin mon attention vers la jeune fille et la modification de son attitude me frappa à nouveau. Elle avait toujours les yeux baissés mais elle se tenait bien droite et irradiait une satisfaction que je pourrais presque qualifier de féline, comme un chat qui aurait avalé un bol de crème. Je fis mentalement quelques hypothèses sur ce qui avait pu ainsi métamorphoser la petite créature éteinte que j’avais croisée le premier jour : soit le climat égyptien lui réussissait bien, soit elle avait enfin surmonté un mal des transports persistant. Tout le long du repas, je remarquai aussi que Miss Badern la couvait et l’entourait de soins maternels. Ah, pensai-je, serait-ce la solitude qui la rendait ainsi mélancolique ? Je ne pouvais accepter qu’une femme manquât ainsi d’autonomie mais il ne me semblait pas opportun d’en faire état immédiatement.

A peine la dernière bouchée avalée, comme je l’avais prévu, Emerson se leva et annonça qu’il allait visiter le site. J’hésitai un court instant sur la conduite à tenir. J’aurais apprécié pouvoir examiner le corps de Mr Beresford, poser quelques questions et chercher des indices, et aussi installer mes affaires dans ma chambre mais la curiosité archéologique fut la plus forte. En réalité, sauf Miss Badern et Miss Ackroyd, nous nous dirigeâmes tous vers les écuries où de petits ânes nous attendaient.

-         Quand Mr Beresford doit-il être mis en terre, Mr Carter ? demandai-je.

-         Le plus vite possible, Mrs Emerson, vous le comprenez bien par cette chaleur. J’ai télégraphié à Louxor. Un envoyé du gouvernement passera dans la soirée et nous pouvons procéder aux funérailles dès demain matin. J’ai déjà eu affaire au prêtre copte de Balania lorsque mon pauvre ami Edward est mort il y a quelques semaines.

-         A ce propos, Mr Carter… commençai-je.

-         Amelia, beugla Emerson. Que faites-vous donc à traînailler.

-         Nous en parlerons plus tard, dis-je en rejoignant Emerson qui attendait devant ma monture.

Abydos avait peut-être connu la gloire durant les temps antiques mais, comme nous l’apprit Emerson en cours de route, elle était déjà réduite à un simple village sous l’empire romain. Elle ne se présentait plus désormais que comme un monceau de ruines sans habitants. A l’ouest, on voyait encore le monument célèbre du temple d’Osiris que Mr Amélineau avait désensablé. On y entrait par un portique élevé d’environ dix-huit mètres, soutenu par deux rangs de grosses colonnes. Les Egyptiens de l’ancien temps bâtissaient pour durer et la solidité de l’édifice, les grandes masses qui le composaient, les hiéroglyphes dont il était chargé, en témoignaient encore.

Pour cette année, M. Amélineau avait concentré ses efforts sur la zone ouest du site, au lieu-dit Omm el Qaab où, comme l’avait évoqué Emerson, il avait commencé à mettre à jour la grande nécropole royale de l’époque thinite.

-         La période thinite désigne les trois premières dynasties, dit Emerson à Carter, mais des sépultures de ces mêmes pharaons existent également à Saqqarah. Je crois qu’Amélineau a trop vite attribué à ses découvertes le titre de tombe. Ces mastabas ne sont probablement que des cénotaphes, qui n’ont contenu que des reliques. 

-         C’est difficile à dire pour l’instant, répondit Carter. Maspero prétend que cette partie de la nécropole a été volontairement détruite par les chrétiens notamment en y mettant le feu.

-         Rien ne m’étonne des fanatiques religieux, dit Emerson en me regardant d’un air ironique. Bien. Le sanctuaire d’Osiris s’élevait à l’entrée des routes qui conduisaient aux Oasis, et la renommée du temple attirait les pèlerins. Il est évident que la situation de la ville amenait aussi des marchands et cette prospérité devait tenter les pillards. Il reste encore les traces de deux forteresses, la première Kom es sultan, la plus ancienne, date de la Ve dynastie, mais les nobles ont vite envahi l’enceinte pour bâtir leurs propre tombeaux. La seconde forteresse, bâtie vers la XVIIIe dynastie, aurait connu le  même sort sous  les Ramessides si la décadence subite de la ville ne l’avait protégée contre l’encombrement.

Nous arrivâmes enfin au site où quelques ouvriers égyptiens montaient la garde. Une seule tombe était ouverte, bâtie en grosses briques de boue noire, sans mélange de paille ni de gravier. L’étage inférieur était un mastaba à la base carrée, d’une douzaine de mètres de côté, les murs perpendiculaires n’étaient pas assez élevés pour qu’on puisse se tenir debout à l’intérieur. Sur cette sorte de socle se dressait autrefois une pyramide pointue, dont la hauteur variait entre quatre et dix mètres, et dont les faces étaient revêtues d’une couche de pisé peinte en blanc. La mauvaise qualité du sol empêchait qu’on y creusât la salle funéraire, les architectes avaient donc dû se résigner à la cacher dans la maçonnerie. Une sorte de chambre basse, voûtée en encorbellement, était ménagée au centre et abritait souvent la momie. La chambre de la tombe qui béait devant nous était vide.  Il n’y avait aucune chapelle.

-         Crénom, grommela Emerson. Il aurait pu refermer cette tombe puisqu’il l’a manifestement terminée.

-         Il est parti plutôt précipitamment, bredouilla Carter devant l’œil furibond d’Emerson.

-         Il avait bien laissé son assistant, non ? rétorqua mon irascible époux. Il a bien fait de mourir celui-là, sinon je me serais fait un plaisir de l’étriper.

-         Que comptez-vous faire sur ce site ? demandai-je pour changer de sujet.

-         Refermer ce mastaba, grogna Emerson. Et finir de déblayer celui d’à côté. Je n’ai pas le temps d’en faire plus de toute façon puisque vous ne voulez pas…

-         Il serait peut-être temps de rentrer, dis-je. Nous ne sommes pas encore complètement installé et il faut aussi recevoir l’envoyé britannique et préparer les funérailles.

-         Bah, dit mon époux tout en me suivant à regret.

Le pas des ânes n’étant pas supérieur à la vitesse d’un homme à pied, le chemin du retour nous permit de continuer une conversation.

-         Ackroyd, demanda soudain Emerson, quelles fonctions deviez-vous occuper selon votre engagement avec Amélineau ?

-         Je suis essentiellement dessinateur, professeur, mais je connais aussi les rudiments de la photographie et je sais utiliser la plupart des appareils récents. M. Amélineau comptait sur moi pour compléter le plan général et le repérage du site, j’ai cru comprendre que Mme Bigasse n’a pas pu…

-         Et vous, Lemon ? coupa Emerson que les malades intéressaient peu.

Le jeune homme sursauta devant cette interpellation directe. Il s’agitait sur la selle de son âne comme une pomme dans une assiette, et les deux Egyptiens qui marchaient à côté de lui l’empêchaient de tomber en le remettant régulièrement à l’horizontale. Son casque colonial enfoncé bas couvrait ses cheveux pâles mais, quand il releva le visage pour répondre, je vis que son nez rougissait déjà.

-         Je suis peintre, professeur, répondit-il d’une voix haletante. Je fais surtout des aquarelles, mais aussi des portraits à l’huile si...

-         Très bien, très bien, dit Emerson en lui jetant un œil intéressé. Je veux voir votre carton à dessins dès que nous rentrerons.

-         Il faut prévoir un abri de toile, Emerson, dis-je fermement. Je n’en ai pas vu et cette mesure est nécessaire tant pour prendre plus agréablement nos repas que pour abriter Mr Lemon du soleil. A mon avis…

-         Très bien, très bien, Peabody, dit Emerson – mais le ton employé était nettement différent de la première fois. Faites comme vous voulez. Il y a longtemps que nous n’avions pas d’artiste dans notre équipe. Je n’ai jamais compris grommela-t-il pourquoi Evelyn avait renoncé à sa carrière.

Ma chère amie était une femme riche, une épouse aimée et une mère comblée. La question de savoir pourquoi elle préférait profiter de sa position et de sa (nombreuse) famille plutôt que d’affronter la rigueur de la vie d’archéologue ne se posait qu’à Emerson. Ce regret lui revenant régulièrement – et inutilement – je jetai à Emerson un regard sévère qu’il fit semblant de ne pas voir, mais ses grognements restèrent audibles tout le reste du chemin.

Ramsès avançait près de nous, la chatte Bastet lovée sur son épaule. Anubis était resté à la maison, je ne savais trop où, je ne l’avais plus revu après notre arrivée.

Dès le retour, laissant Abdullah ramener les ânes à l’écurie, je pus enfin faire une brève tournée d’inspection de notre nouvelle résidence. Les chambres à coucher destinées aux membres de l’équipe étaient de proportions modestes, mais confortablement meublées. Je trouvai dans la mienne un lit avec une moustiquaire, des étagères, un coffre et une longue table en guise de bureau. Un recoin derrière un paravent contenait une petite baignoire en fonte et une bassine de toilette avec des accessoires en porcelaine blanche semée de fleurs roses. Une autre pièce étant attribuée à une salle de bain commune, je suspectai avoir hérité de la chambre du couple français qui avait précédé les Ackroyd. A moins qu’il ne s’agisse de celle de M. Amélineau, mais les fleurs roses de la porcelaine m’en faisait douter.

En tout cas, les Français savaient s’occuper du bien-être de leurs archéologues. Il est vrai que l’expédition – en principe – devait passer des années sur le site.

Tout en procédant à une toilette rapide, et en rangeant ensuite machinalement nos affaires, je repensai à la proposition d’Emerson de choisir une installation définitive pour l’année suivante. Je pourrai ainsi moi aussi avoir une maison où installer les enfants et recevoir notre famille – Evelyn et Walter ayant parlé de revenir en Egypte. Ce serait certainement un changement notoire mais agréable.

En ouvrant la porte, je trouvai Anubis assis devant la chambre où il entra à pas prudents. Notre fenêtre ouverte donnait sur un étroit toit de tuiles rouges qui contournait le bâtiment et s’élargissait pour protéger une galerie extérieure dans la cour. Je savais que le chat pourrait ressortir sans peine, aussi je le laissai.

Un magnifique coucher de soleil balafrait le ciel d’écharpes rouge et or tandis que je traversais la cour. Dans la salle commune, je trouvai Miss Badern et Howard Carter qui parlait à un homme bedonnant, au crâne dégarni et à la moustache arrogante, suivi d’un grand homme mince, au visage fin et ridé, à la petite barbiche grisonnante.

-         Mrs Emerson, dit Carter, puis-je vous présenter Mr Milton-Court.

Je saluai aimablement le gentleman qui s’était incliné puis me tournai aussi vite que possible vers celui qui l’accompagnait.

-         Cyrus ! Mon cher ami, quelle agréable surprise !

-         Chère Amélia, je m’ennuyais terriblement à Louxor depuis votre départ. Aussi quand j’ai entendu – vous savez à quelle vitesse les nouvelles se transmettent – que vous étiez si près, j’en ai aussitôt profité pour venir vous rendre visite. Et j’ai déjà appris le décès de votre archéologue !

-         Oh, Cyrus, voyons. Nous n’avions même pas rencontré Mr Beresford.

-         Ah, vous êtes encore là, Vandergelt, dit Emerson qui entrait. Cela ne m’étonne pas.

-         Bonjour, Emerson, répondit Cyrus avec un sourire. Moi aussi je suis ravi de vous retrouver. Mais je ne reste pas si je vous gêne, vous savez, je voulais juste…

-         Bah, admit Emerson, il y a toute la place voulue ici.

Mr Milton-Court s’était entretenu avec Carter pendant notre a parte. Il se tourna ensuite vers Emerson.

-         Si cela ne vous ennuie pas, professeur, dit-il d’un ton posé, je voudrais juste poser quelques questions aux personnes présentes la nuit dernière, simple formalité. Voudriez-vous réunir tout le monde, je vous prie.

-         Je m’en charge, répondit Miss Badern en quittant la pièce.

Une fois tout le monde réuni, Mr Milton-Court se présenta et demanda à Howard Carter – qui semblait le plus détendu – un exposé de la soirée précédente. Je me penchai en avant pour mieux écouter.

-         Nous avons dîné tôt, commença Howard. Miss Ackroyd, Mr Ackroyd, Mr Lemon et moi-même avions voyagé une partie de la journée – vous savez combien ces trains sont poussiéreux et fatigants – aussi nous n’étions pas très fringants. Je dirais que le dîner a commencé à sept  heures pour se terminer une heure après. Beresford est rentré de Louxor juste avant le dîner. Je lui ai fait part de l’arrivée prochaine du professeur Emerson qui était envoyé par Mr Maspero pour fermer le site au nom du département des Antiquités, en l’absence inattendue de M. Amélineau. Il n’a rien dit de particulier, sinon qu’il connaissait déjà le professeur. Nous avons parlé de Petrie au cours du repas, et de ses – hum – différends avec le professeur.

-         Humph, grommela Emerson en lui jetant un regard peu amène.

-         Miss Ackroyd, Mr Ackroyd et Mr Lemon se sont excusés dès la fin du repas. Nous sommes restés seuls, Beresford et moi, avec Miss Badern. Puis elle nous a quittés, vers neuf heures je crois. J’ai parlé avec Beresford de mon ami, Edward Williams, mais il ne semblait pas avoir été en très bons termes avec lui, aussi je suis monté dans ma chambre peu après. Il est resté seul. Quand je l’ai laissé, il fumait assis dans ce fauteuil-là. (Il indiquait le siège où Mr Milton-Court était assis.) Voilà.

-         Comment cela voilà ? s’offusqua Emerson. Qui a retrouvé le corps ?

-         C’est moi, indiqua Miss Badern, en entrant dans cette pièce ce matin. Il était étendu par terre, près du mur, et il avait une arme dans la main.

-         Quelle arme ? demanda Emerson.

-         Un Mauser, répondit James Ackroyd. J’en ai un chez moi en Angleterre. Un pistolet qui a fait ses preuves. Je suivais Miss Badern et j’ai entendu son cri. Je l’ai aidée à porter le corps dans l’entrepôt… pour ne pas que ma fille le voie, ajouta-t-il.

-         Le Mauser est une arme que l’on trouve partout, dit Mr Milton-Court. Saviez-vous qu’il en possédait une ? (Personne ne répondit.) Il faudrait sans doute poser la question à M. Amélineau, admit-il. Bon, il n’y a rien à signaler de particulier sauf qu’il est curieux qu’il n’ait pas laissé de lettre. Lui connaissiez-vous des raisons d’agir ainsi ?

-         Il buvait beaucoup, avoua Miss Badern d’une voix éteinte, après un long moment de silence. M. Amélineau le lui reprochait souvent.

-         Très bien, dit Milton-Court en se levant. Il se sera donc suicidé sous l’emprise d’une folie passagère. Peut-être en saurons-nous davantage en interrogeant les gens qui le connaissaient à Louxor. Vous pouvez procéder aux funérailles dès que possible. J’enverrai tous les papiers nécessaires au consulat britannique du Caire.

.../...

27.11.2007

chapitre 2 - fin

Le sheikh Mohammed Bahsoor était un vieil ami d’Emerson à qui nous rendions souvent visite lors de nos passages au Caire. Le charmant vieux monsieur nous salua fort aimablement et accueillit Ramsès en l’étreignant comme un fils.

-         Vous devriez me le laisser durant l’été, Sitt. Il vivrait parmi les miens, apprendrait à tirer, à chevaucher et à devenir un homme du désert, un vrai.

Ramsès avec une arme ? La perspective suffisait à me terroriser.

-         Plus tard, peut-être, répondis-je avec un sourire éteint.

-         Bokra alors, dit mon hôte avec un sourire amusé.

Il savait bien, comme moi, que le mot arabe pour dire demain était fréquemment utilisé pour repousser une formalité ennuyeuse ou une réponse délicate – mais de manière courtoise, sans infliger l’affront d’un refus immédiat.

Je fus heureuse de constater que l’assemblée qu’il avait réunie n’était pas trop nombreuse et le repas moins imposant que de coutume. Comme je l’avais prévu, j’étais la seule femme présente, l’émir me tenant comme une sorte de sexe à part – femme certainement, mais avec des privilèges réservés aux hommes.

Ramsès quant à lui avait passé presque toute sa vie en Egypte, où il pouvait passer sans difficulté pour un autochtone. Il mangea avec ses doigts – de la main droite – avec la plus parfaite aisance. Il avait souvent assisté aux festins offerts par le sheikh. Je me souvins qu’une fois, il y a quelques années, il s’était montré tellement discret que j’en avais oublié sa présence, jusqu’à évoquer sans retenue mon opposition à la coutume musulmane du mariage des filles à peine nubile ou l’asservissement inqualifiable de pauvres créatures derrière les grilles des harems. Je ne me serais plus risquée aujourd’hui sur de tels sujets devant Ramsès – tout en me demandant ce qu’il pouvait exactement en connaître. Aussi, une fois que notre hôte eut courtoisement évoqué la santé de la jeune fille que nous avions laissée en Angleterre, la conversation porta essentiellement sur les chevaux que, par tradition, les Bédouins élevaient avec soin et passion.

-         J’en ai de magnifiques, dit le sheikh d’un air attendri. Il faudra que je vous les montre. Chevaucher de tels animaux est une sensation unique.

-         Nous pensons nous installer et nous consacrer à un unique site à compter de l’année prochaine, dis-je. Posséder nos propres chevaux serait bien plus agréable qu’en louer – et nous vous en achèterions volontiers.

-         Pour les hommes du désert, Sitt, protesta doucement le vieil homme, les chevaux sont de véritables amis. Un bédouin ne vend jamais ses chevaux mais, ajouta-t-il devant mon air contrit, il peut les offrir.

Dans le fiacre qui nous ramenait à l’hôtel, Emerson ne parla que de notre départ du lendemain – et Ramsès resta parfaitement silencieux.

Il était déjà tard quand nous arrivâmes à l’hôtel. En ouvrant la porte de notre chambre, je vis qu’un papier plié avait été glissé dessous. Je me penchai pour le ramasser : Vous ne trouverez rien. N’allez pas à Abydos. Ce sera le seul avertissement. Sinon malheur à vous !

-         Toujours cette recette éculée de la bonne vieille lettre anonyme, s’écria Emerson en brandissant le chiffon de papier. Il est vraiment lamentable que ces bâtards ne se renouvellent pas davantage.

-         Dommage qu’il soit impossible d’en tirer une information utile, dis-je.

-         Oui, Peabody, ricana mon époux. Mais le but d’une lettre anonyme n’est pas vraiment d’indiquer l’identité son auteur, vous savez.

-         C’est écrit en anglais, dit Ramsès, assis en face de nous. En bon anglais.

Nous étions seuls dans notre compartiment – pour le moment. Le trajet pour Abydos était long et monotone. Nous ne connaissions que trop les petits villages traversés d’où émergeaient parfois le minaret d’une humble mosquée, les rares bosquets étiques le long de la voie, les mares qui bordaient le Nil où s’ébattaient des buffles d’eau au dos couvert d’oiseaux. Si le spectacle ne présentait aucune nouveauté pour nous, Gargery le découvrait et ses gloussements ravis avaient été répétitifs – et fort lassants. Nous les avions endurés en silence, même Emerson s’était retenu de protester. Nos deux compagnons de voyage félins, Bastet et Anubis, chacun installé sur une banquette opposée, s’ignoraient avec ostentation. Anubis était assis à côté d’Emerson. Il me semblait que le gros chat tigré avait maigri. Il s’était peu alimenté ces derniers temps, bien qu’Emerson ait tenu à lui monter régulièrement quelques reliefs de nos repas – il avait cru que je ne le remarquerais pas mais, bien entendu, je l’avais fait, et les poches de sa veste en conservaient des taches grasses. Le train était pour l’instant arrêté à mi-chemin, à al Minya. En regardant par la fenêtre, j’évoquai machinalement la proximité des sites d’Amarna et de Beni Hassan. Pour le moment, Gargery était descendu – à ma demande – acheter des oranges à un petit vendeur sur le quai, mais le répit serait de courte durée.

-         Je ne comprends pas le pourquoi de ce message, dis-je. Que sommes-nous censés trouver à Abydos. Nous n’avons encore aucun plan… Emerson ! criai-je prise d’une idée subite. Nous auriez-vous caché quelque chose ? Pourquoi teniez-vous à aller à Abydos ? A mon avis…

-         Votre imagination débridée me surprendra toujours, Peabody, coupa-t-il d’un ton hargneux. Comment osez-vous proférer une telle accusation ? Je ne sais pas ce que signifie ce chiffon – probablement rien, d’ailleurs.

-         Un avertissement signifie toujours quelque chose, dis-je d’un ton ferme.

-         Ce n’est peut-être que le dépit d’un jaloux qui voulait la direction du site en l’absence d’Amélineau, dit Emerson les yeux plissés. Ce Neville ne m’inspire aucune confiance. Un homme qui écoute aux portes…

-         Il n’écoutait pas, Emerson, vous le savez très bien, il s’en approchait pour voir le numéro parce que la lampe avait grillé dans le couloir. Ces portes d’hôtel se ressemblent toutes. Et Mr Neville est un égyptologue reconnu.

-         Gargery revient, indiqua Ramsès qui surveillait le quai.

Bien entendu, je ne tenais pas à mettre mon maître d’hôtel dans la confidence de ce curieux message. Il se serait bruyamment agité avec des propositions d’action farfelues. Zut, pensai-je, sa présence est inutile. Emerson avait raison, nous aurions dû le renvoyer en Angleterre.

-         Bien, de toute façon, nous ne pouvons rien faire  pour l’instant, dis-je faisant contre mauvaise fortune bon cœur. A mon avis… Oh. Vous voilà, Gargery. Merci, ces fruits ont l’air délicieux – hum – Emerson, où est la liste que M. Maspero vous a remise.

-         Bah, répondit-il. Il n’était même pas dans son bureau. Ces fonctionnaires ne travaillent que quand cela leur chante. (Il sortit un autre papier de sa poche, enleva les brins de tabac qui le maculait et le déplia.) Voilà…

-         Y a-t-il des personnes que nous connaissons, demandai-je.

-         Deux Français, un couple, marmonna Emerson tout en parcourant la liste. C’étaient les artistes, Yvonne et Jules Bigasse* (Nda : gros derrière en anglais) – Quel nom grotesque ! s’exclama-t-il en pouffant de rire, mais il croisa mon regard et s’interrompit avec un grognement gêné. Humph. Ils sont rentrés en France. La femme attendait un enfant. Je me demande bien pourquoi elle a accepté une telle situation si…

-         Emerson, soupirai-je.

-         Oui, Peabody, dit-il en se replongeant dans sa liste. Il y a aussi une Miss Badern (Ah! Voici un nom normal au moins !) qui est infirmière. Infirmière ? C’est insensé. Pourquoi diable Amélineau en avait-il besoin ?

-         Peut-être pour s’occuper de Mme Bigasse, proposai-je. Quel âge avait-il ? Il avait peut-être lui-même besoin de soins. Mr Ackroyd pensait qu’elle serait en quelque sorte un chaperon pour sa fille ?

-         Un chaperon ? s’égosilla à nouveau Emerson. Mais il est fou ? Où donc croit-il arriver ? Pourquoi Miss Ackroyd a-t-elle besoin d’un chaperon ?

-         En réalité, intervint Ramsès, c’est l’Honorable Honoria Ackroyd.

Cette information tomba dans un silence soudain – qui s’éternisa. Oh, mon Dieu, pensai-je en regardant Emerson. Il avait le plus grand mépris pour la noblesse. Quelques représentants de cette caste dite supérieure se pavanaient parmi la société anglo-égyptienne, tous membres du prétentieux Turf-Club que nous ne fréquentions jamais. Mon inestimable époux ne croyait pas aux privilèges innés, pensant que toute valeur doit s’acquérir par soi-même. Je dois sans doute préciser à mon aimable lecteur une particularité du système nobiliaire anglais, dans la mesure où la pairie ne se transmet pas systématiquement. Le titre est uniquement porté par le chef de famille, mais ses enfants ont cependant droit à certains titres honorifiques dont les nuances varient selon l’importance du titre, le rang de l’enfant, ou même le statut de l’épouse (en cas de remariage, par exemple). Les fils cadets et les filles d’un comte, d’un vicomte ou d’un baron portent devant leur prénom le titre de Honorable.

-         Vous êtes sûr de cela ? demandai-je à Ramsès.

-         Oui, Mère, dit-il. J’ai eu le temps de parler longuement avec Mr Ackroyd sur le bateau, vous savez.

-         Je croyais que vous discouriez égyptologie, dit Emerson le regard sombre. Et des livres de Mariette !

-         Mr Ackroyd est le fils du comte de Hamilton, précisa Ramsès. Il est baron et sa fille porte le titre d’Honorable. La noblesse ne signifie pas toujours l’argent, Père, et Mr Ackroyd doit travailler pour vivre. Il a un domaine agricole dans le Gloucestershire, près du village de Tetbury.

-         Et le beau-frère est duc, je suppose ? ironisa lourdement Emerson.

-         Non, Père. Feue Mrs Ackroyd et son frère venaient d’une modeste famille de Tetbury – où leur père était pasteur, ajouta-t-il après un moment.

-         Pasteur ! rugit Emerson. De mieux en mieux.

-         Juste avant la mort de sa mère, la jeune fille a passé une saison à Londres, précisa Ramsès en me regardant. Son père semblait espérer qu’elle aurait pu y rencontrer quelqu’un.

-         Vraiment ? dis-je en me penchant en avant. Sa mélancolie affichée pourrait donc avoir d’autres causes que le décès de sa mère.

-         Peabody ! protesta Emerson, ne commencez pas à vous mêler des affaires d’autrui. Qu’elle soit romantique ou non, la mélancolie des jeunes personnes ne m’intéresse pas. Comment diable sommes-nous arrivés à une conversation aussi dénuée d’intérêt ? Je ne veux plus entendre un mot à ce sujet. Et j’espère que les Ackroyd ne nous causeront pas d’ennuis sinon… Qui y a-t-il d’autre ? dit-il en baissant les yeux. Ah. Anthony Beresford. Un nom bien anglais. Je le connais d’ailleurs, c’est un ancien militaire qui a abordé l’égyptologie sur le tard avec Maspero. Je sais aussi qu’il a accompagné Petrie dans son expédition au Sinaï mais je croyais qu’il travaillait depuis à Coptos. Il devait être le premier assistant d’Amélineau.

-         Quel était le rôle de l’ami d’Howard, Mr… – hum…

-         Edward Williams, dit Ramsès

-         J’allais le dire, Ramsès.

-         Aucune idée, répondit Emerson. Il n’est pas sur la liste. Il devait être également assistant. C’était un archéologue qui avait appris sur le terrain, comme Carter. Je l’avais déjà rencontré, bien entendu, mais je le connaissais peu. (Il me jeta un regard noir.) Vous n’allez pas recommencer à prétendre que sa mort était suspecte, n’est-ce pas ?

-         Et bien, à la lueur de ce message anonyme, peut-être que l’assassin…

-         Sommes-nous en danger, monsieur, madame ? demanda Gargery qui nous écoutait avec intérêt. Je n’ai pas emporté mon gourdin mais je pourrais…

-         Il n’y a pas d’assassin, Amélia ! explosa Emerson. Taisez-vous, Gargery. Mrs Emerson se laisse emporter par son – hum – imagination.

-         Voyons, Emerson, réfléchissez. Nous avons certainement acquis une certaine réputation en tant que limiers, n’est-ce pas ? dis-je. D’abord à cause de notre intervention après la mort de lord Baskerville et ensuite il y a eu cette affaire du British Museum qui a été largement rapportée dans les journaux.

-         A qui la faute ? grogna Emerson. Votre satané ami O’Connell…

-         Là n’est pas le sujet, mon cher, dis-je car je connaissais parfaitement son opinion sur la presse en général et sur Kevin O’Connell en particulier.

-         Mais enfin, Peabody, qu’est-ce que notre réputation peut bien avoir à voir avec Abydos ? protesta Emerson qui semblait un peu perdu.

-         A mon avis, Mère… commença Ramsès.

-         Je voulais simplement souligner, coupai-je, que notre réputation est maintenant reconnue. Selon vous, que penserait un assassin qui nous verrait arriver juste après son forfait – alors qu’il croyait avoir réussi à faire passer cette mort pour naturelle ?

-         Bon sang ! dit Emerson en me regardant effondré.

-         … mais peut-être que je trouverai sur place… continuait Gargery.

-         Bien ajoutai-je. Puisque que ceci est réglé, nous ferions mieux de nous préparer. Je crois que nous arrivons.

Ramsès n’avait plus cherché à m’interrompre. Comment avais-je pu oublier la mort de ce Mr Edwards – ou Williams ? – je me le demandais, mais j’étais plutôt satisfaite de ma démonstration éminemment logique. Quand Emerson aurait fini de bouder, il ne pourrait qu’admettre que j’avais eu raison. J’étais désormais très impatiente de débarquer à Abydos.

Une foule gesticulante nous attendait à la gare, glapissant des hurlements de bienvenue. Parmi la masse des galabiehs flottantes, je repérai le turban blanc et la longue barbe d’Abdullah. Nous avions un jour de retard mais il était là, et tous nos autres hommes fidèles également. Emerson était presque une légende en Egypte, mais il était également un employeur généreux, juste et très apprécié. Quand le train s’arrêta, dès qu’il apparut, un cri général s’éleva. Du haut des marches, Emerson agita la main en guise de réponse.

Abdullah s’approcha, sa haute taille le rendant reconnaissable parmi la foule.

Je le connaissais depuis de nombreuses années mais il avait vieilli depuis lors. Le soleil égyptien avait ridé et tanné son visage, sa barbe était devenue plus blanche que grise, mais il se tenait encore droit et montrait souvent l’énergie et la force d’un jeune homme. Je remarquai pourtant aujourd’hui qu’il avait l’air grave – et qu’il ne souriait pas.

-         C’est bon de vous revoir, mon vieil ami, dit Emerson. C’est bon d’être là.

-         Qu’y a-t-il, Abdullah ? demandai-je inquiète.

-         Chaque année un nouveau cadavre, Sitt Hakim, dit-il d’une voix sombre. Mais cette fois, la mort n’a pas attendu votre arrivée pour frapper.

***

26.11.2007

chapitre 2 - suite

Emerson boudait toujours quand vint l’heure du dîner. Je savais que son humeur chagrine inattendue – Emerson ayant davantage tendance à exprimer ses mécontentements qu’à les ressasser – venait du fait que j’avais refusé de le questionner sur les causes de son silence. Frustré, il écrivait rageusement sur les pages de son petit carnet, tandis que je terminais de m’habiller.

-         Je vais voir ce que devient Ramsès, Emerson, dis-je alors, en me dirigeant vers la porte. Vous nous rejoindrez dans la salle à manger – quand vous aurez changé de chemise, mon cher.

-         Pourquoi devrais-je le faire ? rugit mon tendre époux en me lançant un regard outré, comme si cette demande était extravagante.

-         Parce que celle que vous portez est froissée et pleine de taches d’encre, Emerson, précisai-je d’une voix courtoise.

Je sortis avant qu’il n’ait pu répondre et entendis nettement un choc lourd retentir derrière moi. Qu’avait-il pu jeter ? Un livre probablement.

Quand je frappai à la porte voisine, Ramsès me cria d’entrer, mais il était encore dans la salle de bain, comme l’indiquaient les bruits d’eau qui en parvenaient.

-         Pose les serviettes sur le lit, Larbi, dit-il en arabe.

Je ne me donnai pas la peine de le contredire et attendis, tout en jetant un œil autour de moi. Gargery avait préparé les bagages, ainsi qu’il l’avait annoncé. Il ne restait plus que des documents épars et des livres sur la table de travail. Je m’en approchai et reconnus l’écriture hachée de mon fils qui s’opposait tant à la délicatesse de ses hiéroglyphes finement ciselés. Il avait reproduit une stèle – d’Abydos, probablement – figurant un nommé Antef et son épouse Sathator. La femme posait sa main sur l’épaule de son mari, évoquant ainsi une certaine complicité conjugale. Une traduction s’étalait en dessous : Vive l’Horus qui réunit les deux terres, qu’il vive éternellement ! Son véritable serviteur de confiance, celui qui fait tout ce qu’il loue à longueur de journées

En déplaçant la feuille pour la lire, je vis qu’un petit volume usé était dissimulé en dessous. Soufflée, je fixai le titre qui s’étalait en lettres ternies, La Fiancée d'Abydos de lord Byron. Ramsès n’avait pas trouvé que les volumes de Mariette chez les libraires du bazar, mais il poussait loin sa recherche de documentation. Si je me rappelais bien, l’œuvre portait en filigrane un amour impossible du poète (un de plus). Byron écrivait toujours des impressions et des sentiments personnels, se livrant tout entier dans ses œuvres – esclave de ses passions impérieuses, mais c’était aussi un romantique, livré au doute et à la mélancolie. Etait-ce bien une lecture conseillée pour mon fils ? Je ne lui connaissais pas ce goût pour la poésie.

Je ne touchai pas au livre. La chatte Bastet, nonchalamment étalée sur le siège devant la table, me jetait un regard que je jugeai réprobateur.

-         Je n’ai fait que regarder, dis-je d’un ton sévère.

-         Je vous demande pardon ? (La tête de Ramsès apparut brièvement et disparut aussitôt.) Je suis à vous dans une minute, Mère, dit-il.

-         Je parlais à Bastet, dis-je machinalement.

Lorsque nous descendîmes peu après, j’avais en tête de nouveaux sujets de méditation. Je n’avais pas évoqué ma découverte devant Ramsès. Je ne m’étais pas rendue coupable d’indiscrétion – ce qui m’arrivait rarement, sauf si des circonstances exceptionnelles l’exigeaient – mais je n’étais pas certaine de vouloir entendre ce que Ramsès pourrait argumenter pour justifier son achat.

Howard Carter était à l’heure, Emerson non. Aussi Ramsès remonta-t-il à sa recherche tandis que je m’installais en tapotant la main d’Howard.

-         Tout s’est-il bien passé avec Mr Maspero ? demandai-je.

-         Toujours droit à l’essentiel, n’est-ce pas, Mrs Emerson, s’esclaffa-t-il. Je comptais vous en parler de toute façon. Il m’a offert le poste d’inspecteur général des monuments en Haute-Égypte.

-         Oh ! Howard, c’est magnifique, dis-je, sincèrement contente pour lui.

-         Maspero est très occupé en ce moment, ajouta-t-il. Il ne critique pas la direction de son prédécesseur mais… Hum. Il a le projet de déménager le musée de Boulaq vers de nouveaux bâtiments. Un travail gigantesque qui ne pourra être accompli sans préparation, bien entendu.

-         Il est vrai que les locaux sont devenus trop exigus, concédai-je. Emerson se plaint régulièrement de la façon dont les antiquités y sont exposées.

En réalité, la nouvelle inattendue me chagrinait. C’était au vieux musée de Boulaq que j’avais vu Emerson pour la première fois, il y a des années. J’y retournais souvent, au gré de mes passages au Caire, en pèlerinage – mais je ne pensais pas qu’un tel argument pourrait influencer M. Maspero.

-         … et saviez-vous que de Morgan et Amélineau étaient rentrés en France ? conclut Howard à un discours que je n’avais pas écouté.

-         Comment ? dis-je. M. Amélineau n’est plus à Abydos ? Mais…

-         J’ai rencontré ce matin un Anglais qui devait travailler pour lui, et il l’ignorait aussi, continua Howard sans réaliser qu’il me coupait la parole. En fait, Mrs Emerson, Mr Maspero avait un réel problème avec Abydos. Il voulait y envoyer Neville, mais quand il a su que le professeur Emerson souhaitait s’y rendre, il a bien sûr sauté sur l’occasion. Il a même annulé un déplacement prévu à Assouan pour rencontrer votre mari.

-         Ah, dis-je seulement. (Mrs Pettigrew avait de bonnes sources).

-         Tout le monde connaît la parfaite probité du professeur, insista Howard, même ceux que son caractère – hum – surprend. Voyez-vous, la plupart des archéologues français acceptent mal la convention de Fachoda. Et leur gouvernement ne sait plus très bien si les expéditions doivent continuer ou non en Egypte.

-         Mr Maspero est français, fis-je remarquer.

-         Il est avant tout égyptologue, et la politique n’a aucune influence sur sa carrière. Amélineau est parti si brusquement que le site n’a même pas été convenablement refermé. Maspero était furieux. Croyez-vous que le professeur acceptera d’en prendre la relève jusqu’à la fin de la saison ? Vous devez vous aussi bientôt rentrer en Angleterre, n’est-ce pas ?

-         Emerson acceptera, dis-je. Et Mr Maspero aurait dû lui parler directement. Et comment saviez-vous l’arrivée de Mr Ackroyd ? C’est incroyable ce que les rumeurs circulent vite dans cette ville !

-         Je ne vous le fais pas dire ! Je suis passé chez mon tailleur ce matin – je tenais à avoir une veste neuve pour rencontrer Maspero – et j’ai ainsi appris la couleur exacte du tissu que vous aviez choisi pour celle de votre fils. Qui était le géant qui vous accompagnait au souk ?

-         Je vous dérange peut-être ? ronronna une voix derrière nous.

Mr Carter se releva si brusquement qu’il renversa sa chaise avec fracas. Tous les regards des autres dîneurs se tournèrent vers nous, mais Carter ne vit que les yeux étrécis de mon époux qui le fixaient suspicieusement.

-         Bonjour, prof… professeur, bégaya-t-il nerveusement.

-         Emerson, dis-je calmement, asseyez-vous. Vous êtes en retard. Mr Carter m’informait de sa nomination comme inspecteur général en Haute Égypte. Des félicitations sont de rigueur.

Emerson en convint avec réticence, s’installa à mon côté et plaça ostensiblement Howard en face. Ramsès, le visage impénétrable, prit le dernier siège libre.

La conversation, bien entendu, se porta immédiatement sur l’égyptologie. Emerson, toujours d’humeur maussade, entreprit d’expliquer à Howard Carter quelles seraient ses tâches en tant qu’inspecteur général. Devant cette avalanche de recommandations péremptoires, le pauvre homme se mit rapidement à transpirer. J’eus pitié de lui.

-         Il suffit, Emerson, dis-je. Laissez-nous dîner tranquillement. Mr Carter sait parfaitement ce qu’il doit faire et je crois que nous avons tous compris votre position sur la question.

-         Mais Mrs Emerson, protesta Howard dont les yeux inquiets restaient fixés sur mon époux, je vous assure que…

-         Nous partons très prochainement à Abydos, Mr Carter, ajoutai-je. Vous devriez donc prévenir Emerson de ce qu’Amélineau…

Carter eut un peu de mal à répéter son discours, vu que mon bouillant époux, à nouveau furieux, lui coupait la parole tous les deux mots. Emerson a un caractère épouvantable, mais il n’est pas stupide. Il réalisa vite qu’il serait ainsi le seul responsable du site et cela, en réalité, lui convenait parfaitement.

-         Il doit bien rester d’autres membres de l’équipe sur place, n’est-ce pas ? demanda-t-il. Tous n’étaient pas Français.

-         Et surtout tous n’avaient pas les moyens de payer leur billet de retour, ajouta cyniquement Carter

-         Bien, bien, dit Emerson, les yeux brillants. Cela sera intéressant au fond, il y a Abydos – et plus au nord, Thinis. Manéthon prétend...

-         Qui est Manéthon ? demandai-je.

-         Un prêtre égyptien qui a écrit, sous Ptolémée 1er Sôter, une Histoire de l’Égypte en trente volumes – bien plus que moi ! Les origines d’Abydos remontent aux époques les plus anciennes de l’Egypte et on y trouve les tombes de rois des deux premières dynasties – appelées thinites par Manéthon, parce que Thinis était alors leur capitale.

-         Ce n’était pas Memphis ? s’étonna Carter.

-         Si séparer le religieux du politique a un sens quand on parle de l’ancienne Egypte, intervint soudainement Ramsès, on pourrait dire que Memphis était la capitale politique et Thinis une sorte de capitale religieuse – avec son sanctuaire à Abydos.

-         A cause d’Osiris, ajoutai-je.

-         Il se peut, en effet, que la présence du tombeau (supposé) d’Osiris inspira aux gens pieux le désir de se faire inhumer à côté de lui, concéda Ramsès. Ce qui expliquerait qu’Abydos se soit ainsi développée.

-         Toujours est-il qu’une ville importante se forma, coupa Emerson qui ne s’intéressait pas à la religion, une ville avec des monuments. Les plus anciens sont détruits mais on discerne encore les emplacements d’origine.

-         Abydos porte encore le nom qui lui fut donné par les Grecs, dit Ramsès. Il vient de l’égyptien Abdjou ou Abidjou qui signifie tumulus de l'emblème de la tête d'Osirisis. On disait aussi Abot en copte.

-         Walter m’a envoyé un document sur la légende d’Osiris, dis-je à Howard.

-         Oh. Tant mieux, Mrs Emerson, répondit-il. Vous allez certainement en tirer un autre de vos charmants contes égyptiens, n’est-ce pas ?

-         Certainement, dis-je, tout en jetant un regard menaçant à Emerson qui s’apprêtait à m’interrompre. Cette légende jette les bases de plusieurs concepts fondamentaux de la religion et de la politique égyptienne, vous savez (je ne voyais pas pourquoi Ramsès serait le seul à faire étalage de ses connaissances). D’abord la momification, continuai-je, c’est à dire la résurrection après la mort, et le rôle éminent du principe féminin (Isis) dans cette démarche, ce qui justifie le sang royal transmis par les femmes. Ensuite, le pouvoir royal hérité par le fils du roi (Horus, fils d’Osiris). En quelque sorte, même le désordre – personnifié par Seth – représente le mal nécessaire pour aboutir à l’ordre – et aux pharaons.

-         C’est une analyse remarquable, dit Howard.

-         Humph, grommela Emerson.

-         J’ai vu ce qu’Oncle Walter vous avait envoyé, Mère, dit mon fils, et je voudrais ajouter quelques petites précisions sur ce mythe que vous avez si brillamment évoqué. Vous ne parlez que d’Isis, mais elle a été aidée par sa sœur Nephtys – accessoirement l’épouse de Seth – pour retrouver le coffre qui contenait le corps d’Osiris.

-         Et puis, ricana Emerson, il aurait été découpé en quarante-deux morceaux – le nombre des nomes en Egypte – et tous n’ont pas été retrouvés… surtout celui qui était le plus utile pour concevoir Horus.

-         Emerson ! m’écriai-je.

-         Il aurait été jeté dans le Nil et dévoré par les poissons, ajouta Ramsès, en me jetant un regard impavide. D’après une autre version, Horus aurait été conçu avant qu’Osiris ne soit découpé – ce qui paraîtrait logique vu le… – hum – l’amputation de son anatomie.

-         Remarquable, vraiment, répéta Carter qui s’efforçait de ne pas rire.

Emerson regrettait sa grossière plaisanterie et n’osait plus me regarder. Je jugeai plus sage de changer de sujet. Le reste du dîner se passa sans incident.

Une fois remonté dans notre chambre, Emerson se précipita dans la salle de bains pour éviter mon sermon. Je sortis sur le balcon. Depuis des années, l’hôtel Shepheard nous réservait toujours les mêmes pièces, au troisième étage et donnant sur les jardins de l’Ezbekieh. Le doux crépuscule d’Egypte était tombé avant le dîner et il faisait désormais nuit noire. Le ciel était couvert, sans étoiles. On ne voyait plus les grands acacias dont les grappes jaunes ou blanches se lalançaient mollement, ni les jacarandas ou les poincianas. Tout était obscur. Les lourds parfums nocturnes des massifs fleuris tentaient – vainement – de lutter avec les infects relents du Caire, que je humais pourtant à pleins poumons. J’avais beau être née en Angleterre, me sentir fière d’être Britannique, je savais que l’Egypte était mon vrai pays d’adoption, celui qui m’avait offert mes plus belles découvertes, un avenir plein de promesses, un métier passionnant et… Emerson, un époux comme il en existait peu. Ledit époux beugla alors à mon oreille, manquant presque me faire basculer.

-         Mais vous avez perdu la tête, ma parole ? Vous avez failli tomber !

-         C’est vous qui m’avez surprise, Emerson, rétorquai-je, ulcérée devant tant de mauvaise foi – mais son bras dur comme l’acier s’était enroulé autour de ma taille et ma protestation fut moins virulente que je l’aurais souhaité.

-         Que regardiez-vous donc en pleine nuit ? demanda Emerson qui profitait de sa situation (juste derrière moi) pour s’octroyer quelques privautés.

-         Rien de particulier, mais… – voyons, Emerson ! – mais nous allons bientôt quitter le Caire aussi je m’imprégnais de ses parfums.

-         De ses parfums ? ricana Emerson en reniflant avec ostentation.

-         Certaines odeurs (organiques en particulier) restent fort tenaces, Emerson, mais vous ne pouvez nier que ces jardins sont magnifiques, le jasmin sent si bon. C’en est presque entêtant. Et puis là… Bien entendu, on ne le voit pas actuellement, mais en plein jour, notre chambre est juste devant un énorme jacaranda. C’est un arbre tellement superbe, n’est-ce pas, avec ses fleurs bleu lavande en forme de petites trompettes.

-         Mmmm, marmonna Emerson dans mon cou.

-         Quand nous aurons une maison bien à nous, je planterai des roses dans mon jardin, et des tamaris, bien entendu, mais aussi... 

-          Peabody ! cria Emerson outré. Je ne peux pas comprendre que vous vous obstiniez à parler botanique en un pareil moment.

Mon cher Emerson avait raison, ce n’était pas le moment de parler botanique. En fait, ce n’était pas le moment de parler du tout…

D’une chose à l’autre, ce ne fut pas avant le petit-déjeuner du lendemain que je pus morigéner Emerson. Ramsès n’était pas encore arrivé.

-         Pourquoi avez-vous été si désagréable avec Howard Carter hier soir, Emerson ? demandai-je. Vous terrorisez ce pauvre garçon.

-         Désagréable, moi ? s’écria-t-il en reposant violemment sa tasse à thé sur la table – et j’entendis nettement un craquement suspect. Peabody, vous ne comprenez rien aux subtilités de la conversation masculine – ce n’était qu’une petite plaisanterie. Mais je n’apprécie pas trouver un freluquet occupé à vous caresser la main dès que j’ai le dos tourné.

-         Voyons, mon chéri, n’avions-nous pas admis que nous étions un vieux couple fidèle et que la jalousie n’aurait plus cours entre nous ?

-         Le décider est une chose, l’appliquer en est une autre, dit-il en me serrant contre lui. Crénom ! Je ne nous trouve pas vieux du tout, ma chérie.

-         Avouez que la nomination d’Howard est plutôt un avantage. Il n’a jamais rien su vous refuser. Quel que soit le site où nous nous installerons l’an prochain, ce que vous réclamerez sera parole d’évangile pour lui.

-         Ne me parlez pas d’évangile, grommela Emerson – mais je voyais bien qu’il souriait

Ramsès arriva alors en s’excusant de son retard. Il avait les yeux soulignés de cernes bistres, ce qui signifiait qu’il n’avait pas beaucoup dormi.

-         Vous ne devriez pas veiller si tard, dis-je. Le sommeil est important…

-         Ne commencez pas, Peabody, grogna Emerson.

-         Oui, Mère, dit mon fils, tout en acceptant une tasse de thé.

-         Je me demande si Mr Ackroyd est encore au Caire, dis-je. Il comptait visiter les pyramides avant de se rendre à Abydos. Mais maintenant que M. Amélineau est parti, peut-être a-t-il d’autres projets.

-         Sa fille occupe la chambre voisine de la vôtre, dit Ramsès. Je l’ai vue y entrer le premier jour. Je ne l’ai plus croisée depuis.

-         Cette jeune personne semble mener une vie très retirée, dis-je. Elle ne descend jamais dans la salle à manger.

-         Que nous importe la vie de ces personnes, Amelia, grogna Emerson. Vous n’avez pas à vous en mêler !

-         Mais, mon cher, ils seront avec nous à Abydos.

-         Cette fille ne sait rien faire et ne fera que nous gêner, protesta mon époux. Si le reste de l’équipe est à l’avenant…

-         Mais elle vient de perdre sa mère. Ce sont des circonstances atténuantes.

-         Bah, grogna-t-il.

Ramsès avait terminé tout ce qui se trouvait sur le plateau. Il ne dormait pas beaucoup mais cela n’affectait pas son appétit.

Gargery se présenta peu après et insista pour finir nos bagages – qui étaient déjà prêts. Il voulut alors aider Emerson à s’habiller. Vu qu’Emerson déteste s’habiller et qu’il n’use jamais des services d’un valet, même lorsque nous sommes en Angleterre – d’ailleurs Gargery n’en a pas la fonction – la discussion dégénéra rapidement. Emerson s’emporta, bien entendu. Notre maître d’hôtel – qu’allions-nous bien pouvoir trouver pour l’occuper, pensai-je – finit par se retirer après qu’Emerson l’ait menacé de partir à Abydos en bateau.

-         Qu’allions-nous bien pouvoir trouver pour l’occuper ? grogna Emerson. Nous ferions mieux de le faire rentrer immédiatement.

-         Ce serait inutilement cruel. Je veillerai à l’occuper, assurai-je d’un ton confiant qui laissait supposer que je possédais déjà la solution à ce problème – ce n’était pas le cas, mais je ne doutais pas d’y parvenir en temps voulu. Il ne s’agit que de quelques semaines. Quand partons-nous ?

-         Grrr, dit mon époux. J’aurais voulu le faire dès aujourd’hui, mais avec les cachotteries de Maspero, je dois repasser à son bureau. Quelle sac… satanée perte de temps ! Mais je veux savoir qui demeure sur le site, et à quoi je dois m’attendre exactement. J’ai aussi reçu un messager du sheikh Mohammed qui demande que nous allions dîner avec lui ce soir, je ne vois pas comment y couper.

-         Oh, mon Dieu, Emerson, nous mangeons toujours trop dans ces réunions. Et s’il faut ensuite prendre le train.

-         Nous ne partirons que demain matin, Peabody. Je réserverai nos billets en revenant de chez Maspero.

-         Très bien, je vous attendrai ici.

-         Crénom ! Je n’ai pas besoin de nourrice, mais ne me dites pas que vous ne pensez pas m’accompagner ?

-         Je voudrais aller voir le musée de Boulaq, dis-je avec un regard entendu – qui n’eut aucun effet.

-         Je me demande bien pourquoi ! rugit Emerson. Ce musée est une calamité. Tout y est installé en dépit du bon sens et…

-         Vous allez être en retard, mon chéri, coupai-je.

En réalité, Emerson avait raison, pensai-je peu après, tout en déambulant dans les sinistres allées du vieux musée. Tout était poussiéreux, sombre et entassé. Ramsès marchait près de moi, les mains dans le dos, le regard fixé sur les présentoirs. Je ne savais pas pourquoi il avait tenu à m’accompagner ce matin, mais sa présence silencieuse n’était pas encombrante.

Nous nous arrêtâmes devant une vitrine illuminée qui présentait des emblèmes royaux de Méroé : le sceptre et le fléau, incrustés d’or et de lapis lazulite, des reliques du pays de Koush que nous avions prétendu trouver en Egypte l’hiver précédent. En réalité, c’était Nefret qui les avait emportées avec elle en quittant à jamais la Montagne Sainte où elle avait vécu depuis sa naissance. Emerson avait connu un vrai dilemme de conscience à tromper ainsi toute la communauté scientifique, mais il ne pouvait être question de révéler la vérité. Nous avions donné notre parole de taire à jamais ces informations que nous avions acquises sur la culture méroïtique, tout comme l’accès à l’oasis.

Si le fléau était un symbole de domination évident, le sceptre représentait plutôt la houlette d’un roi berger qui menait son peuple.

Je contemplais ce sceptre un peu mal à l’aise. Je l’avais vu récemment… où ? Mon rêve de l’autre nuit m’apparut tout à coup, alors que Seth le brandissait en s’engageant seul dans le désert. Etais-je donc si obsédée par ce mythe osirien qu’il intervenait même durant mon sommeil ? Qu’était donc parti chercher le frère déshérité loin du royaume de son aîné ? Il me revint ensuite que Seth était censé être un dieu roux. Celui de ma vision avait les cheveux noirs, les yeux ardents, la voix rauque.

Pourquoi y avait-il toujours de telles luttes entre frères ? Emerson, heureusement n’avait aucune rivalité avec le sien – pauvre Walter, si bon, si dévoué. Ramsès, notre seul héritier, n’aurait donc pas de rival, mais Walter et Evelyn avait trois fils, Raddie – nommé ainsi d’après son oncle Radcliffe bien qu’Emerson détestât résolument son propre prénom – et les jumeaux Johnny et Willy. J’espérais qu’aucune discorde ne se glisserait jamais dans cette famille si unie. La religion prétendait que tous les hommes étaient frères mais, malgré cela, les luttes fratricides restaient monnaie courante. Je soupirai.

-         Vous avez l’air songeur, Mère, dit Ramsès.

-         Vraiment ? dis-je en reportant mon regard sur la vitrine. En fait, je crois que votre père a gardé des remords sur ce que nous avons dû faire au sujet de ces objets.

-         Il était inconcevable de les conserver, Mère, dit mon fils calmement, et la sécurité de Nefret primait sur l’intégrité professionnelle.

-         Bien entendu, soupirai-je. Entre deux maux, il faut choisir le moindre.

-         C’est certainement un aphorisme d’une grande sagesse, répondit Ramsès.

Je me retournai pour le regarder – remarquant avec une certaine contrariété qu’il me fallait maintenant lever les yeux pour le faire. Se moquerait-il de moi ?

-         Vous moqueriez-vous de moi ? demandai-je.

-         Absolument pas, Mère. Si vous avez terminé, nous devrions rentrer.

Emerson revint en même temps que nous, furieux parce qu’il n’avait pas trouvé Maspero. Il avait cependant obtenu la liste des personnes qui se trouvaient encore à Abydos, mais nous n’avions pas le temps de la consulter.

 .../...

25.11.2007

chapitre 2

Chapitre 2

JE n’accompagnai pas Emerson et Ramsès qui se rendirent le lendemain matin à Aziyeh pour s’entretenir avec Abdullah afin de réunir une équipe qui nous accompagnerait à Abydos. Nos fidèles ouvriers étaient bien entraînés, Abdullah en connaissait davantage sur l’égyptologie que bon nombre de dilettantes européens qui se targuaient du titre d’archéologue et je pensais donc qu’Emerson pourrait se charger de cette tâche sans mon aide. Curieusement, il s’était à moitié étranglé le matin même quand j’avais cru bon de lui exprimer ce point de vue sur la question. Pour un homme, Emerson a des qualités tout à fait remarquables et je suis la première à reconnaître être une épouse comblée – je ne m’attarderai pas davantage sur ce point, que tout lecteur (et surtout lectrice) sensible comprendra aisément. Où en étais-je ? Ah oui. Donc malgré les suscitées qualités remarquables d’Emerson, il me faut bien reconnaître que le bon sens n’en fait pas partie, sinon il n’aurait pas aussi mal interprété ma remarque. Après une petite discussion tout à fait satisfaisante – je ne considérais absolument pas que m’être fait traiter de Madame-Je-Me-Mêle-De-Tout était une atteinte irrémédiable à mon honneur, sinon le sang des Peabody aurait bien entendu réclamé d’être vengé – je réalisai avec stupéfaction que c’était notre première prise de bec depuis la mort de Sethos. Je me rappelai du même coup les paroles de mon époux la nuit précédente : « J’aime quand vous protestez, quand vous argumentez. J’aime quand vous êtes vous-même… »

Avec le courage et l’honnêteté que je me plais à m’octroyer, je fis donc mon examen de conscience dès que je fus débarrassée de la présence envahissante de mon époux et de mon fils – il est vraiment curieux que ni l’un ni l’autre ne soit capable de s’habiller correctement pour sortir sans ma supervision, mais vu que je n’avais pas réussi, malgré mes efforts répétés, à éradiquer cette mauvaise habitude chez Emerson, je commençais à craindre ne pas mieux y parvenir chez son fils. Je ne comptais cependant pas y renoncer pour autant. Même un petit pas par jour fait avancer, songeai-je avec optimisme. Je n’avais pas cru bon d’exprimer cette opinion devant Emerson. Il était déjà extrêmement contrarié du retard qu’il avait pris à chercher son chapeau – à ma demande.

Bon, ils étaient enfin partis et je pouvais réfléchir calmement.

Avais-je réellement été touchée par les derniers évènements au point d’en modifier mon comportement ? Certainement pas, m’assurai-je fermement. Il était bien normal que je subisse (un tout petit peu) les contrecoups de mon inquiétude pour mon époux, de ma blessure – après tout, j’avais été mordue par un chien enragé – hum – du moins presque enragé. Et puis, je n’avais rien non plus d’une mégère. Comment Emerson osait-il prétendre que je passais mon temps d’ordinaire à m’emporter ? C’était LUI qui était surnommé par les Egyptiens le Maître des Imprécations, et ce n’était certainement pas pour souligner l’équanimité de son caractère ! Ses écarts de langage étaient bien connus. Une sainte colère souleva ma poitrine et fit rougir mon front, mais comme mon époux n’était pas là pour que je lui exprimasse ces arguments irréfutables avec toute l’énergie voulue, je fus obligée de les réfréner.

Je pouvais attendre. J’avais du travail à expédier avant qu’ils ne rentrent. Tout d’abord, je visitai rapidement Gargery – qui m’annonça se rétablir parfaitement dès que je parlai de le réexpédier en Angleterre par le premier bateau. Il souhaitait depuis des années nous accompagner en Egypte, mais davantage pour nous aider dans nos enquêtes que par réel engouement archéologique. Dans le cas présent, je crois que ce fut sa crainte d’un nouveau voyage en mer qui pesa le plus sur son rapide rétablissement. Il affirma qu’il se chargerait de remballer les bagages de Ramsès. Je lui donnai aimablement mon autorisation.

De retour dans notre chambre, je fis nos propres bagages, surveillée par Anubis dont la tête sortait de sous la commode. Il n’avait pas accompagné Emerson, tandis que Bastet était partie avec Ramsès. En réalité, il quittait assez peu le dessous des meubles depuis ce qu’Emerson avait appelé sa cuisante humiliation.

-         Ce n’est pas ainsi qu’on gagne le cœur d’une dame de qualité, dis-je d’un ton sévère. La soumission servile ne fait qu’exacerber…

Tout en me lançant un regard écœuré, Anubis se renfonça sous le meuble, aussi je ne poursuivis pas mon petit sermon. Manifestement, quelle que soit l’espèce, les mâles s’avéraient toujours imperméable au bon sens.

Emerson et Ramsès devaient déjeuner chez Abdullah – où j’espérais bien que mon fils ne tenterait pas comme naguère d’ingurgiter du vin de palme avec les autres garçons du village. J’avais oublié de lui ordonner de n’en rien faire.

Pour ma part, je descendis dans la salle à manger afin d’y prendre un déjeuner léger. Il se trouva que deux amies à moi s’y trouvaient également, et nous eûmes un agréable moment ensemble. Il me fallut seulement éluder leurs questions insidieuses concernant Nefret, je n’oubliais pas que sa brusque réapparition à nos côtés avait soulevé de nombreux commentaires – certains ragots de la pire espèce concernant la pureté de ses origines, dont je ne me souciais guère, mais également des suspicions quant au trésor légendaire que son infortuné père avait autrefois cherché (jusqu’à y perdre la vie), légende tenace qui pouvait toujours éveiller des convoitises importunes. Fort heureusement, je réussis parfaitement à éviter les pièges tendus par Marjorie Fisher et sa cousine, Daisy Johnson.

Nous évoquâmes donc les dernières créations des couturiers en matière de mode, sujet hautement neutre – qu’il m’était rarement donné d’aborder avec Emerson. Les dernières années avaient vu l’heureuse disparition de l’épouvantable tournure qui avait sévi dans ma jeunesse. La nouvelle mode présentait des lignes plus sinueuses et le costume-tailleur faisait fureur. Le couturier Redfern, s’inspirant comme moi des costumes masculins, l’avait créé pour la pratique du sport (j’ai toujours considéré que ma participation à cette évolution n’avait jamais été reconnue). Ce vêtement était adapté à la promenade et surtout au travail des femmes qui se développait peu à peu. Ajoutant l’élégance au pratique, les plus audacieuses le portaient parfois avec un gilet d’homme en soie blanche brodée.

Ensuite, je demandai des nouvelles de quelques amis communs. Marjorie vivait généralement à Louxor, et elle faisait toujours une ample provision de nouvelles – des vulgaires commérages, selon Emerson – pendant ses séjours au Caire.

-         J’ai aussi rencontré Howard Carter, dit soudain Marjorie. Le pauvre était tout bouleversé par le décès d’un ami qui travaillait pour un Français, au nord de Louxor. Connaissiez-vous Edward Williams, Amelia ?

-         Je l’avais rencontré, dis-je en revoyant un homme rougeaud, à l’aspect assez fruste et à la voix trop forte. Il est mort d’insolation, n’est-ce pas ?

-         Je pense plutôt, susurra Daisy d’une voix pleine de sous-entendus, qu’il a été empoisonné. Et que personne ne tient à ce que cela se sache.

-         Vraiment Daisy, commença Marjorie.

-         Vraiment, Daisy dis-je en même temps, mais sur un tout autre ton (la fièvre enquêtrice se réveillait en moi.) Auriez-vous entendu Mr Carter formuler quelques soupçons ?

-         Mr Carter ? demanda la dame étonnée, en ouvrant grand ses yeux myopes. Pas du tout !

-         Mais… dis-je désarçonnée. Comment pouvez-vous alors savoir...

-         Les Français, dit-elle en se penchant vers moi, la bouche pincée de dégoût, mangent absolument n’importe quoi, ma chère, c’est bien connu. L’estomac britannique de ce pauvre Mr Williams n’y aura pas survécu.

-         Oh, dis-je très déçue mais en me réjouissant intérieurement qu’Emerson ne soit pas là pour assister à ma déconvenue. Les Britanniques sont parfois tout aussi fantaisistes, vous savez, ajoutai-je dans un louable esprit de justice. Ainsi, par exemple, les assistants de Mr Petrie sont régulièrement intoxiqués par des aliments avariés qui ne l’affectent jamais – et je me rappelle avoir ainsi trouvé Mr Quibell et sa future épouse dans un bien triste état, il y a quelques années.

-         Cela n’a absolument rien à voir, rétorqua Miss Johnson, outrée.

Marjorie se retenait de rire, aussi je crus bon de changer de sujet tandis que nous savourions notre tarte aux pommes tiède flambée de brandy et recouverte de crème battue. (Je dois reconnaître que Daisy n’a pas exactement la même conception que moi d’un repas léger, mais évidemment un tempérament britannique ne pouvait que bien supporter l’apple pie, même en pleine chaleur.)

Les deux dames se retirèrent après le café, tandis que je m’attardais sur la terrasse, les yeux machinalement fixés sur deux vendeurs de fruits qui se disputaient bruyamment, à grand renfort de jurons, en contrebas.

Je ne vis donc pas approcher l’homme avant qu’il ne s’adresse à moi.

-         Mes hommages, Mrs Emerson. Puis-je vous tenir compagnie ?

-         Mr Carter ? Quelle agréable surprise, dis-je en saluant le jeune archéologue qui s’inclinait, chapeau à la main.

Un autre homme l’accompagnait et Mr Carter voulut me le présenter mais je l’interrompis dès les premiers mots :

-         Je connais déjà, Mr Ackroyd, dis-je. Il a voyagé avec Ramsès, la semaine passée.

-         Dans ce cas, je vais vous laisser, dit Mr Carter. Mr Maspero m’attend. Puis-je espérer vous voir avec le professeur dans la soirée, Mrs Emerson ?

Howard s’en alla une fois que je l’eus convaincu – sans difficulté – de revenir dîner avec nous le soir même. Je ne savais pas exactement quand Emerson comptait partir à Abydos mais, vu le court délai qui nous était imparti, je savais qu’il ne s’attarderait pas au Caire.

-         Asseyez-vous, je vous en prie, dis-je à Mr Ackroyd. Votre fille et son oncle ne vous accompagnent-ils pas ?

Sur un geste d’invitation de ma part, il tira une chaise et s’installa, posant délicatement son couvre-chef à côté de lui. Je le dévisageai d’un œil attentif. Il était de complexion saine – un homme de la campagne sans doute. En tant que dessinateur, il pouvait avoir acquis ce teint fleuri même en Angleterre s’il exerçait son art au grand air. Mon examen avait été aussi bref que complet, et Mr Ackroyd répondit en même temps à ma question.

-         Mon beau-frère a malheureusement une peau qui craint fort le soleil, Mrs Emerson, dit-il. Il s’y expose le moins possible. Je n’avais pas réfléchi à ce problème avant d’accepter qu’il m’accompagne. Ma fille, quant à elle, se repose dans sa chambre des fatigues du voyage.

-         J’ai quelques compétences médicales, intervins-je aussitôt, si je peux vous être utile, ce sera bien volontiers. Je tenais à vous remercier de vous être chargé de mon fils sur le bateau.

-         Mais ce fut un plaisir, je vous assure, Mrs Emerson. Ce jeune homme est extrêmement intéressant et ses connaissances linguistiques... Mon Dieu, Mrs Emerson, auriez-vous avalé de travers ?

-         Mmm, nnn, marmonnai-je en agitant une main impatiente.

Ramsès ? Un jeune homme ? Je me demandai un moment s’il se moquait de moi, mais son regard brun et attentif était parfaitement serein.

-         Nous avons pris un peu rapidement la décision de partir, voyez-vous, continuait-il en secouant la tête. En réalité… Et bien, je viens de perdre mon épouse, à l’automne,  et ce décès a beaucoup frappé ma fille et mon beau-frère. Je compte sur ce voyage pour leur faire oublier ce deuil.

-         Je vous présente toute mes condoléances, dis-je d’un ton sincère.

-         Hélas, ce ne fut pas réellement une surprise. Mon épouse était très affaiblie depuis quelques mois – la consomption, sans aucun doute, mais elle ne souhaitait même plus recevoir son médecin. Je me demande vraiment pourquoi elle a cru bon de faire du canotage dans son état. Elle s’est noyée, ajouta-t-il d’une voix brève en détournant le regard.

-         Oh, fis-je. Hum – je suis vraiment désolée.

En vérité, je l’étais. La consomption était le mot pudique utilisé pour désigner le dépérissement qui pouvait s’observer dans toute maladie grave et prolongée mais souvent, par métonymie, elle désignait aussi la tuberculose pulmonaire que l’on ne savait guérir. Mr Ackroyd suggérait-il que son épouse s’était noyée… volontairement ? Je ne pouvais bien évidemment pas lui poser la question, aussi tentai-je de lui apporter quelque réconfort.

-         Vous avez bien agi en venant ici, affirmai-je (et aucun pressentiment ne me vint en proférant une pareille ineptie.) L’Egypte est le pays idéal pour retrouver son énergie et l’archéologie vous y aidera également. Rien ne vaut un travail physique pour panser une peine affective.

-         Je vous remercie, Mrs Emerson, dit-il, ému.

-         Hum, dis-je car je voyais bien que sa nature réservée de Britannique ne souhaitait pas davantage exprimer des sentiments aussi intimes. Comment avez-vous pris contact avec M. Amélineau ? Le connaissiez-vous ?

-         Pas du tout, fut la franche réponse. Mais l’un de ses assistants est un vague cousin de mon épouse, aussi il connaissait bien mes aptitudes et celles d’Henry. J’ai étudié avec Francis Llewellyn Griffith, l’égyptologue, voyez-vous. Vous le connaissez, n’est-ce pas ?

-         Bien entendu.

-         Il a travaillé en Egypte dans les années quatre-vingt mais il enseigne maintenant l’égyptologie à Londres et Manchester et je sais qu’il compte aussi fonder à Oxford un important institut de recherche. Il apprécie mon travail et m’avait déjà recommandé à sir Wallis Budge, du British Museum. Un homme prolifique, n’est-ce pas ? Il a publié plus de cent quarante titres, vous savez, et j’en ai illustré pour lui une bonne partie.

-         Oh, mon Dieu ! dis-je catastrophée.

-         Je vous demande pardon ?

-         Je vous en prie, Mr Ackroyd, veuillez ne jamais – jamais ! – mentionner Mr Budge devant mon époux. Ils ne – hum – s’apprécient guère.

-         Mais je ne l’aurais pas fait, Mrs Emerson. Le jeune Mr Emerson…

-         Qui donc ? hoquetai-je.

-         Et bien, votre fils, bien entendu, répondit-il. Il m’avait déjà prévenu.

-         Ramsès ? Oui bien sûr. Il connaît le caractère de son père. Bien, ceci étant réglé, vous n’avez pas répondu à ma question, Mr Ackroyd : pourquoi avez-vous pris contact avec M. Amélineau ?

-         Il avait perdu les deux artistes de son équipe – un couple, voyez-vous – qui ont dû rentrer en Angleterre pour une affaire – hum – d’ordre privé. Il s’est donc trouvé à court de main d’œuvre et c’est ainsi qu’il a fait appel a nous. M. de Morgan lui a donné nos noms. Je lui avais écrit parce que je croyais qu’il était encore le directeur du service des Antiquités.

-         Il ne l’est plus, dis-je. Mr Maspero est revenu depuis peu à son ancien poste. Et votre fille ? ajoutai-je. Comment compte-t-elle s’occuper sur le chantier ? Aurait-elle des aptitudes particulières en égyptologie ?

-         Ma fille ? Mais pas du tout, Mrs Emerson. Honoria fera quelques visites bien entendu, elle aura aussi pour s’occuper ses lectures et son ouvrage de broderie. Il y a une infirmière dans l’équipe, aussi ma fille sera-t-elle parfaitement chaperonnée. On ne peut pas demander à une jeune fille bien née de se salir les mains, n’est-ce pas ?

Je n’avais plus le temps nécessaire pour relever une incongruité pareille – mais je me promettais bien de le faire plus tard – aussi je continuai sans broncher.

-         Je vois. Quand comptez-vous vous rendre à Abydos ?

-         D’ici quelques jours, dès que nous aurons fait le tour classique des touristes qui découvrent l’Egypte – et les pyramides de Gizeh sont ma priorité. C’est notre premier voyage après tout.

-         Et bien, je vous souhaite un bon séjour et nous nous reverrons à Abydos, Mr Ackroyd. Mon époux, mon fils et moi-même devons y passer quelques semaines avant de rentrer en Angleterre.

Mr Ackroyd m’assura qu’il était ravi de l’apprendre et me quitta sur ces entrefaites. J’avais oublié de lui demander comment il connaissait Howard Carter, mais le monde de l’égyptologie n’était pas si grand – et puis je comptais bien poser la question à Howard le soir même. Il y avait aussi la question de la présence de Mr Neville… Je remontai dans ma chambre en réfléchissant et, à peine arrivée, je me mis aussitôt à établir une petite liste.

Ramsès et Emerson revinrent peu après – remarquablement poussiéreux. Je les expédiai se nettoyer et commandai le thé dans notre salon.

-         J’ai invité Howard Carter à dîner ce soir, Emerson, annonçai-je.

-         Comment ? cria-t-il depuis la salle de bain. Oh. Carter. Je ne voulais pas dîner ici, Peabody, se plaignit-il aussitôt, je voulais aller chez Bassam…

-         Voyons, Emerson, vous aimez bien discuter avec Howard, n’est-ce pas ? Et puis, il est allé voir Mr Maspero cet après-midi. Je voudrais savoir…

-         Ah, ma chérie, dit Emerson en entrant dans la pièce et en m’étreignant – ce qui me coupa momentanément la parole – toujours aussi curieuse ! Très bien, nous dînerons avec Carter. Et nous partirons demain.

-         Vous avez tout organisé avec Abdullah ?

-         Bien entendu, fut la réponse étonnée. Lui et les autres partiront dans la matinée et nous attendront à Abydos. J’emmène une équipe réduite, Abdullah, Daoud, Hassan, Feisal, Selim… Une douzaine. Nous engagerons sur place des porteurs de paniers. (Il secoua la tête, chagriné.) C’est bien trop court, je n’aurai pas le temps…

-         Pourquoi Ramsès était-il couvert de terre ? coupai-je car Emerson aime bien se plaindre et je ne voulais pas qu’il recommence à évoquer sa proposition inepte de passer tout l’été en Egypte.

-         Aucune idée, répondit-il d’un air qui éveilla aussitôt ma suspicion.

-         Emerson ? Vous êtes bien restés ensemble, n’est-ce pas ?

-         Humph. Voyons, ma chère, ne commencez pas à vous agiter. Que voulez-vous qu’il lui arrive à Aziyeh ? Et bien – hum – à dire vrai – Ramsès était chez Selim pendant que je parlais à Abdullah…

Je le fixais, catastrophée. Je réprouve complètement la coutume égyptienne qui consiste à marier les jeunes gens à peine nubiles, filles ou garçons, et je savais que le jeune Selim avait déjà une épouse – sinon deux ? – et plusieurs enfants. Je commençais à peine à accepter que mon fils ait grandi, mais il n’avait que douze ans ! Même si sa taille était déjà (presque) celle d’un adulte, il n’en était pas un. Dans son enfance, il avait été particulièrement précoce sur de nombreux sujets, y compris dans ses questions concernant le sexe opposé – et je me rappelais en particulier une conversation mémorable à ce sujet de Ramsès, qui avait huit ans à l’époque, avec son père. Emerson avait boudé ensuite pendant une semaine, m’accusant de lui avoir tendu un piège pervers alors que je n’avais fait que lui concéder les attributions de son rôle paternel. Etait-il possible que mon fils, durant l’après-midi ait pu approfondir ce douteux sujet ? Je me repris vite cependant. Les Musulmanes menaient des vies très protégées et il était plus que probable que Selim n’aurait jamais…

Le rôle de parent de jeunes gens risquait de présenter des complications que je n’avais pas prévues en fait.

Ramsès frappa et entra, suivi de la chatte. Je le regardai d’un œil critique. Il était vêtu d’une veste en tweed bien coupée, les cheveux encore humides.

Une autre idée fulgurante me vint alors.

-         Ramsès, demandai-je d’un ton abrupt. Etiez-vous déguisé quand vous avez rencontré Mr Ackroyd sur le bateau ?

-         Déguisé ? répéta-t-il tandis que ses sourcils noirs et fournis se haussaient. Oh. Pas avec une barbe blanche et une canne, Mère. Je n’utilisais qu’une ombre de moustache et un peu d’épaisseur au niveau du… – de la taille.

-         Mr Ackroyd semble vous croire plus âgé, dis-je.

-         Peabody ! s’écria Emerson. Allez-vous vous asseoir et servir ce thé ? Quelle importance peut bien avoir ce que pense cet homme ? Et comment diable sauriez-vous ce qu’il pense ? ajouta-t-il d’un ton suspicieux.

-         Ne soyez pas stupide, Emerson. Je l’ai rencontré dans la salle à manger. Il est veuf depuis peu et s’inquiète de la mélancolie de sa fille.

Je servis le thé en réfléchissant. Mr Ackroyd avait-il cru découvrir en Ramsès un parti intéressant ? L’idée paraissait complètement grotesque mais je savais que marier leurs filles était l’unique but de nombreux parents. Ciel ! pensai-je alors. Nefret allait aussi bientôt atteindre l’âge de faire son entrée dans le monde – ainsi qu’elle l’avait indiqué dans sa lettre. Elle était riche, belle et bien née. Les prétendants se presseraient autour d’elle comme des abeilles sur du miel. Malgré son apprentissage accéléré, la vie qu’elle avait menée jusque là la rendait peu apte à reconnaître les ruses des coureurs de dot et je devrai veiller…

-         Emerson ! dis-je d’un ton décidé. Nefret nous accompagnera en Egypte l’an prochain, il faudra engager une dame de compagnie et un précepteur pour lui faire continuer ses études – ainsi qu’à Ramsès.

Je dois avouer que je n’avais pas pensé à l’impact sur mon époux et mon fils de cette conclusion à mes réflexions – conclusion pouvait paraître quelque peu incongrue hors contexte. Brutalement interrompu alors qu’il détaillait les mesures préliminaires qu’il comptait établir dès son arrivée sur le site d’Abydos, Emerson me regarda, éberlué, la bouche encore ouverte. Il m’était plus difficile de savoir ce que pensait Ramsès, mais quelque chose me disait qu’il n’approuvait pas davantage le bien-fondé de mon intervention.

-         Amelia ! tonna enfin Emerson. Je ne vois pas…

-         Excusez-moi, mon chéri, dis-je avec un sourire. (Le choix d’un chaperon pour Nefret n’était pas encore une urgence et il faudrait donc que j’en parle avec Emerson à un moment plus opportun.) Vous disiez ?

-         Je ne sais absolument plus ce que je disais, cria-t-il, furieux. Vous m’avez fait perdre le fil de ma démonstration. D’ailleurs, vous n’avez rien écouté, je dois tout recommencer.

Et c’est ce qu’il fit, jusqu’à ce que Bastet, qui devait avoir compris la situation, lui morde la cheville. Emerson s’emporta et Ramsès en profita pour s’éclipser –  avec la chatte. Je vis qu’Anubis, caché sous le lit, n’avait rien perdu de la scène. Pendant qu’Emerson maugréait, je repris ma liste pour la compléter.

.../...

24.11.2007

Quelques explications...

Ce blog s’adresse aux fans des personnages de Mrs Peters, la famille Emerson… et en particulier Amelia Peabody.

Puisque l'auteur ne semble pas vouloir nous concocter de nouveau roman - gonflé de sa part alors qu'elle maintenait un rythme d'un livre par an depuis quelques années !!! - je me suis demandé si je n'allais pas tenter de remplir quelques trous qu'elle a laissés entre ses divers romans...

Ma première idée se situe entre "le maître d'Anubis" et "La déesse hippopotame", suite à une conversation page 92 de la DH : "au printemps dernier, nous avons passé plusieurs semaine à Abydos et notre travail a été interrompu par des évènements..." (une note en bas de page 93 précise : ces évènements font partie des journaux de Mrs Emerson qui ont été perdus)...

Que s'est-il donc passé durant ce fameux printemps alors que Ramsès et Gargery venaient juste de rejoindre les Emerson seniors, Nefret restant en Angleterre ???

J’ai imaginé une histoire…



chapitre 1 - fin

Exploitant ce succès, le gouvernement britannique avait imposé la création d’un condominium britanno-égyptien au Soudan, placé sous l’autorité de lord Kitchener, le vainqueur du Mahdi. Depuis l’ouverture du canal de Suez, c’est à dire depuis 1869, nous autres Britanniques avions peu à peu supplanté les Français en Égypte, établissant ainsi un protectorat de fait sur le royaume. Maintenant que les prétentions françaises sur la région étaient annihilées – et avec lord Kitchener comme gouverneur général du Soudan – cette dernière conquête du bassin supérieur du Nil nous ouvrait la perspective d’une Afrique anglaise depuis le Cap jusqu’au Caire.

Mon orgueil patriotique s’en trouvait flatté mais je comprenais que les Français n’éprouvent pas exactement le même enthousiasme.

-         Mr Maspero est français, Emerson. Il ne peut pas approuver Fachoda.

-         Maspero est archéologue, contre-attaqua Emerson, et Amélineau n’a pas à mêler la politique à l’archéologie. De toutes les façons, il travaille près du temple de Sethi 1er et de l’Osireion, puisqu’il tient absolument à être le découvreur du tombeau d’Osiris. Nous ne le croiserons guère. Je n’ai pas le temps de faire quoi que ce soit sur le temple de Ramsès II, aussi je veux simplement établir le relevé de quelques nécropoles royales, il en existe plusieurs des principales périodes, et j’ouvrirai peut-être l’une d’entre elles. Pensez-vous, ma chère, que nous pourrions passer l’été en Egypte cette année si ces fouilles sont prometteuses ? demanda-t-il soudain.

-         Mais, Père, dit aussitôt Ramsès en réagissant plus rapidement que moi à cette proposition aberrante, Nefret…

-         Il n’en est pas question, Emerson, coupai-je aussitôt. Il y a effectivement Nefret et… – hum – diverses décisions à prendre concernant notre prochaine installation. Et puis Walter et Evelyn s’attendent…

-         Très bien, Peabody, grommela Emerson d’un ton boudeur.

-         Il n’empêche que je suis extrêmement étonnée par cette proposition, mon chéri. (Une longue expérience conjugale m’avait enseigné que les maris apprécient parfois les compliments.) Comment avez-vous réussi à obtenir cette autorisation  de Mr Maspero? Et pourquoi Abydos, alors que vous ne sembliez pas intéressé ce matin encore ?

-         Je me demande, tonna Emerson, ce qui vous a pu vous donner cette fausse impression, Peabody. (Peut-être avait-il interprété mon compliment comme une critique ?) En fait, avoua-t-il après un moment, Maspero m’a quasiment offert d’aller à Abydos dès qu’il m’a vu. Hum – et je voulais aussi vous faire plaisir, ma chère.

-         Merci, mon cher Emerson, dis-je sincèrement.

Je me promis de découvrir ce que Mr Maspero avait eu en tête pour faire une telle proposition à mon bouillant époux. Il avait déjà été directeur du département des antiquités il y a quelques années. Il venait de reprendre sa place à la suite de M. de Morgan. Si Emerson ne s’était jamais vraiment entendu avec lui, cela avait été encore pire avec ses successeurs. Peut-être Maspero voulait-il simplement se débarrasser d’une présence encombrante ? Après tout, Abydos était à cinq cents kilomètres du Caire.

Ce ne fut que le soir – assez tardivement – tandis qu’Emerson s’apprêtait à s’endormir que je pus à nouveau poser la question :

-         Pourquoi Abydos, Emerson ?

-         Mon amour, (il se tourna sur le côté et me prit dans ses bras) vous avez connu de durs moments cette année. Je voulais vraiment vous faire plaisir.

-         Oh, Emerson, dis-je.

-         Mais si vous persistez à jouer les femmes craintives et soumises, Peabody, je demande le divorce, grogna-t-il alors, moitié riant, moitié sérieux. Comment avez-vous osé me laisser sortir seul deux fois dans la journée sans même insister pour m’accompagner ?

-         Je me sens un peu troublée, avouai-je.

-         Je sais, mon amour, dit-il tout contre mon oreille. Dites-moi, ajouta-t-il, d’une voix ronronnante, vous ne cultivez pas de sentimentalisme déplacé suite à la disparition de ce vaurien, n’est-ce pas ?

-         Emerson ! (J’essayai de me dégager, mais bien entendu, il était plus fort que moi, ses bras étaient comme un cercle d’acier autour de mon corps.)

-         Très bien, ma chère, je voulais juste vérifier. J’aime quand vous êtes en colère, Peabody, j’aime quand vous protestez, quand vous argumentez. J’aime quand vous êtes vous-même, ma chérie.

-         Il a quand même donné sa vie pour moi, dis-je d’une toute petite voix.

-         Oui. Quel bâtard ! hurla-t-il soudain (et je sursautai violemment.) Humph. Je suis obligé de le reconnaître, continua-t-il d’un ton plus calme. Mais je trouve que ces deux complices l’ont emporté bien vite. Comme si…

-         Comme si quoi, Emerson ?

-         Rien d’important, ma chérie. Dormez maintenant.

-         Bonne nuit, mon cher Emerson.

J’eus un sommeil entrecoupé de rêves fort étranges cette nuit-là. Je vis les deux frères, Osiris et Seth, se disputer quelque chose, un territoire sans doute, chacun essayant de s’y imposer de force. Osiris avait une voix tonnante ; Seth louvoyait, ambitieux, comploteur et manipulateur. Puis je le vis quitter le territoire de son frère pour affronter le désert. Il emportait une carte et un sceptre méroïtique…

Mais au matin suivant, j’avais tout oublié.

chapitre 1 - suite

-         Mon Dieu, souffla enfin mon fils. Mais quel est cet animal ?

-         Je vous présente Anubis, Ramsès, répondit son père en se frottant la tête (il s’était violemment cogné contre Ramsès en se penchant). Il s’est – hum – et bien, il s’est attaché à moi.

Anubis jeta à mon époux un œil torve, puis il se plia en deux pour tenter de se lécher l’oreille et, n’y réussissant pas, il se dissimula enfin sous le lit.

-         Cette bête saigne, dis-je d’un ton hésitant car je ne me sentais pas vraiment l’envie d’aller le déloger de force. Peut-être devrais-je…

-         Il n’en est pas question, Peabody, rugit mon tendre époux. Il est déjà tard et je suis affamé. D’ailleurs, il ne se laisserait pas faire sans se défendre et je ne tiens pas à assister à une autre scène ridicule (Il me jeta un œil sombre comme si tout était de ma faute.) De plus, ajouta-t-il d’un air fat, vous ne comprenez rien à la fierté masculine, ma chère. Anubis vient de subir une cuisante humiliation. Il préfère certainement rester seul.

-         Viens, Bastet, dit Ramsès, impassible.

Mais je voyais bien qu’il retenait un sourire. Quand je pris le bras d’Emerson pour descendre, Bastet ondulait devant nous, la démarche incontestablement victorieuse. Etait-ce donc le destin des femmes fortes – ou même celui des femelles fortes en tout genre – que de semer des cœurs  brisés derrière elles ?

La salle à manger du Shepheard resplendissait de cristaux et d’argenterie, et de nombreux serveurs en veste blanche s’affairaient auprès des hôtes déjà attablés. Je n’avais pas réalisé qu’il était si tard. La journée avait été longue, d’une chose à l’autre. Nous nous installâmes et passâmes commande, puis, à une question de Ramsès, Emerson commença à raconter en détail nos fouilles de ces dernières semaines à Amarna. Je savais qu’il en avait pour un moment – le pauvre cher homme n’avait pas eu la moindre opportunité d’en discourir dans le train – aussi je laissais mes yeux traîner dans la salle pour examiner les autres convives.

Je vis le jeune Mr Neville qui dînait non loin de nous avec le révérend Swayce. Tiens pensai-je, comme c’est curieux. Que le révérend (qui était âgé) soit au Caire, je pouvais le comprendre. Depuis la mort de son vieux compagnon et ami, Mr Wilbour, le pauvre homme restait inconsolable, mais que faisait le jeune homme avec lui alors qu’il aurait dû être occupé sur un chantier de fouilles ? Je me tournais vers Emerson pour lui faire part de cette anomalie mais il était très occupé à justifier son opinion sur la soi-disant tombe d’Akhenaton et sur les vestiges découverts de l’équipement funéraire du roi hérétique, aussi je décidai de m’abstenir de l’interrompre. Je ne désirais pas repenser à Amarna.

Mr Neville vit que je le regardais et me fit un petit signe discret, tout en lançant un regard inquiet du côté à Emerson. Vu que ce dernier l’avait à moitié étranglé il y a quelques mois en le trouvant devant notre porte, je ne m’étonnai pas de ce manque d’empressement à nous saluer. Je me rappelai cependant qu’il était un philologue remarquable – selon Walter, le cher homme, qui était le premier à reconnaître le talent de ses concurrents – et je notai que je pourrais peut-être le consulter pour des précisions éventuelles concernant le document que m’avait envoyé mon beau-frère. Je savais parfaitement que Ramsès se proposerait aussi pour m’aider mais – je savais tout aussi parfaitement que j’essaierais de me passer de son aide autant que possible. C’est une chose d’avoir un fils doué pour les langues anciennes, c’en est une autre d’accepter d’en dépendre.

En baissant les yeux vers mon assiette, je remarquai que mon assiette à soupe avait été enlevée et qu’un plat de poulet épicé assorti de lentilles m’était présenté. La nourriture du Shepheard était à la hauteur de ce que l’on pouvait espérer de ce remarquable établissement, mais mon appétit était en berne ce soir.

-         Il est flagrant, affirma Emerson, que la tombe reste à découvrir.

-         Oui, Père, dit Ramsès en glissant subrepticement un morceau de poulet à la chatte sous la table.

Le lendemain matin, ma fatigue s’était parfaitement envolée et, à une heure matinale, je pris une première tasse de thé. Puis je m’installai à la table du petit salon attenant et sortis plusieurs feuilles de papier. « Choses à faire » écrivis-je sur la première liste. Je réfléchis un court instant et commençai à remplir cette liste. Une seconde liste « Décision à prendre » fut plus rapide à établir.

Peu après, Emerson sortit de la salle de bain en s’ébrouant. Il se pencha par dessus mon épaule, mettant de l’eau partout. Je ne protestai pas.

-         Déjà en train d’écrire, Peabody ? A quel sujet ?

-         Je fais la liste des « Choses à faire », Emerson.

-         Pas besoin de liste, s’écria mon impétueux époux. Je veux… Hum – qu’avez-vous prévu au juste pour ce matin ?

-         J’ai de nombreuses courses à faire, Emerson. Ramsès a manifestement beaucoup grandi et la veste de tweed qu’il portait hier est trop juste pour lui. Je n’ai pas regardé en détail les bagages qu’il a apportés mais je suis certaine qu’il lui manque de nombreuses affaires essentielles, aussi je dois passer chez le tailleur…

-         Oui, oui, très bien, ma chérie. Vous n’avez pas besoin de moi, n’est-ce pas ? Je vais envoyer un messager à Aziyeh pour demander à Daoud de venir vous escorter.

-         A Daoud ? Le neveu d’Abdullah ? Mais enfin, Emerson, Vincey est mort et plus personne ne nous menace, voyons.

-         Et bien, dans ce cas, vous pourrez toujours demander à Daoud de porter vos paquets au lieu de les faire livrer. Vous semblez bien partie pour dévaliser les magasins.

-         Et vous, Emerson ? Allez-vous voir Mr Maspero?

-         J’irai cet après-midi. Je veux d’abord passer au bazar chercher des livres. Ramsès a dit qu’il viendrait aussi. Nous en avons parlé hier au dîner. Vous ne vous rappelez pas ?

-         Oh. Si, bien entendu, affirmai-je. Ce qui me rappelle une chose curieuse. J’ai aperçu Mr Neville qui dînait hier soir avec le révérend à une table voisine. Savez-vous pourquoi il se trouve au Caire ?

-         Avez-vous remarqué combien Ramsès a changé, Peabody, dit Emerson qui n’avait pas écouté ma question. Il est presque aussi grand que moi.

-         Oui, dis-je d’un ton un peu chagrin, tout en acceptant le changement de sujet. En quelques mois seulement ! Et je crois aussi que sa voix a déjà mué, je n’ai remarqué hier aucune des variations de timbre qui affectent souvent les garçons de cet âge.

-         Il ne parle pas beaucoup, remarqua Emerson, bourru.

-         Oh ! Emerson, dis-je. Il ne m’appelle plus Maman. Il dit Mère désormais.

-         Allons, allons, ma chérie. (Il s’avança et me prit dans ses bras) Mais que vous arrive-t-il ? Je ne vous reconnais plus. Bien évidemment, il a grandi. Mais qu’importe, c’est toujours le même au fond.

-         Oui, dis-je en me serrant contre lui. Je repris fermement : je suis désolée mon chéri, cela n’arrivera plus. (Je me mouchai énergiquement.) Bien. Alors c’est décidé, vous allez avec Ramsès, moi avec Daoud et nous nous retrouverons pour déjeuner.

J’étais plutôt contente de moi quand je revins au Shepheard juste avant midi. Je n’avais jamais compris pourquoi certaines personnes trouvaient si difficile de traiter avec les Egyptiens. Pour ma part, je n’avais jamais rencontré la moindre difficulté. Il suffisait de rester ferme et de ne jamais dévier de ce que l’on avait décidé de faire. Quelles que soient les émotions qui m’avaient agitées le matin, elles n’avaient aucunement influencé ma capacité à marchander. Je me sentais pleinement revenue moi-même.

De plus, j’avais trouvé la compagnie de Daoud extrêmement agréable. Cet homme aussi gigantesque que gentil me couvait d’un regard adorateur et sa présence tutélaire à mes côtés avait été reposante. Contrairement à Emerson, Daoud ne discutait jamais ce que je lui disais. J’avais bien employé mon temps et je pus barrer plusieurs entrées sur ma liste.

Ce bel état d’esprit dura jusqu’au retour de mon époux et de mon fils. Assise à la terrasse de l’hôtel, je les vis arriver de loin tandis qu’ils traversaient la place et saluaient tous les vendeurs et mendiants qui y pullulaient. Aucun des deux n’avait de chapeau, et leurs cheveux sombres brillaient sous le soleil. Ils portaient de gros paquets de livres ficelés d’une cordelette. Je vis tout de suite qu’Emerson était en colère.

-         Que se passe-t-il ? dis-je en me relevant, un peu inquiète, tandis qu’ils s’approchaient de moi.

-         Il a acheté les livres de Mariette, grommela mon mari. De Mariette !

-         Quels livres de Mariette ? demandai-je, rassurée. (Aucun bandit ni assassin ne semblait s’être mis dans l’idée de s’attaquer à eux.)

-         Ceux d’Abydos ! aboya Emerson comme si c’était l’insulte suprême.

-         Vraiment ? dis-je. Et bien, c’est très intéressant, Emerson, mais nous devrions passer à table, maintenant. Vous pourrez aussi bien continuer à grogner en mangeant.

-         Je ne grogne jamais ! grogna Emerson outré.

Durant ce bref échange, Ramsès avait serré les dents, mais il n’avait rien dit.

Il s’avéra qu’après ses propres achats, Emerson s’était attardé à parler théologie avec les libraires des souks. C’étaient souvent de vieux messieurs aussi cultivés que diserts et mon époux aimait beaucoup leur exposer ses théories impies – ou ses convictions sur l’égyptologie. Pendant ce temps, Ramsès avait traîné seul dans les boutiques où il avait trouvé des exemplaires de ces mêmes livres que possédait Mr Ackroyd. Comme il me l’expliqua au cours du déjeuner, il ne les avait parcourus que rapidement au cours de la dernière partie du voyage. Son père avait raison, ajouta-t-il, (et je vis que cette concession adoucissait Emerson) M. Mariette n’avait pas pris la peine de traduire les stèles d’Abydos mais il y avait de nombreuses reproductions dans ses ouvrages. Ramsès avait commencé à les déchiffrer et à les classer chronologiquement sur le bateau. Il pensait également que son oncle Walter aimerait discuter de certaines d’entre elles.

-         Au Moyen Empire, ajouta-t-il, Abydos était le lieu de rassemblement religieux qui permettait de participer aux rites rendus à Osiris. C’est pourquoi de si nombreuses stèles furent déposées là-bas par toutes sortes de catégories sociales. Certains exemplaires sont très soignés et de bonne qualité, d’autres au contraire reflètent une production en série avec des images et/ou des textes traités à la hâte, sans doute pour un prix modique.

 -         Humph, dit son père.

-         Emerson, dis-je soudain. Allez-vous oui ou non voir Mr Maspero après le déjeuner ? Où allons-nous fouiller pour le reste de la saison ? Vous aviez parlé de nous installer définitivement pour l’an prochain, mais ce serait prématuré actuellement. Que pouvons-nous faire pour les quelques semaines qui restent ? Pourquoi n’irions-nous pas à Abydos ?

-         Et pourquoi à Abydos, rugit Emerson. Quelle idée grotesque, Peabody.

-         Mais Ramsès aimerait peut-être regarder les stèles in situ, Emerson. Et je ne connais pas Abydos.

-         Mais Mariette…

-         Mariette n’est plus là, Emerson, coupai-je, il est mort depuis vingt ans. Vous ne pouvez pas continuer à bouder ce site parce qu’il vous a refusé son accès autrefois, conclus-je d’un ton sec.

Je m’attendais à ce qu’Emerson réagisse violemment à mon petit discours – comme il le fait d’ordinaire. Son teint tanné s’empourpra effectivement mais presque aussitôt une lueur différente apparut dans ses flamboyants yeux d’un bleu saphir, une lueur que je pourrais presque qualifier de calculatrice – ce qui correspondait bien peu au caractère direct de mon époux. J’en fus quelque peu désarçonnée. Que manigançait-il ?

Il jeta sa serviette sur la table et se leva :

-         Ramsès, dit-il d’un ton maîtrisé, que comptez-vous faire cet après-midi ?

-         Je pensais rester à l’hôtel et travailler dans ma chambre, Père, répondit aussitôt Ramsès, mais si vous avez besoin de moi…

-         Non, grommela Emerson en jetant un regard mécontent à son fils – regard qui, je n’en doutais pas, s’adressait surtout aux livres sur lesquels Ramsès comptait travailler. Et vous, Peabody ?

-         Je vais aller voir Gargery, dis-je. Je n’ai pas été prendre de ses nouvelles ce matin, et il n’est pas sorti de sa chambre. Ensuite, je pense regarder le document de Walter et j’ai aussi pensé que Mrs Pettigrew…

-         Très bien, coupa Emerson qui détestait la célèbre commère et ne souhaitait rien écouter à son sujet. Je vous retrouverai donc pour le thé.

La bouche un peu pincée, je suivis des yeux sa belle silhouette bien découplée qui s’éloignait à grands pas.

-         Ramsès, dis-je tout à coup, que manigance donc votre père ?

En me tournant vers mon fils, je le surpris qui me dévisageai fixement mais je ne pus rien lire sur ses traits figés. Il arborait ce que sa sœur adoptive appelait son visage de pharaon, un air impassible et fermé qui ne laissait transparaître aucune émotion. Plus que jamais, il méritait le surnom que lui avait donné son père dans son enfance, parce qu’il était aussi brun qu’un Egyptien et aussi arrogant qu’un pharaon. Le grand Ramsès avait le même air lointain sur les fières statues qui le représentait.

-         Est-ce que vous allez bien, Mère ? demanda-t-il d’une voix unie.

-         Bien entendu, répondis-je impatientée. Il ne s’agit pas de moi. Je pensais à votre père. Aurait-il dit quelque chose ce matin ? Je me demande…

-         Oui, Mère ?

-         Vous a-t-il parlé de son idée de nous consacrer désormais à un seul site en Egypte ? Un endroit où nous ferions construire une maison, où nous aurions une équipe complète, et même des étudiants que nous pourrions former, un site où nous reviendrions chaque année.

-         Non, Mère. C’est vous qui y avez fait allusion au cours du déjeuner et je comptais justement vous demander si Père – et vous aussi, bien entendu – aviez déjà déterminé cet endroit.

-         Non. Votre père pense à Sakkarah, je crois, ou encore à la Vallée des Rois. Personnellement je me disais que Gizeh…

-         … et ses pyramides, ajouta mon fils en voyant que je ne terminai pas ma phrase. Cette idée de site unique est plutôt inattendue, Mère.

-         Oui, mais pleine de possibilités, n’est-ce pas ? Malheureusement, ce ne sera pas pour cette année. De plus, nous ne pouvons rien faire de plus avant qu’Emerson ne se soit décidé. Bien. Je dois allez voir Gargery.

Ramsès se leva en même temps que moi, et il tint ma chaise tandis que le récupérais mon sac et mon ombrelle. Il esquissa un sourire en la voyant. J’aime beaucoup les ombrelles qui, pour beaucoup de gens en Egypte, étaient devenues une sorte de signe distinctif pour moi. Celle que je portais ce jour-là, malgré ses pimpantes couleurs (noir et rouge), n’était pas vraiment l’accessoire frivole qu’affectionnaient les coquettes pour se protéger du soleil égyptien, la poignée était solide et le bout bien pointu.

Comme je l’avais annoncé, je me rendis au chevet de mon infortuné maître d’hôtel. Gargery était habillé, mais effondré dans le fauteuil de sa chambre où je le repoussai fermement dès qu’il se leva en chancelant à mon arrivée. Un interrogatoire serré – pourquoi diable les hommes font-ils de tels embarras devant des désagréments aussi naturels ? – le força à avouer certains troubles gastriques qui devaient, selon moi, autant devoir leur cause à son voyage en mer qu’à son adaptation au climat et à la nourriture en Egypte. Je lui ordonnai donc du repos, mais également une promenade dans les jardins de l’Ezbekieh qui entouraient l’hôtel. Comme tout le quartier – par lequel on pénétrait dans la vieille cité cairote – ils portaient le nom de l’émir Ezbek, et formaient un magnifique parc, agréablement boisé d’essences rares, avec de grandes places commerçantes à ses extrémités. Je laissai aussi à Gargery une dose d’ipécacuana à prendre. Cette petite racine réduite en poudre avait d’étonnantes vertus pour guérir les troubles dont il souffrait. Depuis mon premier voyage en Egypte, je m’efforçai toujours d’emporter avec moi une provision suffisante de médecines diverses et de me tenir au courant des nouvelles découvertes en la matière. Les soins médicaux étaient encore rares en Egypte et mes efforts pour remédier au triste sort sanitaire des Egyptiens – encore qu’il m’arrivait souvent de soigner également des Européens – m’avaient valu le surnom de Sitt Hakim, la Dame Docteur , dont Emerson se moquait fréquemment.

Je revins à pas lents dans le couloir, songeant à Emerson et à la lueur que j’avais vue dans ses yeux. Il me cachait quelque chose. Aurait-il décidé de l’endroit où il voulait que nous nous installions de façon permanente ? Ce serait tout à fait de lui de garder sa décision secrète jusqu’au dernier moment. Peut-être comptait-il en parler avec Mr Maspero ? Mais je ne le pensais pas, sinon j’aurais tenu à l’accompagner – le tact d’Emerson n’existant que dans son imagination. Les évènements de la saison passée, sans même parler de sa perte momentanée de mémoire, ne lui avaient certainement pas laissé la possibilité de se décider ni même de réfléchir au sujet – qu’il n’avait d’ailleurs abordé pour la première fois que lors de notre arrivée en Egypte, quelques mois auparavant.

En arrivant dans la chambre, j’y trouvai le courrier déposé par le safragi. Il y avait une lettre de Cyrus – qui nous demandait si nous comptions revenir à Louxor avec Ramsès, deux invitations à dîner – qu’Emerson refuserait certainement – et une lettre de Nefret. Je la gardai pour la fin.

Chère Tante Amelia, cher professeur,

Ramsès a dû vous rejoindre en Egypte maintenant. J’ai été vraiment furieuse de découvrir qu’il était parti sans moi, sans même me parler de son intention de le faire ! J’aurais tant voulu aller avec lui. J’aurais tant voulu retrouver le soleil, la chaleur, l’air si pur, le ciel si bleu… L’Angleterre est un pays froid et gris. Ces mois d’hiver ont été interminables. Bien sûr, au début, il y avait ce bandit à démasquer, son complice à confondre et j’avoue que nos différents complots ont été amusants. Mais il ne se passe plus rien depuis lors. Je garde pourtant mon couteau sous mon oreiller au cas où… Mais je n’ai pas pu emporter mon arc !

Comme vous le savez certainement, je suis allée avec la petite Amelia dans le Kent. J’ai revu cette école dont j’avais gardé un si amer souvenir, et ces filles qui avaient été si horribles avec moi. Elles sont toujours aussi stupides mais Winnifred Livingston n’est plus parmi elles. Elle a fait son entrée dans le monde, comme ils disent, et se cherche un mari. Curieuse vocation, n’est-ce pas ? Alors qu’elle n’a que dix-sept ans. J’ai fait de gros progrès et vous seriez fière de moi, Tante Amelia. Les mois passés en compagnie de Tante Evelyn m’ont davantage apporté que je ne le croyais, pas seulement au niveau des connaissances théoriques sur les sciences, la littérature ou l’histoire. Quand on voit Tante Evelyn, on ne pourrait jamais deviner son courage et sa détermination, n’est-ce pas ? Elle est si belle, si calme, si parfaitement aristocratique. Mais elle m’a raconté avoir traversé – à l’époque où elle vous a connue – de bien dures épreuves, et je crois qu’elle sait donc de quoi elle parle quand elle évoque des adversaires à combattre ou des obstacles à dépasser. Grâce à elle, j’ai appris à ne plus (trop) parler sans réfléchir, et à utiliser les mots comme des armes pour vaincre les sottes et abattre la morgue des envieuses. Cette technique fonctionne parfaitement et, malgré cela, Miss McIntosh se montre ravie de ma nouvelle attitude en société. Elle est complètement aveugle, la pauvre, mais bienveillante à mon égard.

Heureusement aussi, la petite Amelia – Oh, elle ne veut plus qu’on l’appelle ainsi, je devrais donc dire Melia ou Lia – heureusement disais-je qu’elle est venue avec moi. Elle ressemble à sa mère, belle, lisse, sereine, mais ce chaton a des griffes et son amitié est d’une fidélité indéfectible. Je n’avais jamais eu d’amie auparavant, c’est une découverte pour moi.

Malgré tout, Ramsès me manque. Son amitié était d’un genre différent… Avec lui je pouvais évoquer mon passé. J’ai encore souvent l’impression d’être entre deux mondes. Mais cela va mieux, aussi ne vous inquiétez pas pour moi.

Melia et moi sommes revenues à Chalfont Manor. Les autres enfants sont guéris mais le bébé est resté fragile. Tante Evelyn s’inquiète et dort mal. Elle a une petite mine et je ne sais pas comment la réconforter.

Oncle Walter nous donne des cours d’égyptologie. J’aimerais vraiment pouvoir bientôt les appliquer sur le terrain. Je ne suis pas très bonne pour les hiéroglyphes, mais j’aime bien le dessin. Je pense que cela pourra servir.

Je me suis également découvert un goût (et même un certain don, prétend-on) pour le chant et le piano. Le croiriez-vous ? J’apprends avec joie, la musique est un dérivatif exquis à la mélancolie. Vous me manquez. Vous me manquez tous.

J’avais décidé en commençant cette lettre d’exprimer de véhéments reproches à Ramsès, mais je ne le ferai pas. Je sais qu’il aurait été impossible pour moi de partir avec lui (ce n’aurait pas été convenable, n’est-ce pas ?) et puis Tante Evelyn aurait été si déçue. Elle a fini par accepter le départ de Ramsès. Oncle Walter prétend qu’il est parti parce qu’il était terriblement inquiet pour vous. Vous avez été très discrets sur vos aventures de ces derniers mois, vous ne vouliez sans doute pas trop nous inquiéter mais les malheurs que l’on imagine sont parfois pires que ceux que l’on connait, vous savez.

Je crois qu’il vous faudra un jour comprendre que nous ne sommes plus des enfants. Personnellement, je ne me sens plus une enfant, pas depuis ma victoire écrasante sur les autres élèves de Miss McIntosh – et je n’avais même pas d’ombrelle pour les terrasser, Tante Amelia.

Je suis heureuse de penser que vous rentrerez bientôt en Angleterre.

Portez-vous bien.

Tendrement

Nefret.

PS. Mes amitiés à Gargery.

PPS. Tante Evelyn me dit de dire à Ramsès qu’elle ne lui en veut pas.

PPPS. Oncle Walter demande si vous avez bien reçu le texte d’Osiris. Il dit que votre dernier volume de conte est paru et que vous trouverez les épreuves en revenant.

…PS. Dites aussi à Ramsès que je ne lui en veux presque plus.

La lecture de cette épître me laissa toute remuée. Chère petite ! Dire que je m’inquiétais tant de son adaptation au monde si conventionnel dans lequel elle devait trouver sa place. Et voilà que tout se passait bien. Plus une enfant ? Vraiment ? La chère âme n’avait pas quinze ans et elle était encore loin du compte. Mes pensées s’égarèrent un moment. J’espérais tant que le siècle à venir allait enfin ouvrir des carrières aux femmes, le droit de vote aux femmes… Et je veillerais à ce que Nefret ait son rôle à jouer dans cette nouvelle donne. Une carrière archéologique lui serait certainement proposée par mon cher Emerson. Ramsès lui aussi envisagerait certainement de travailler avec nous. J’eus la vision d’une équipe unie, à la fois professionnelle et familiale. Contrairement à l’été précédent, la perspective d’avoir les enfants auprès de nous, des années durant, ne me faisait plus peur. Ils avaient grandi, c’était certain, cela rendait les choses différentes. Je me sentais comme libérée d’un poids. Curieux, vraiment.

Après un dernier coup d’œil sur la lettre que je repliai soigneusement, je sortis le document concernant la légende d’Osiris. Osiris, comme tout lecteur intéressé par l’égyptologie le sait certainement, est le nom grec d’un célèbre dieu de la mythologie égyptienne (Ousir en égyptien ancien), le dieu des morts, le garant de la survie du défunt dans le monde souterrain (le monde de l’Occident).

Mais c’est à cause de sa légende qu’il est surtout connu du grand public.

Il existe plusieurs versions du mythe osirien. En tant que fils de Geb (l’air) et de Nout (l’eau), Osiris fut nommé roi d’Égypte quand Geb partagea le monde entre ses deux fils. A Osiris échut la Terre Noire d’Égypte ; à Seth le stérile, les Terres Rouges, les déserts qui entourent le Double Pays.

La légende fait d’Osiris et de son épouse (sa sœur Isis) des souverains bienfaiteurs. Lui enseigna aux humains les rudiments de l’agriculture et de la pêche, tandis qu’elle leur apprenait le tissage et la médecine. Pendant ce temps, fou de jalousie, Seth régnait sur les contrées désertiques et hostiles et sur les terres étrangères. Par traîtrise, il fit enfermer son frère dans un coffre qu’il jeta dans le Nil. Emporté jusqu’à la mer, Osiris mourut noyé.

Isis partit à sa recherche. Elle ramena son corps pour l’enterrer et le pleurer mais Seth découvrit le tombeau, sortit le corps et le dépeça en quatorze (ou seize) morceaux qu’il dispersa. Isis la fidèle recomposa le corps de son bien-aimé, et embauma le cadavre, assistée par Anubis, le dieu chacal. Temporairement ranimé, Osiris lui donna un fils, Horusle vengeur de son Père, qui combattit son oncle et entra en possession de son héritage – comme Pharaon après lui.

Osiris fut la première momie égyptienne, Ounen-Nefer, l’éternellement beau car protégé de la putréfaction. Par sa renaissance, il symbolisait la terre d’Égypte après chaque inondation du Nil. En tant que dieu des morts et Seigneur de l’Au-delà, il dirigeait le tribunal divin pendant la pesée des cœurs. Juge suprême des âmes, il accordait aux défunts la vie éternelle ou les condamnait au néant.

C’est à Abydos que la sépulture du roi Djer, un pharaon de la 1re dynastie, fut assimilée au tombeau d’Osiris.

Abydos encore… songeai-je. Curieuse coïncidence.

Emerson revint pour le thé. Nous le prîmes dans notre petit salon, où Ramsès nous rejoignit, quelque peu échevelé. Il annonça laconiquement que Gargery était sorti dans les jardins, et je fus satisfaite qu’il ait suivi mon conseil.

-         Vous devriez vous asseoir, Emerson, dis-je à mon époux qui arpentait la pièce à grands pas, déplaçant sans la moindre utilité quelques papiers de ci de là. Avez-vous vu Mr Maspero ? Que s’est-il passé ? Ramsès, donnez cette tasse à votre père, je vous prie.

-         Oui, Mère, dit mon fils en s’exécutant.

-         Je n’aime pas beaucoup Maspero, grommela Emerson tout en buvant le thé brûlant (qui n’eut pas l’effet calmant que j’escomptais), mais Dieu sait que les autres étaient encore pires. Ce de Morgan ! Savez-vous ce que…

-         Non, Emerson, coupai-je aussitôt d’un ton péremptoire, je ne le sais pas et je ne tiens pas à le savoir. Nous ne connaissons que trop votre opinion sur le service des Antiquités et ses directeurs successifs. J’aurais sans doute dû vous accompagner. Essaieriez-vous de me cacher quelque chose ?

-         Non, Peabody, dit Emerson en s’asseyant lourdement, pas du tout. Je sais parfaitement que c’est peine perdue. Vous allez être heureuse, ma chérie. Maspero accepte que nous allions passer la fin de la saison à Abydos.

-         Comment ? criai-je tellement surprise que j’en renversai mon thé.

Ramsès se précipita pour m’aider à éponger, heurtant ainsi son père qui lâcha la tasse vide et la soucoupe qu’il tenait toujours à la main. La chatte Bastet feula lorsque qu’Emerson culbuta bruyamment son fauteuil en se relevant d’un bond, elle se précipita sous un meuble d’où Anubis sortit comme un boulet de canon, fonçant droit dans les jambes d’Emerson qui sautilla sur un pied pour ne pas l’écraser, trébucha sur le fauteuil renversé et s’étala de tout son long. Dans la flaque de thé. Il se coupa également la main sur les morceaux de porcelaine.

Toute la scène n’avait pas duré dix secondes.

Il y eut ensuite un calme absolu, presque dérangeant après tout ce fracas. J’entendis taper à la porte et le safragi, d’une voix inquiète, demanda à entrer.

-         Que se passe-t-il, Sitt Hakim ? demanda le vieil homme – un dénommé Larbi, connu pour sa poltronnerie et sa nonchalance. J’ai entendu crier les afrits. Yaouili-ouili, gémit-il en passant la tête, ils ont blessé le Maître des Imprécations, il saigne, il va mourir…

-         Ça suffit ! hurla Emerson. (Je m’étonnai qu’il ait mis si longtemps à réagir.) Larbi, arrête immédiatement ! (Il se releva.) Enlève ces débris, et apporte-moi une autre tasse.

-         Oui, Maître des Imprécations, j’entends et j’obéis, bredouilla Larbi en s’exécutant.

Je me retirai dans ma chambre pour changer de vêtements. Ramsès n’avait rien dit. Retombé en arrière sur son siège, il semblait quelque peu estomaqué.

Lorsque je revins quelques minutes après, je ramenai de quoi bander la main d’Emerson. La coupure était peu profonde et il s’abimait bien davantage les mains sur ses chantiers de fouilles. Il me laissa opérer sans un mot, le visage sombre. Attendrie, je caressai subrepticement sa main calleuse.

-         Je me demande vraiment, dit-il ensuite d’une voix parfaitement maîtrisée, comment nous réussissons à accomplir de telles choses dans cette famille. Voulez-vous une autre tasse dé thé, Peabody. Larbi en a rapporté.

J’acceptai ce rameau d’olivier, me rassis, et revins immédiatement au point de la conversation qui m’importait.

-         Que disiez-vous sur Abydos, Emerson ?

-         Maspero accepte que nous passions quelques semaines là-bas, répéta-t-il. Nous ne pourrons pas ouvrir un chantier sérieux, ma chère, vous savez que le temps imparti est trop court et vous connaissez mes critères. Quand je pense que Petrie…

-         Vous parliez d’Abydos, Emerson.

-         Humph – oui – Abydos… Et bien, Maspero semble avoir un désaccord avec Amélineau, ils ont eu un accrochage au sujet de Fachoda, je crois, aussi je n’ai eu… – hum – vous connaissez ma façon d’agir, n’est-ce pas ?

Le tact n’étant pas la qualité principale d’Emerson, je me demandai ce qui avait bien pu pousser Mr Maspero à accepter une quelconque demande de la part de mon colérique époux. A dire vrai, je croyais le directeur absent du Caire, aussi je n’avais pas insisté pour accompagner Emerson. Si l’on ne pouvait même plus se fier aux commérages de Mrs Pettigrew ! pensai-je. Emerson me fixait d’un air quelque peu suffisant, il avait l’air d’un chat qui venait d’avaler un bol de crème.

-         Fachoda ? dis-je pensivement.

La crise de Fachoda était un incident diplomatique sérieux qui avait opposé la France au Royaume-Uni l’année précédente. Son retentissement avait été excité par les mouvements nationalistes dans les deux pays. Le problème concernait un poste militaire avancé, au sud de l’Égypte. Les Français venaient tout juste de renoncer à toute position dominante sur le Nil en signant une convention franco-britannique qui limitait les zones d’influence respectives des deux puissances à la ligne de partage des eaux entre le Nil et les affluents du lac Tchad. Je savais que bon nombre de Français ressentait Fachoda comme une défaite diplomatique – et une profonde humiliation infligée par le Royaume-Uni. Leurs caricaturistes ne cessaient d’évoquer la perfide Albion.

.../...

chapitre 1

Ce que tu as fait est approuvé dans l'Horizon.

Mon sanctuaire est plein de joie,

Quand ton invitation est entendue

Ta beauté est régénérée par Tatenen.
Puisses-tu me gratifier d'une myriade d'années!

Extrait de la Grande Invocation Dédicatoire

Temple d’Osiris à Abydos

 
- Emerson ! dis-je en descendant du fiacre. Où est votre chapeau ?

- Sais pas, répondit-il d’un ton furieux. Et ne m’asticotez pas, Amelia, je suis déjà dans un état d’extrême exaspération.

Vu qu’Emerson est le plus souvent dans un état d’extrême exaspération, je ne relevai pas cette litote, pourtant le fait qu’il m’appelle par mon prénom, Amelia, indiquait qu’une partie de cette exaspération était dirigée contre moi. « Les hommes ! » pensai-je. Quand il est de meilleure humeur, mon inestimable époux utilise mon nom de famille pour s’adresser à moi, Peabody, comme aux temps de notre première rencontre lorsqu’il insistait pour me traiter (à titre de dérision) comme un assistant masculin – habitude qui a depuis lors est devenue une coutume conjugale, sanctifiée aussi bien par l’affection que par le respect. J’apprécie qu’Emerson ne me considère pas seulement comme son épouse mais aussi comme sa partenaire – à tous points de vue, professionnel inclus. Je suis une ardente défenderesse des droits de la femme et j’espère de tout cœur  que le nouveau siècle qui commencera bientôt assistera enfin à la réhabilitation de la compagne fidèle de… mais je m’égare, comme souvent quand je pense au sort de mes infortunées consœurs sous le règne de notre bonne reine Victoria.

Je soupirai, mais un seul regard sur la magnifique stature d’Emerson (qui s’éloignait déjà à grands pas) me rendit plus vaillante. La vue de mon époux avait souvent cet effet sur moi, mais tout particulièrement alors que nous sortions à peine d’une crise épouvantable, où – une nouvelle fois – j’avais dû gagner le cœur de cet homme unique, le meilleur égyptologue de tous les temps.

Qui ne brillait cependant pas par sa patience :

-         Que faites-vous donc plantée à bayer aux corneilles, Amelia ? aboya-t-il. Ce satané bateau pourrait bien être arrivé cette fois.

De fait, il l’était. Nous étions arrivés à Port Saïd la veille afin d’attendre le bateau d’Angleterre, mais nous avions appris qu’il serait retardé d’une journée.  Nous avions donc dû passer la nuit à l’hôtel Metropole, la ville n’offrant guère d’autre choix parce que fort peu de touristes s’attardaient inutilement dans ce petit port banal alors que le Caire et toutes ses merveilles archéologiques n’étaient qu’à quelques heures de train. Ce délai avait fort impatienté Emerson.

Nous y étions venus à la rencontre de deux voyageurs imprévus : notre maître d’hôtel, Gargery, qui escortait notre fils unique, Walter Peabody Emerson, plus connu depuis son enfance par son sobriquet de Ramsès.

Je ne voudrais pas que mon aimable lecteur pense qu’Emerson, qui est le plus dévoué des pères autant que le plus affectueux des époux, s’irritait de la venue de son héritier. C’est uniquement les modalités (et le retard) de la venue dudit héritier qui étaient de nature contrariante.

Alors que nous étions à Louxor la semaine passée, aux portes de la Vallée des Rois, installés chez notre cher ami Cyrus Vandergelt, à savourer sa résurrection imprévue, nous y avions reçu un courrier surprenant :

Chers Papa et Maman

C’est avec un bonheur sans mélange que j’imagine la joie qui sera la vôtre en apprenant que quelques jours après avoir reçu cette lettre, vous pourrez m’embrasser. Vous pourrez aussi embrasser Gargery mais je crois que de telles démonstrations le gêneraient beaucoup…

Ramsès n’était pas venu avec nous en Egypte cette année-là, et ce pour la première fois depuis… de nombreuses années ! Il avait choisi de rester en Angleterre, aux bons soins de son oncle Walter, le frère cadet d’Emerson et de sa femme, ma douce amie Evelyn parce qu’il n’avait pas voulu quitter sa sœur adoptive, Nefret Forth, qui était également notre pupille depuis peu. Nous l’avions en effet arrachée aux prix de difficultés inouïes à l’oasis reculée où elle vivait depuis sa naissance et récemment rétablie dans ses droits – elle était l’unique héritière de la fortune de lord Blacktower, mais ce vieillard débauché avait eu le bon goût de décéder rapidement après le retour de la jeune fille. Nefret avait quatorze ans, elle était de la plus haute aristocratie par le nom, mais il lui manquait le vernis mondain qui s’acquiert peu à peu au cours d’une jeunesse soigneusement encadrée par les gouvernantes et les précepteurs. Vaillante et courageuse, extrêmement intelligente de surcroît, elle mettait beaucoup de volonté à combler son retard et avait décidé de passer l’année auprès d’Evelyn et Walter afin de parfaire son éducation. Je faisais davantage confiance à ma chère amie qu’à moi-même pour élever une jeune fille – après tout n’avait-elle pas elle-même cinq (ou six ?) enfants, dont deux filles ?

Je doutais souvent de mes propres capacités à être une bonne mère. Mon fils était enfant unique – heureusement, car je crois sérieusement qu’un second Ramsès aurait causé ma perte. A presque douze ans, il avait couru plus de dangers, s’était mis dans plus de situations périlleuses que les gens normaux n’en rencontraient dans une vie entière. Et je dois ajouter que la plupart de ces dangers étaient entièrement de sa faute, Ramsès ne cessant de se dévouer sans compter à toute cause qui lui paraissait juste, comme libérer un lion en cage, empêcher des pilleurs de tombes de voler des bijoux antiques, ou se mettre dans la ligne de mire des chasseurs pour protéger leurs proies. Il avait aussi le don étonnant de tomber dans des puits, fosses ou autres crevasses, ou de se colleter avec la moindre crapule alentours. Mais la liste intégrale des possibilités qu’avait Ramsès de se mettre en danger serait au delà de mes capacités descriptives, pourtant hors du commun.

J’avais donc hautement apprécié l’amélioration que l’arrivée de Nefret dans notre famille avait apportée au comportement irresponsable de mon fils. Dès le premier jour, Ramsès était tombé béat d’admiration devant la jeune fille aux cheveux d’or roux, dont le doux visage aux yeux myosotis avait l’expression hiératique et lointaine de la prêtresse dont elle avait tenu le rôle jusque là. Bien qu’il ait trois ans de moins qu’elle, Ramsès s’était offert comme son chevalier servant. Au cours des mois passés, il avait voulu lui porter secours quand on avait tenté de l’enlever. Le pauvre Ramsès avait été fort humilié de constater que ses forces enfantines n’étaient pas à la hauteur de son courage : la jeune fille se défendait parfaitement avec un arc, et nos domestiques dévoués, dûment armés de gourdins, lui formaient une garde efficace.

Dans l’intimité des pages de ce journal, je dois avouer qu’en laissant les enfants en Angleterre, j’avais espéré passer une pleine saison de fouilles seule (comme autrefois) avec mon bien-aimé Emerson. Malheureusement, le bandit qui poursuivait Nefret nous en voulait également, et Emerson avait été grièvement blessé au cours d’une agression, perdant même jusqu’au souvenir de moi suite à un violent coup sur la tête. Mon époux m’était plus cher que la vie-même et cette horrible aventure m’avait menée aux confins du désespoir. Pour ne pas les inquiéter, j’avais essayé de taire la gravité de la situation et l’étendue de mon désarroi à notre famille en Angleterre – et à mon fils.

Malgré mes efforts, il avait bien dû se douter de quelque chose pour tenir ainsi à venir nous rejoindre, mais comment diable était-il parvenu à soudoyer notre maître d’hôtel pour le faire embarquer avec lui pour l’Egypte ? Soudoyer n’était peut-être pas le terme exact puisqu’il lui avait en réalité emprunté le montant quasi total des billets, ajoutant sans vergogne un post-scriptum à sa lettre : Vous devez à Gargery quarante et une livres et six shillings.

Une flopée de télégrammes avait suivi, dans un sens et dans l’autre, Ramsès n’ayant prévenu de son départ son oncle et sa tante qu’au dernier moment – afin d’être certain qu’ils ne pourraient pas le rattraper. Je n’osais imaginer par quelles angoisses ils avaient dû passer en découvrant son absence, ni dans quel état je risquais de retrouver mon fils, sans même parler de ce malheureux bateau – dont le contretemps à l’arrivée éveillait mes pires appréhensions.

Si Emerson partageait mes craintes, il ne voulait pas en entendre parler, mais j’étais certaine qu’il y pensait également et que cela affectait son humeur.

Il était presque midi quand nous atteignîmes le poste de douane, pour apprendre que le bateau était arrivé et que des embarcations amenaient déjà les passagers à terre. Nous observâmes donc la foule des arrivants où je fus la première à apercevoir Ramsès. Il nous vit aussi – du moins Emerson qui avait une taille très supérieure à la normale – et se dirigea vers nous, le visage impassible. Un profond sentiment de soulagement me submergea à la vue de son visage brun et mince couronné de boucles sombres. Un gros chat était étendu sur une épaule de mon fils, Bastet, sa fidèle compagne féline depuis de nombreuses années.

-         Où est Gargery ? criai-je en me dressant sur la pointe de pieds.

Il s’écarta un peu, et je vis la silhouette voûtée de notre maître d’hôtel qui trottinait derrière lui, mais je n’entendis pas ce qu’il disait à cause du bruit.

Je patientai jusqu’à ce qu’ils aient passé la douane. Le teint grisâtre, Gargery chancela jusqu’à moi.

-         Je vous ai amené monsieur Ramsès à bon port, madame.

-         Je vois cela, répondis-je tout en levant la tête pour accueillir le baiser filial et rapide de mon fils.

-         Bonjour, Mère, dit-il d’une voix grave. Vous avez l’air en forme.

Il semblait avoir grandi de plusieurs centimètres au cours des derniers mois et, à presque douze ans, il me dépassait largement. Sa haute taille accentuait sa ressemblance avec son père. Je notai qu’il ne m’avait pas appelée « Maman ».

-         Tout s’est bien passé ? demandai-je mais il s’était détourné vers son père.

-         Cela suffit, Peabody, grogna Emerson en serrant la main que son fils lui tendait et en cachant son émotion derrière une expression bourrue. Nous allons immédiatement prendre le train pour le Caire. Vous aurez tout le temps de les soumettre à vos questions dans le compartiment, ce sera bien plus agréable que dans cette cohue.

-         Oh, madame, gémit Gargery. J’avais espéré que nous aurions un moment pour nous remettre de cet épouvantable voyage.

-         Vous avez eu le mal de mer, je suppose ? dis-je. Et bien, j’en suis désolée, Gargery, mais c’est vous qui avez choisi de venir.

Je le regardais d’un air soucieux, tout en me demandant quel âge pouvait bien avoir le bonhomme. C’était un homme petit et chétif, un peu vouté de surcroit, mais je savais qu’il pouvait néanmoins manier le gourdin pour nous défendre quand l’occasion s’en faisait sentir. Il avait toujours éprouvé une profonde attirance pour partager nos aventures et Ramsès l’avait déjà entraîné une fois à venir à notre secours en Angleterre, alors que nous étions prisonniers dans un cul de basse fosse de sinistre mémoire (Emerson, quand il lut cette phrase, se plaignit véhémentement de l’exagération de mon vocabulaire, mais je maintiens que les caves humides de Maudly Manor étaient certainement sinistres.) Cependant, l’heure pressait et je n’avais pas le temps d’exprimer à Gargery une sympathie – qui ne servirait qu’à l’inciter à se plaindre plus fort.

Alors que nous nous apprêtions à sortir, trois personnes s’approchèrent de nous. Le plus âgé soulevait déjà son chapeau et, avant qu’Emerson n’ait pu émettre une grossièreté – car il n’aime pas les inconnus – Ramsès s’interposa :

-         Père, Mère, puis-je vous présenter Mr James Ackroyd ; son beau-frère, Henry Lemon et Miss Honoria Ackroyd. Ils étaient sur le même bateau et – hum – nous avons fait connaissance au cours du voyage.

-         Mes hommages, Mrs Emerson ; mes respects, professeur Emerson, dit l’homme en s’inclinant. Je suis heureux d’avoir pu aider votre fils à bord, (Je regardai Ramsès dont l’air particulièrement inexpressif éveilla mes pires pressentiments). Nous avons eu de passionnantes conversations concernant l’Egypte, sous savez. Je connais bien entendu vos travaux, professeur. Je suis dessinateur et photographe, voyez-vous, et mon beau-frère, Henry, est peintre aquarelliste. Nous venons travailler avec M. Amélineau, à Abydos. C’est  M. de Morgan qui nous a recommandés et…

-         Abydos ! coupa grossièrement Emerson en s’enflammant. Il y a cinq ans qu’Amélineau y travaille et ses publications ne sont pas encore sorties. Cet homme n’est qu’un dilettante à l’esprit critique insuffisant et…

-         Oui, Emerson, coupai-je, je sais ce que vous pensez des archéologues français mais, comme vous l’avez fort judicieusement remarqué, nous ne pouvons pas continuer à parler dans cette cohue. Et ces messieurs ont certainement des choses à faire. Nous les reverrons à un autre moment.

-         Mais oui, Mrs Emerson, ce sera avec plaisir. Nous serons demain soir au Caire. Nous avons réservé des chambres à l’hôtel Shepheard.

La jeune fille n’avait rien dit. Je la regardai plus attentivement. C’était une créature menue, aux clairs cheveux blonds enroulés en chignon et aux yeux baissés. Elle aurait été jolie si elle avait montré plus d’animation. La bouche, petite et rose, était un peu pincée, le menton très rond. Lorsqu’elle releva à peine ses paupières, j’aperçus deux yeux pâles, verts ou bleus, et de longs cils très sombres qui relevaient ses traits de poupée. Son père était un homme élégant, d’une cinquantaine d’année, avec d’abondants cheveux bruns roux, une fière moustache et une barbiche bien taillée. L’oncle, imberbe, était plus jeune – la trentaine sans doute. Il avait les cheveux plaqués, les yeux bleus et le teint rose d’un Anglais bien né. L’Egypte allait lui tanner la peau, ou la lui cuire sans pitié. Il gardait les yeux fixés sur son aîné avec une expression aimable, bien qu’un peu lointaine.

Absorbée par mon observation de ces nouveaux-venus, je n’avais pas écouté ce qu’Emerson leur avait dit, mais je revins à la conversation au moment où les deux hommes saluèrent pour nous faire leurs adieux.

Gargery avait suffisamment repris ses sens pour s’être occupé des bagages et nous nous entassâmes dans un fiacre pour rejoindre la gare.

Gargery n’aimait pas non plus les trains. A peine dans le compartiment, il se renfonça en gémissant dans un coin, ferma les yeux et ne bougea plus. Je sortis le panier de nourriture que j’avais commandé à l’hôtel en prévision du trajet, et je regardai Emerson.

-         Le site d’Abydos comprend plusieurs monuments, dis-je, le temple de Sethi 1er et son cénotaphe l’Osireion, le temple de Ramsès II, ainsi que plusieurs nécropoles royales. Où travaille exactement M. Amélineau ?

-         Sur les hypogées des rois de la première, seconde et troisième dynastie, grogna Emerson. Cyrus nous en a parlé la semaine passée.

-         Ciel ! N’est-ce pas là qu’est décédé mystérieusement l’ami d’Howard Carter, l’égyptologue – hum…

-         Amelia ! s’écria Emerson en faisant brièvement sursauter Gargery. Ne commencez pas à inventer des mystères. Il n’a jamais été question…

-         Excusez-moi, Père, demanda Ramsès. Mais de quoi s’agit-il exactement ?

-         Rien du tout, grommela Emerson en me jetant un regard noir. Cyrus Vandergelt a croisé Carter au Caire alors que lui-même se tirait juste d’une… – hum – d’une histoire compliquée. Carter venait d’apprendre la mort d’un ami à lui qu’employait Amélineau à Abydos. L’homme est mort d’une insolation qui a entraîné un transport au cerveau.

-         Mais enfin, Emerson, ce Mr Williams était en Egypte depuis des années. Il était certainement habitué au climat. Et il n’avait pas quarante ans.

-         C’était un homme sanguin, répondit Emerson. Et même s’il a été trucidé, Amelia, je ne vois pas en quoi cela nous concernerait.

-         Oui, mon chéri, vous avez raison, concédai-je en lui tendant un sandwich. Comment avez-vous rencontré ces gens sur le bateau, Ramsès ?

-         Hmmm, marmonna mon fils la bouche pleine.

-         Très bien, dis-je. Finissez de manger, nous avons tout le temps.

Mon fils me lança un regard insondable. Gargery dormait toujours.

Je préfère transcrire moi-même l’histoire que je dus arracher mot par mot à Ramsès. Il avait été horriblement prolixe dans son enfance, toujours prêt à discourir des heures sur des sujets où personne ne souhaitait recevoir son avis, mais l’âge l’avait rendu curieusement taciturne, surtout quand il s’agissait de justifier des actes qu’il savait parfaitement que je n’approuverais pas.

Ramsès admettait lui-même que son expédition clandestine avait été d’une extrême simplicité à organiser. Depuis toujours passionné par les langues anciennes, il les perfectionnait durant nos séjours annuels en Angleterre auprès de son oncle, Walter Emerson, le philologue le plus en vue de sa génération, tout particulièrement spécialisé en écriture hiératique et démotique.

Je me dois sans doute de préciser pour le lecteur néophyte que, durant les temps antiques, en plus des inscriptions hiéroglyphiques gravées au ciseau sur les monuments à la gloire des Dieux ou peints dans le Livre des morts sur les murs des tombes, s’étaient développées ces deux écritures cursives : le hiératique et le démotique, ce dernier se retrouvant aussi dans le copte (issu du grec). En quelque sorte, le hiératique permettait aux scribes d’autrefois d’écrire plus rapidement des hiéroglyphiques simplifiés et il était utilisé dans l’administration. Je referme cette parenthèse pour reprendre mon récit – ou plus exactement celui de Ramsès.

Une épidémie de varicelle avait sévi dans le Yorkshire. Tandis qu’Evelyn demeurait auprès de ses enfants malades à Chalfont Castle, demeure qu’elle avait héritée de sa noble famille, Ramsès et Walter se rendirent à Londres et, s’installèrent à Chalfont House, la résidence citadine des jeunes Emerson, au square St James. Walter avait l’intention de faire quelques recherches au British Museum, et il avait demandé à Ramsès de l’accompagner. Gargery faisait également partie du voyage. Quant à Nefret, ainsi que Ramsès nous indiqua d’un ton un peu bref, elle s’était liée d’amitié avec sa cousine, la seconde fille de Walter et Evelyn, la petite Amelia (on avait donné mon prénom à la chère enfant et cet adjectif avait pour but de la différencier de moi). Les deux jeunes filles ayant échappé l’épidémie, elles avaient été envoyées dans le Kent où elles devaient résider chez ma vieille amie, Helen McIntosh, qui dirigeait une école de jeunes filles située non loin de notre propre résidence d’Amarna House. Je fus quelque peu surprise que Nefret ait accepté de retourner chez Helen après les avatars qu’elle y avait subis l’année précédente mais, telle que je connaissais la jeune fille, je supposai – et j’appris plus tard avoir eu raison – qu’elle comptait y prendre une revanche éclatante.

A peine arrivé à Londres, Ramsès s’était renseigné, par l’intermédiaire de Gargery, sur les steamers en partance pour l’Egypte. Quelques jours après, tandis que Walter s’absentait pour rendre visite à un ami à lui, égyptologue également, les deux complices, et la chatte Bastet, en profitèrent pour faire leurs bagages et filer. Ramsès tint cependant à préciser qu’il avait laissé un mot d’explication que Walter avait trouvé à son retour.

Dès le premier mouvement du bateau pour s’écarter du quai, Gargery qui n’avait encore jamais navigué, découvrit qu’il n’avait pas le pied marin et, après avoir réfléchi au bien-fondé d’un retour à terre immédiat – rendu difficile par le fait qu’il ne savait pas nager – il s’enferma en gémissant dans la cabine qu’il partageait avec Ramsès. Pour tout le reste du voyage, mon fils se retrouva ainsi livré à lui même – à ce moment de son récit, bien qu’il soit sain et sauf devant moi en m’annonçant cette calamiteuse nouvelle, je sentis littéralement tous mes cheveux se dresser sur ma tête. Emerson, je le remarquai, resta également sans voix. D’horreur (je suppose), il en ouvrit la bouche et lâcha sa pipe, qui tomba sur ses genoux, les aspergeant de cendres incandescentes et nous dûmes nous mettre à trois pour éteindre le début d’incendie du siège en velours usé. Toute cette fébrile agitation ne réveilla pas Gargery. Une fois le dommage réparé, Ramsès fut sommé de poursuivre.

Il avoua avoir tenté de frayer avec l’équipage, mais ses tentatives furent chaque fois enrayées par un officier – était-ce l’un de ceux qui avait déjà été à bord quelques années auparavant lorsque Ramsès avait fomenté une mutinerie, et été menacé de passer à la cale humide, je me le demandai ? Par la suite, mon fils avait été obligé de constater que son jeune âge lui posait un problème manifeste pour errer seul au milieu des autres passagers qui, invariablement, demandaient où étaient ses parents. Il avait donc eu recours plusieurs fois à son attirail de déguisements – récupérés jadis dans l’antre du Maître Criminel et conservés (et utilisés) depuis malgré ma volonté – pour se vieillir de quelques années. Grâce à ce subterfuge, il put travailler et lire au calme, installé à une table du fumoir. Il y était généralement seul, le temps était beau et la plupart des autres passagers profitaient des ponts extérieurs durant la journée.

Mais un soir de tempête, alors qu’il se rendait dans sa cabine pour s’assurer de l’état de Gargery, il avait vu un homme trébucher devant lui et lâcher une pile de livres qui s’étalèrent sur le pont. Se précipitant pour aider à les ramasser, Ramsès avait eu la surprise de découvrir parmi eux le tome 2 de l’Histoire de L’Egypte Antique d’Emerson, ainsi que Abydos, description des fouilles (1880) d’Auguste-Edouard Mariette. Devant de tels goûts archéologiques, il se présenta aussitôt et James Ackroyd, puisqu’il s’agissait de lui, le prit dès lors sous son aile. Ramsès passa ainsi le reste du voyage en son agréable compagnie, à parler égyptologie, mais il eut peu de contacts avec son beau frère, Henry Lemon, qui travaillait surtout dans sa chambre. Quant à la jeune fille, probablement – hum – indisposée, ajouta-t-il, elle n’apparut pas avant l’arrivée.

-         Humph, grogna Emerson. Ces deux tomes écrits par Mariette ne valent absolument rien. C’était un piètre graphiste et ses planches des stèles trouvées sur le site sont extrêmement mal présentées, ce qui rend leur consultation quasi impossible ! Il a aussi fait paraître un Catalogue général des monuments d'Abydos qui reprend ce qu’il a trouvé pendant ses fouilles – surtout des stèles d’ailleurs ! La localisation précise de ces découvertes laisse fort à désirer. Et savez-vous ce qu’a fait ce bâtard ? s’échauffa-t-il soudain. Il n’a même pas traduit les textes des stèles !

-         Etes-vous déjà allé à Abydos, Emerson, demandai-je pour le calmer.

-         Oui, grommela-t-il, avec Walter durant notre second voyage en Egypte. Mais il n’a pas voulu de nous dans son équipe. Trop inexpérimentés, nous a-t-il dit. Bah. C’était surtout que nous n’étions pas Français !

-         Voyons Emerson, même vous ne pouvez nier le rôle important qu’a joué M. Mariette en Egyptologie, dis-je et – car c’était précisément ce qu’il s’apprêtait à faire – je continuai rapidement : Je crois me rappeler qu’Osiris est très présent à Abydos, n’est-ce pas ?

-         Ah, bah, c’est même la divinité principale honorée à Abydos, aussi bien dans le temple que tout autour.

-         L’importance du site est directement liée au rôle que fût amené à y jouer Osiris, intervint Ramsès d’un ton docte À l’origine, le dieu local était Khentamentyou, le maître des morts, qui était représenté sous la forme d’un chacal. Mais dès l’Ancien Empire, dans les Textes des Pyramides, on le trouve associé à Osiris, ou Ousir, un dieu encore peu connu sans doute originaire du delta. C’est à la XIIe dynastie, sous Sésostris Ier il me semble, qu’il supplantera définitivement le dieu local et qu’Abydos deviendra un grand centre de culte et de pèlerinage.

-         C’est ce que j’allais dire, dit Emerson en jetant un regard noir à son fils.

-         J’aime beaucoup la légende d’Osiris, dis-je.

-         Oh, à ce propos, Mère, dit Ramsès, Oncle Walter a trouvé un papyrus qu’il a copié pour vous, avec la transcription en hiéroglyphes de cette légende. Il pense que vous pourrez en tirer un de vos contes égyptiens.

-         Bah, grommela Emerson. Ne me dites pas Peabody que vous comptez persister dans cette manie grotesque et que… (Il croisa alors mon regard et préféra s’arrêter.) Humph.

Ramsès s’était levé et fourrageait dans ses affaires, y mettant un désordre encore plus indescriptible que celui qui y existait déjà.

-         Attendez, dis-je mais il était déjà trop tard.

-         Voilà, Mère.

Il me tendit un manuscrit où je reconnus l’écriture élégante de Walter. Emerson grommelait toujours mais j’avais l’esprit attiré par une nouvelle idée.

-         Ramsès, demandai-je. Pourquoi Walter vous a-t-il remis ce document pour moi s’il ne savait pas que vous alliez nous rejoindre ?

Ma question fit taire Emerson. Il me regarda fixement. Ramsès me regarda fixement. Même la chatte Bastet, assise bien droite, qui observait jusque là défiler le paysage par la fenêtre comme si notre conversation ne l’intéressait absolument pas, se retourna et me regarda fixement. C’était assez gratifiant.

-         Je crois que vous avez quelque peu sous-estimé votre oncle, Ramsès, expliquai-je alors dans un silence complet. Ce voyage à Londres, et cette absence si opportune, cela tombait un peu trop bien, n’est-ce pas ? Il a même poussé l’obligeance jusqu’à emmener Gargery avec vous – et Dieu sait pourtant qu’il n’avait pas besoin des services de son ancien maître d’hôtel, Chalfont House ayant déjà toute la domesticité voulue. Ce que je ne comprends pas, ajoutai-je en fronçant les sourcils, s’il était d’accord pour que vous veniez nous rejoindre, c’est pourquoi il ne vous a pas tout simplement mis dans le bateau…

-         Sans doute à cause de Tante Evelyn, dit Ramsès dont la physionomie impassible s’était un peu émue. Elle ne voulait absolument pas en entendre parler. Mais je les ai entendus discuter, Oncle Walter et elle, et c’est peu après qu’il m’a dit que nous irions à Londres. Oui, grinça-t-il, vous avez certainement raison, Mère, et…

-         Grotesque ! s’emporta Emerson. Je n’aurais jamais cru mon frère capable de telles manigances. Mais il est complètement inconscient ! Laissez ainsi un enfant que nous avions confié à sa garde partir avec cette… potiche, conclut-il avec un grand geste vers Gargery qui s’agita un peu en émettant un ronflement sonore.

-         Un enfant ! Mais enfin, Père…

-         Emerson, vous êtes injuste et vous savez très bien que Walter est le plus dévoué des oncles. Je suppose qu’il était simplement inquiet après ce que nous avions traversé cet hiver et que… – hum.

Je m’interrompis net devant le regard intéressé de mon fils. J’avais failli oublier qu’il n’en connaissait pas les détails, sauf que son père avait été blessé.

-         A ce sujet, Mère…

-         Humph, grogna Emerson.

-         Bien, conclus-je d’un ton définitif car je ne tenais pas du tout à évoquer davantage cette histoire déplaisante. Tout s’est bien terminé, alors c’est sans importance et nous n’avons pas besoin d’en reparler. De plus, nous n’allons pas tarder à arriver. Je crois qu’il faudrait réveiller Gargery, Emerson, et ranger un peu vos affaires, Ramsès.

Le train avait mis six heures à relier Port Saïd au Caire. Nous n’avions qu’une heure de retard et je voyais déjà la foule se presser sur les quais. Les Egyptiens sont accueillants et bavards, et pour eux l’arrivée d’un train était toujours un spectacle de choix. J’aperçus notre fidèle raïs Abdullah qui, coiffé de son turban blanc, dépassait les autres de sa haute taille. Son fils Selim l’accompagnait. Ce beau garçon de dix-sept ans était un ami de longue date de Ramsès.

Dès la descente du train, nous fûmes encerclés par une foule gesticulante : « Marhaba, Abu Shitaïm ; Allah yibarek f’iki, Sitt Hakim »

-         Je me demande vraiment, dis-je, quel surnom les Egyptiens trouveront pour Ramsès. Ils ont tellement d’imagination.

Mais Emerson saluait déjà tous ceux qu’il connaissait et s’il m’entendit, il ne me répondit pas. Ramsès m’entendit parfaitement et me lança un regard insondable, il ne répondit pas davantage. Je me tournai alors vers Abdullah et lui souris affectueusement. Depuis la dernière aventure que nous avions affrontée côte à côte, luttant pour sauver Emerson envers et contre tous, nos liens d’amitié s’étaient étonnamment resserrés.

Nous récupérâmes nos bagages et, après avoir fait nos adieux à Abdullah et à Selim qui devaient retourner dans le village d’Aziyeh où ils résidaient, nous prîmes un fiacre qui nous emmena à l’hôtel Shepheard. Pour une fois, je ne savourais pas le spectacle des rues, encore fort animées à cette heure. J’étais plus que soulagée de penser au long bain qui m’attendait à l’hôtel. J’avais beau être énergique, les deux derniers jours avaient été fatigants d’une chose à l’autre, et aussi extrêmement salissants. Je jetai un œil un peu jaloux sur Emerson qui semblait ne jamais souffrir de ce genre de problèmes. Il parlait avec Ramsès d’un nommé Habib qui venait de les croiser à la gare et le sujet ne me sembla pas nécessiter ma participation. La chatte était lovée sur les genoux de mon fils. Je savais qu’elle avait eu des petits au cours des mois passés, je me demandai sans m’y attarder ce qu’il était advenu d’eux. Bastet avait beaucoup tardé à s’intéresser au sexe opposé, et j’espérais que ce désir soudain de reproduction ne deviendrait pas une habitude chez elle.

En arrivant à l’hôtel, nous avions manqué le thé et il était trop tard désormais. Les boissons de notre panier repas avaient été rafraîchissantes mais insuffisantes et ma gorge était si desséchée qu’elle en était douloureuse. Je me promis de m’offrir un whisky soda avant le dîner, dès que je me serai débarrassée de la poussière et de la fatigue du voyage.

Nous montâmes directement au troisième étage après avoir récupéré nos clefs. Gargery nous informa que, si nous n’avions pas besoin de ses services – ce qui se trouva être le cas – il se retirerait dans sa chambre pour un repos qu’il estimait avoir bien mérité. J’acquiesçai et ordonnai également à Ramsès de se nettoyer, puis je refermai ma porte et je pus, enfin, me préoccuper de mon confort.

Le contact de l’eau sur ma peau échauffée me procura un plaisir inouï et je m’attardai longuement dans cette tiédeur délassante en fermant les yeux. Ma lassitude inattendue me surprenait un peu. Il est vrai, me dis-je, que les derniers mois ont été particulièrement éprouvants, non seulement physiquement mais surtout moralement. Je n’avais pas encore complètement récupéré de toutes les émotions subies et je surveillais souvent Emerson d’un regard inquiet, comme j’en avais pris l’habitude à Amarna, alors que j’attendais si fébrilement un signe d’amélioration de son état. Cette tension serait sans doute assez longue à se dissiper complètement. Mon époux n’était guère patient et il ne supporterait pas longtemps ce qu’il appelait mon inquisition permanente, ce qui n’était bien entendu que l’une de ses petites plaisanteries, à moins que…

Et où allions-nous travailler pour le reste de la saison ? Je ne voulais pas retourner à Amarna. Le site avait été le théâtre de notre première rencontre et, sanctifié par ces émouvants souvenirs, il avait longtemps gardé pour moi le romantisme de cette première saison passée en Egypte, mais il comportait désormais des souvenirs plus amers. Pourrai-je jamais oublier l’homme étrange qui était mort dans mes bras, se jetant sans arme devant un assassin et recevant pour me sauver la balle qui m’était destinée. « Il n’y a rien eu de plus honorable dans sa vie que sa mort » avait reconnu Emerson. Mais mon époux n’avait pas eu connaissance – et il ne l’aurait jamais – de la déclaration enflammée de celui que je prenais alors pour mon meilleur ami. Il me semblait parfois entendre sa voix me déclamer les phrases les plus touchantes que j’aie jamais entendues, un soir, dans ma chambre, alors qu’il me veillait après que j’eusse été blessée. Les mots m’avaient à peine atteinte sur le moment, je ne pensais alors qu’à Emerson et je le lui avais dit, mais mon esprit les avait enregistrés cependant. Maintenant que mon fervent admirateur était mort, ils me revenaient parfois. Et sa voix rauque et passionnée me hantait. Je n’avais même pas pu pleurer sur sa dépouille puisque ses deux complices, René d’Arcy et Charles Holly, avaient emporté son corps sans même que je puisse le revoir.

Je poussai un long soupir tremblé et rouvris des yeux. Et je sursautai.

Emerson était penché sur moi, ses beaux yeux bleus flamboyants tout étrécis.

-         Oui, ma chère ? ronronna-t-il mais sa voix calme ne me trompa pas. (J’y percevais la fureur sourde qui se différenciait nettement de ses bruyantes petites sautes d’humeur.) A quoi donc – ou plutôt à qui – pensiez-vous ?

-         A Ramsès, mon chéri, répondis-je d’un ton uni, et à notre travail à venir. J’ai eu tellement peur pour vous à Amarna que je ne souhaite pas y retourner de toute ma vie. Où donc allons-nous travailler alors ? La saison est déjà très avancée mais je ne peux imaginer que nous restions…

-         Humph, dit Emerson qui sembla surpris – et soulagé – de ma réponse si prompte. Et bien, j’y ai réfléchi aussi – mais oui, cela m’arrive parfois et je ne comprends pas que vous vous obstiniez à en douter, Peabody. D’ailleurs, je comptais justement aller demain au Département des Antiquités, je veux voir Maspero et en discuter avec lui.

-         En discuter, Emerson ? dis-je d’un ton badin en lui jetant un regard entendu. Voilà qui ne vous ressemble guère.

-         Mais enfin, Peabody, s’écria-t-il, vous ne…

Il s’interrompit parce que je me redressai dans la baignoire et commençai à en sortir. Je savais que cela le distrairait. Il s’empressa de m’aider, et cela entraîna un petit intermède tout à fait satisfaisant.

Tandis que je m’habillai peu après en l’écoutant siffloter – faux – je me promis de ne plus jamais laisser mes pensées s’égarer ainsi. Je m’en étais bien sortie cette fois, mais l’alerte avait été chaude.

Je rencontrai Ramsès dans le couloir, il était changé et prêt à descendre dîner. La chatte Bastet l’accompagnait, comme de coutume. Emerson était toujours dans la chambre où il grommelait en cherchant sa chemise partout – sauf dans le tiroir où je les rangeais depuis des années.

-         Ah, te voici enfin toi, dit-il alors.

Etonnée, je me retournai. J’avais complètement oublié Anubis, le chat égyptien qui avait été celui du bandit Vincey avant de reporter ses attentions sur Emerson, à la grande satisfaction de ce dernier. Nous l’avions laissé à l’hôtel en partant à Port Saïd mais la fatigue – compréhensible – que j’avais ressentie au retour, sans parler des autres motifs de distraction qui avaient suivi, m’avaient empêchée de remarquer son absence jusque là. Le chat venait de sauter par la fenêtre ouverte et c’était à lui que s’adressait Emerson, tout en enfilant sa chemise.

Mais Anubis ne le regardait pas. Il venait d’apercevoir Bastet et s’était figé. La chatte l’avait vu aussi. Elle se hérissa et cracha, folle de colère. Anubis était un énorme chat, un félin tigré et arrogant aux yeux d’un vert liquide, inquiétants de machiavélisme. Il sauta d’un seul bond sur la chatte et, tandis que nous nous heurtions maladroitement, Emerson, Ramsès et moi, dans l’intention de séparer les deux animaux – je me demande bien comment nous comptions procéder – le drame était déjà terminé. La chatte avait envoyé le matou valdinguer et Anubis, l’oreille basse et sanglante, faisait le gros dos en reculant sans la quitter des yeux. Bastet savait qu’elle avait gagné. Ses yeux dorés reprirent leur expression bienveillante tandis qu’elle se tournait vers Ramsès qui s’était arrêté net, estomaqué, et elle relevait une queue dédaigneuse en direction d’Anubis, maté.

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