04.05.2009

chapitre 7 - fin

Ils s’étaient tous réunis devant le perron pour nous accueillir. Ramsès, le visage grave et sévère, et tout contre lui, Nefret, le sourire un peu tremblant. Près d’eux, David et Lia se tenaient la main, devant les trois enfants, chacun avec un animal dans les bras – bien que Charla ait un peu de mal à maintenir son chaton. Sur l’arrière, plusieurs domestiques s’étaient alignés. Malgré mon impatience, je ne pus immédiatement m’enquérir de Sennia : nous avions un blessé à installer et son état requérait des soins immédiats. Avec son efficacité coutumière en cas d’urgence, Nefret prit les choses en mains et dirigea Kevin vers une chambre d’ami.
- Je n’ai pas voulu le laisser, expliquai-je rapidement à Ramsès qui s’enquérait de cet invité inattendu. Ne sachant au juste ce qui se tramait, je craignais que Kevin ne soit pas à l’abri chez Mr Wheele.
- Et puis, ce misérable n’a encore rien avoué, grommela Emerson en me jetant un regard noir. Depuis son réveil, il se prétend trop faible pour parler.
- Nous savons simplement qu’il a été blessé au cours d’une intrusion dans le parc de Mansay castel dès le premier jour de son enquête, dis-je. Et qu’il a depuis été consigné dans une chambre du château d’où, vu son état, il ne pouvait bien entendu pas sortir seul. Son affaiblissement me paraît néanmoins excessif. Je crois aussi qu’il a été drogué durant son séjour.
- Et vous avez continué la cure, s’exclama Emerson.
- Et que représente au juste Mansay castel ? demanda enfin Ramsès en nous dévisageant d’un air soigneusement impassible.
Je n’eus pas le temps de m’expliquer. Nefret revenait déjà, indiquant que l’état de Kevin était satisfaisant. Elle prévoyait même de lui enlever son plâtre dès le lendemain. Cet épisode étant clos, je demandai enfin les dernières nouvelles concernant Sennia. Emerson et moi reçûmes un choc en apprenant que la jeune fille semblait être sortie de son plein gré, en pleine nuit, afin de rencontrer quelqu’un près de la pyramide dans le parc.
- Seule ? En pleine nuit ? répéta Emerson de plus en plus furieux. Je n’en crois rien !
- Cela ouvre de nouvelles perspectives, dis-je après réflexion. Et elle n’a pas agi seule. Il a bien fallu que quelqu’un lui apporte un ou plusieurs messages pour convenir de ce soi-disant rendez-vous, Avez-vous interrogé les domestiques, Ramsès ?
- Oui, Mère, répondit mon fils.
- Si je mets la main sur le sinistre – l’immonde – le…
- De quoi parlez-vous, Emerson ? dis-je étonnée.
- Mais enfin Peabody, croassa-t-il d’une voix enrouée. Vous savez bien qu’il est prévisible que…
- Sennia n’est pas allée retrouver un homme ! affirma Nefret.
- Bien entendu, dis-je. Du moins pas dans l’hypothèse romantique qui semblerait la plus évidente. D’un autre côté, je me demande ce qui a bien pu l’attirer dehors ?
- J’avais pensé à un piège, proposa Nefret.
- Bien entendu, ma chère petite, approuvai-je. mais quel en était l’appât ? Ramsès ? Avez-vous fouillé sa chambre ?
- Hum – dit mon fils en sursautant d’un air un peu gêné. Oui, en fait, oui, Mère. Je n’ai rien trouvé de spécial – aucune indication.
- Très intéressant, dis-je.
- Quelles autres mesures avez-vous prises, Ramsès, coupa Emerson.
Tandis que mon fils faisait un récapitulatif de ses démarches et de leurs résultats – ou du moins de leur manque de résultats – je réfléchissais.
- L’après-midi est encore clair, dit Emerson en se levant. Je vais de ce pas au village parler au fils Briggs au sujet de cette voiture qu’il prétend avoir rencontrée. Vous venez aussi, Peabody ?
- Non, je ne crois pas, dis-je. Je vais plutôt aller faire un tour dans la chambre de Sennia, avant de sortir dans le parc avec les enfants.
- Vous ne trouverez aucune trace près de la pyramide, tante Amelia, me dit David le front soucieux. Nous avons regardé plusieurs fois.
- Je ne pense pas que nous cherchions la même chose, mon cher enfant, répondis-je aimablement.
Je rencontrai Ros dans la chambre de Sennia, errant la mine défaite en déplaçant un coussin ou un vase sans réelle nécessité. Rose s’était voutée avec l’âge. Malgré cela, elle était toujours la gouvernante en charge de la maisonnée. Elle avait été la nourrice de Ramsès enfant, l’une des rares à accepter ses petits travers et en particulier ses expériences chimiques. Elle nous considérait tous comme incapables de nous débrouiller sans elle, et prenait son rôle au sérieux.
- Rose, dis-je gentiment. Sennia n’a pas été enlevée. Vous n’y êtes pour rien.
- Je ne comprends pas, sanglota-t-elle. C’est moi qui lui ai porté un lait chaud le soir au coucher la veille. Elle était calme – et elle n’était pas dans sa chambre le lendemain matin.
- Elle est donc sortie dans la nuit, dis-je.
- Mais pourquoi ?
- A-t-elle vu quelqu’un d’autre le soir de sa disparition ?
- Non personne, répondit Rose.
- Les enfants ne sont-ils pas passés lui dire bonsoir ? demandai-je.
- Si, bien sûr, s’exclama la vieille gouvernante avec un sourire ému. Les chers petits sont si attentionnés ! Après l’opération, pendant la convalescence de Sennia, David John lui apportait régulièrement des livres et Charla venait lui montrer son chaton. Dernièrement, même la petite Evvie passait aussi de temps en temps.
Trois cadres trônaient sur le bureau de Sennia. Je me penchai pour mieux voir. La première épreuve était récente, prise devant la maison le mois précédent : Ramsès et Nefret étaient assis sur les marches, leur trois enfants autour d’eux. Sur une autre, plus ancienne, Emerson me tenait par le bras – c’était à Louxor il y a trois ans, et une nostalgie violente me saisit soudain au vu de ce site si chers à mon cœur. Je vis avec étonnement que le dernier cadre représentait Sethos, devant une grande maison blanche de style méditerranéen. Je ne reconnus pas l’endroit et me demandai avec un certain étonnement quand mon beau-frère avait remise cette photographie à Sennia.
Je ramassai d’une main négligente deux livres qui traînaient sur la table de chevet de Sennia. J’ouvris l’un d’eux et vis que Nefret avait écrit son nom d’une plume décidée sur la page de garde.
- J’espère que Nefret est au courant que David John pillait sa bibliothèque, dis-je à mi-voix.
- Pardon, madame ?
- Rien d’important, dis-je.
Le second livre – un roman récent – appartenait également à Nefret. Une petite photographie tomba du livre alors que je le reposai sur la table. Je me penchai pour la ramasser et vis une maison anglaise, à la fois cossue et banale. Machinalement, je retournai l’épreuve et découvrit le cachet d’un photographe londonien ainsi que deux mots écrits au crayon : « tombe – sept ». Je poussai un long soupir.
Pendant ce temps, les enfants avaient pris le thé dans leurs chambres. Je les retrouvai peu après tous les trois au après au bas de l’escalier. Seule Lia était avec eux. Nefret était remontée auprès de Kevin. Ramsès et David – ressentant à mon avis un besoin d’action – avaient choisi d’accompagner Emerson au village. Lia m’aida à habiller les enfants pour sortir.
- Evvie chérie, dit-elle à sa fille, pourquoi as-tu enlevé les rubans bleus de tes cheveux ? Ils étaient assortis à ta robe !
- J’aime bien mieux ceux-ci, clama la petite fille d’un ton suraigu. J’en ai assez du bleu ! Je ne porte que cela !
- Ce sont des couleurs qui te vont si bien, comme à ta grand-mère, répondit doucement sa mère en l’embrassant.
David John avait le visage fermé, ce qui lui donnait une ressemblance inattendue avec son père. Charla saisit fermement ma main pour attirer mon attention et je lui souris. Elle se mit à parler dès que nous sortîmes de la maison.
- Allez-vous bientôt retrouver Esm… – Sennia, Grand-maman ? demanda-t-elle.
Bien entendu, ma chérie, affirmai-je. Ne t’inquiète pas. Que s’est-il passé d’autre durant notre absence ? Es-tu été sage ?
- Je suis toujours sage affirma-t-elle en levant vers moi son petit nez. Que c’est agréable d’être dehors ! ajouta-t-elle dans un cri joyeux. Nous n’avons pas eu le droit de sortir ces derniers jours. Papa ne voulait pas que nous soyons volés comme Sennia. La pauvre ! J’espère qu’elle n’a pas trop peur.
Je regardai affectueusement la petite fille de sept ans qui marchait à mes côtés, sa silhouette fine bien prise dans un manteau de laine gris sombre, secouant au vent ses épais cheveux noirs. Un vif-argent au tempérament emporté, irréfléchi, mais si sincère et naturel. De sa main libre, Charla serrait contre elle un petit chat tigré – Heket, si je me souvenais bien.
- Je n’ai pas vu le Grand Chat de Ré depuis mon arrivée, dis-je.
- Il chasse les serpents, répondit Charla avec un sourire secret.
- Les serpents ? fis-je étonnée.
Devant nous, un vol de corbeaux s’ébroua soudain avec des croassements rauques et quelque peu sinistres.
- Pouah ! fis-je. Le vilain présage !
- Moi, j’aime bien les corbeaux, protesta Charla en secouant la tête. Ce n’est pas de leur faute s’ils sont laids et si leurs cris font peur aux gens. Et ils sont très intelligents aussi. Je n’arrive jamais à les approcher.
Elle lâcha ma main et sortit de sa poche quelques morceaux de pains secs qu’elle éparpilla sur le chemin. Plusieurs corbeaux perchés la regardèrent d’un air qui me sembla attentif.
Depuis que nous avions quitté la maison, Charla avait été la seule à parler. David John avait marché derrière nous affichant l’air sombre d’un martyr allant vers échafaud. Je l’étudiai un moment tandis que Charla vidait ses poches, puis je me tournai vers Evvie.
- Allons nous asseoir là-bas, Evvie, dis-je en indiquant de la main le banc près de la pyramide.
Elle me suivit et me regarda fixement tandis que je m’installais. Elle avait les deux mains enfoncées dans son cardigan de laine bleu pâle. Je me souvins qu’Evvie avait voulu recevoir un chaton dès son arrivée chez nous, une petite bête rousse aux yeux d’un vert liquide dont le nom avait occasionné plus d’une dispute avec Charla. Pourtant, Evvie n’avait pas emporté la petite bête avec elle dans le parc. Je vis les des rubans rouges vifs noués dans ses cheveux d’or, et remarquai le collier de perles de verre qu’elle portait autour de son cou. Je la fixai longuement, sans mot dire. Elle s’agita assez vite.
- Qu’est-ce que j’ai fait ? dit-elle d’un ton bravache.
Je ne répondis pas. Ses yeux s’écarquillèrent peu à peu et je lus la peur sur son visage. Des adultes au caractère plus trempé que le sien avaient eux aussi cédé à la qualité quasiment hypnotique de mon regard fixé sur eux. Je n’avais pas toujours été ravie de la couleur acier de mes prunelles mais je dois avouer que, lorsque que cela me plaisait, leur lueur pouvait être menaçante. Sennia avait été enlevée et je n’étais pas d’humeur particulièrement tendre vis à vis de ma petite-nièce.

03.04.2009

chapitre 7 - f

Nous arrivâmes à Amarna manor en fin d’après-midi. Nous avions fait un bon temps, sans même nous arrêter pour déjeuner – grâce au panier pique-nique que nous avait remis Mr Blair avant le départ. Emerson avait conduit d’une seule traite. Malgré une offre sensée de ma part, peu après Londres, il avait furieusement refusé de me céder le volant un moment. Devant mon insistance, il m’avait inopportunément rappelé un incident arrivé en Egypte quelques années plus tôt, lorsque j’avais dû emprunter la voiture pour une question de vie ou de mort – bien entendu, sinon, jamais Emerson ne m’aurait accordé cette liberté – et terminé ma route dans un palmier. Il eut le culot de me traiter de danger public. Ridicule assertion ! Si un homme – et Emerson en particulier – était capable de conduire l’un de ces bruyants engins, je ne vois pas pourquoi une femme ne le ferait pas aussi bien. D’ailleurs, aussi bien Nefret que Lia étaient des conductrices émérites. En grommelant, Emerson acquiesça devant cet argument imparable mais il ne relâcha pas ses mains du volant pour autant. En réalité, j’avais d’autres soucis en tête qu’ergoter sur un tel détail. A dire vrai, je ne m’étais échauffée sur le sujet que pour mieux oublier mes craintes.
- Pensez-vous qu’elle soit saine et sauve, Emerson ? dis-je enfin d’une voix enrouée. Qu’est-il donc arrivé ?
- Je n’en sais pas plus que vous, ma chérie, répondit-il d’une voix bourrue qui tentait – mal – de dissimuler sa propre émotion. Nous allons la retrouver dès que nous arriverons. Vraiment ! Je ne sais pas à quoi ont pensé Ramsès et Nefret pour autoriser ainsi cette petite à disparaître.
- Leur télégramme ne donne aucune précision, insistai-je. Et le téléphone ne fonctionne pas. A-t-elle été enlevée de la maison durant la nuit ? A moins que ce ne soit dans le parc ? Où en sont les recherches depuis ce matin ?
- Il est inutile de ressasser, Peabody. Restez calme. Bon Dieu ! hurla-t-il soudain. Attendez un peu que je mette la main sur le sagouin qui est l’auteur de cette –
- Vous rappelez-vous son premier enlèvement au Caire juste après le mariage de Ramsès ? demandai-je pour le distraire.
- Bien entendu ! grogna-t-il outré. Je ne suis pas encore devenu sénile. Elle était si petite, n’est-ce pas ? Et nous avions avec nous cette année-là ce grand benêt de Gargery qui s’était battu comme un fauve contre l’Egyptien qui l’avait attaqué.
- Pauvre Gargery, dis-je avec des larmes dans la voix. Il aimait si profondément Sennia.
- Vous n’êtes pas en train de pleurer au sujet de ce vieux fou ? s’exclama Emerson. Cela ne vous ressemble guère, ma chère. A moins que l’âge qui m’a rendu sénile ne vous ait amollie.
- Quelle folle idée ! dis-je d’une voix raffermie. J’ai juste reçu une poussière dans l’œil, voilà tout. La route est assez mal entretenue par ici, n’est-ce pas ? N’empêche, je regrette que Gargery et son gourdin ne soit plus là pour protéger Sennia.
- J’aurais à ce propos quelques questions à poser à Evans, dit Emerson, les dents serrées. Et il a intérêt à ce que ses réponses me satisfassent.
- Evans n’a rien à voir avec l’enlèvement de Sennia et vous le savez parfaitement, dis-je fermement. C’est un homme de Sethos. Cela me suffit. En réalité, tout est de ma faute ! Après le double envoi de ces poupées massacrées, j’aurais dû prendre le temps d’approfondir cette histoire.
- Il me semble vous avoir déjà indiqué que ces satanées poupées n’avaient rien à voir avec notre histoire, grommela Emerson.
- Non, dis-je fermement. Vous aviez dit ne pas comprendre leur rôle dans l’escroquerie montée autour de la tombe de Toutankhamon. Et je vous avais accordé ce point –
- Bien aimable à vous !
- Mais, continuai-je sans me démonter, il m’a toujours semblé que ces envois avaient quelque chose de – disons personnel. Et dernièrement, j’ai souvent repensé à la sœur de Percy, Violet, et à leur mère. Que sont devenues ces deux femmes ? Violet possédaient de nombreuses poupées lorsqu’elle a passé quelques semaines avec nous durant sa jeunesse. Peut-être veut-elle venger la mort de Percy ?
- Ma chère, vous rêvez ? Il y avait aussi peu d’amour fraternel entre Percy et sa sœur qu’entre vous-même et votre cher frère James. Et puis, pourquoi une personne saine d’esprit monterait-elle une vengeance aussi inutile toutes ces années après ?
- Peut-être Violet et sa mère n’ont-elles appris que récemment les détails de la mort de Percy ? insistai-je.
- Il ne s’agit pas de Percy, je vous rappelle que nous parlions de Sennia – et plus précisément de sa disparition.
- Justement, dis-je, il y a peut-être une relation. Après tout, Sennia est la fille de Percy, et si ces femmes l’ont appris –
- Vous les imaginez réellement réclamer une telle filiation ?
- Pour nous atteindre, pourquoi pas ? Et puis aussi, Sennia est tout ce qui reste de Percy – du moins à ce que j’en sais.
- Sennia ne sait rien de cette parentèle, affirma Emerson avec force. Et cela me convient parfaitement. Vous n’auriez jamais dû lui parler de son satané père !
- Elle m’a posé la question, dis-je, et le silence est parfois difficile à maintenir. Savez-vous que Ramsès m’a récemment rappelé que Nefret n’avait jamais rien su de sa propre mère. J’ai parfois quelques inquiétudes quand je regarde Lily. Ce choix de prénom, tombé si mal à propos, a créé certaines interrogations chez Nefret. On dirait qu’elle cherche à se rappeler ses jeunes années.
- Bon Dieu, Peabody ! J’espère que vous n’envisagez pas de lui révéler la tragique vérité ! Il faut maintenir le secret, aussi bien avec Nefret qu’avec Sennia.
- Bien sûr, dis-je. Sennia est à un âge fragile. Actuellement, elle se croit née des amours passionnées d’un jeune militaire mort pour sa patrie et d’une Egyptienne disparue prématurément. Il y a même pour elle une sorte de romantisme tragique dans un tel roman. Mais comment pourrait-elle accepter être le fruit d’un viol sordide perpétré par un immonde personnage traître à son pays sur une prostituée des bas quartiers du Caire, toxicomane et à peine nubile ? Si elle apprenait une telle vérité, Sennia serait sans nul doute fortement perturbée par son hérédité, et rongée par la culpabilité des viles actions de son géniteur.
- Quoi que nous fassions, son existence ne sera jamais facile, dit Emerson en fronçant les sourcils. Vis à vis de la « bonne » société anglaise, malgré son éducation soignée, elle ne sera jamais qu’une indigène bâtarde. En Egypte, cette même éducation sera un handicap pour s’adapter parmi les siens.
- Elle envisage pourtant d’enseigner en Egypte, dis-je en secouant la tête, et même de reprendre un jour l’école créée par Katherine Vandergelt à Louxor.
- Crénom ! Vous êtes sûre ? Elle a pourtant reçu une parfaite formation en tant qu’archéologue. Vraiment, je ne comprends pas qu’elle ne –
- Elle ne veut pas suivre les traces de Jumana.
- Jumana a obtenu brillamment tous les diplômes requis et pourtant, rien n’est facile pour elle et Bertie. Peut-être mon satané frère a-t-il raison en évoquant l’Amérique comme un nouveau monde libre de tout préjugé, dit Emerson à contrecœur.
- Peuh ! Vu ce que Margaret nous a écrit des difficultés qu’ont leurs Indiens – et son nouveau beau-fils en particulier – à obtenir l’exécution de leurs droits civiques, tout ceci m’a l’air d’être un boniment uniquement destiné à attirer les émigrants et/ou les financiers.
- J’ai hâte de rencontrer ce garçon, l’Indien, avoua Emerson. Mais je ne suis pas inquiet sur son adaptation parmi nous. Il est assez atypique pour parfaitement convenir à notre famille.
- Son nom indien était « celui qui sauve » – et il est de l’âge de Sennia aussi. Peut-être de ce fait pourra-t-il l’aider à comprendre son identité et à dépasser les affres liées à son origine ?
- Nous n’avons besoin de personne ! protesta Emerson. Et puis où voyez-vous un problème ? Nous n’avons jamais cherché à étouffer son ascendance égyptienne, bien au contraire .
- Je le sais bien, mais un regard étranger aide parfois à prendre du recul.
- Foutaises !
Nous étions, Emerson et moi, assis sur le siège extérieur, derrière le pare-brise. Un grognement et un choc sourd retentirent soudain dans l’habitacle clos, derrière nous.
- Nous voilà arrivés à la maison, dit Emerson.

.../...

26.03.2009

chapitre 7 - e

Emerson était si furieux de n’avoir pas pu interroger Kevin qu’il ne cessa de me le reprocher et de condamner ma procrastination jusqu’à ce que nous nous couchions. Il s’avéra malheureusement qu’il avait eu raison. Dès le lendemain, je regrettai moi aussi d’avoir administré du laudanum à notre pauvre ami Irlandais.

Le télégramme nous fut délivré avant le petit déjeuner :

«  Impossible vous joindre par téléphone. Sennia disparue. Recherches infructueuses. Prière rentrer immédiatement. »

Nous quittâmes le cottage moins d’une heure après.

 

 

Manuscrit H

 

En pénétrant dans l’entrée déserte, Ramsès s’arrêta pour écouter. Rien. Depuis la veille, un silence profond et catastrophé s’était répandu sur la maisonnée, après qu’une jeune bonne affolée ait découvert vide le lit de Sennia en lui apportant sa première tasse de thé matinale. Bien que parfaitement remise de son opération, Sennia était devenue morose au cours des derniers jours et Ramsès se reprochait amèrement de n’avoir pas davantage prêté attention à sa petite sœur adoptive. Il aurait dû savoir – se souvenir du moins – que seize ans était un âge fragile et donc risqué, émotionnellement parlant. D’ailleurs, même avant son appendicite, Sennia semblait déjà anormalement préoccupée et Mère l’avait signalé à plusieurs reprises. A la suite de ses remarques, Ramsès en avait parlé une fois avec Nefret. Son épouse, de nature romantique, avait évoqué une mésaventure amoureuse de la jeune fille. Ramsès avait repoussé cette idée comme absurde, mais il y repensait désormais avec un effroi mêlé d’amertume.

Des pas légers retentirent dans le grand escalier et il releva la tête, regardant Nefret descendre. Elle s’approcha, les yeux tristes, et se serra contre lui, collant son visage contre sa poitrine.

-         Comment vas-tu ? demanda-t-elle.

D’autres pas, plus lourds, s’annoncèrent et Ramsès se raidit. Il n’était pas dans sa nature d’être démonstratif en public. Nefret sentit sa tension et s’écarta, acceptant et comprenant son refus de répondre.

-         Des nouvelles ? demanda David dès qu’il les vit.

-         Pas vraiment, répondit Ramsès d’une voix tendue. Len général, les gens du village n’ont rien vu mais Stephen Briggs affirme avoir entendu une voiture passer – assez tard dans la nuit.

-         Stephen ? répéta Nefret. C’est bien le fils de l’aubergiste, n’est-ce pas ? Où était cette voiture exactement ? Quelle heure était-il ? Etait-ce si tard que cela ? D’ailleurs – ce Stephen – et que faisait-il lui-même dehors à une telle heure ?

-         Laisse à Ramsès le temps de te répondre, Nefret, remarqua doucement David.

-         Le jeune Briggs travaille tard à l’auberge, répondit Ramsès sans se détendre. Et puis, comme il est toujours amoureux de Maggie Clerkenwell, il cherche à la voir le plus souvent possible. Il allait justement chez elle quand il a entendu passer la voiture en question. Elle pouvait parfaitement venir du fond du parc.

-         Maggie – oui, c’est exact, soupira Nefret qui paraissait quelque peu soulagée. Je me demandais juste s’il pouvait y avoir… – après tout, ce garçon semble apprécier les filles très jeunes et…

-         Mon Dieu, Nefret! s’exclama David horrifié. Tu insinues bien ce que j’ai cru comprendre ? Comment peux-tu penser que Sennia –Ce n’est pas possible ! affirma-t-il le visage empourpré.

-         Stephen n’est certainement pas celui qui a attiré Sennia, affirma Ramsès en fixant son ami d’un regard opaque.

-         C’est vrai, dit Nefret en continuant le raisonnement de son mari. Stephen s’occupe déjà d’une jeune fille consentante, pourquoi en chercherait-il une autre ? De plus, il n’a jamais eu la moindre possibilité de rencontrer Sennia.

-         Et je te rappelle que Sennia n’a pas été enlevée, David, continua Ramsès d’une voix dure. Elle est sortie volontairement de sa chambre en pleine nuit pour rencontrer son – disons son rendez-vous dans le parc, près de la pyramide. Au vu des circonstances, il est assez logique de présumer qu’elle est allée au devant d’un homme.

-         Mais vous connaissez bien Sennia, voyons, protesta David –d’un ton un peu moins affirmatif. Ce n’est encore qu’une enfant !

-         Elle a seize ans, dit Ramsès, et elle est à moitié Egyptienne. Selon ces critères, c’est une femme en âge d’être mariée.

-         Ce n’est pas la seule, souligna Nefret. Après tout, Maggie n’est pas égyptienne et pourtant elle aussi a déjà un amoureux.

-         Où Sennia aurait-elle rencontré ce prétendu amoureux ? demanda David.

-         C’est le premier point qu’il nous faut déterminer, admit Ramsès. Mais j’aimerais aussi savoir comment la rencontre nocturne a pu être organisée. Il y a forcément eu des échanges de courrier.

-         Nous avons déjà interrogé tous les domestiques à ce sujet, dit Nefret. Personne n’a rien vu, ni rien entendu.

-         L’un d’entre eux ment.

-         Encore ! Mère affirmait déjà que l’un des domestiques était à la solde de nos mystérieux revendeurs de fausses antiquités. Crois-tu vraiment possible que la maison soit infectée de traitres ? C’est absurde voyons ! Nous les connaissons tous depuis des années.

-         Pas tous, contra Ramsès. A la suite de ses récents soupçons, Mère a justement établi une petite liste des nouveaux arrivés. Il serait intéressant de pouvoir remettre la main dessus.

-         A ce propos, as-tu enfin pu prévenir tes parents en passant au village? demanda David.

-         Oui, je leur ai envoyé un télégramme. Le téléphone ne toujours fonctionne pas.

-         Encore !

-         Comment cela, « encore » ? Que veux-tu dire ?

-         Nous avions déjà eu des ennuis avec le téléphone lorsque que vous étiez arrêtés David et toi à une auberge en revenant de Highclere – lorsque votre voiture était en panne. Je trouve juste la coïncidence curieuse.

-         Tu crois que notre ligne serait détraquée volontairement ? C’est une idée à creuser, admit Ramsès le front plissé, mais ce n’est pas une priorité. Je pense que Père et Mère arriveront ce soir. Ils ont dû sauter dans la voiture dès réception de mon télégramme.

-         Je pense à quelque chose, remarqua alors David. Tu as dit que tante Amelia a déjà établi une liste de suspects parmi les domestiques et pense que l’un d’eux renseigne d’éventuels ennemis. Et s’il s’agissait du même traître ? Et si l’enlèvement de Sennia était une nouvelle forme de vengeance ?

-         Sauf que Sennia n’a pas été enlevée, répéta Ramsès. Elle est partie de son plein gré.

-         Elle a pu être abusée, s’écria Nefret les yeux brillants. Si, d’une façon ou d’une autre, quelqu’un a réussi à lui faire croire qu’elle pouvait aider la famille à démêler le cas des faux scarabées, elle se sera précipitée dans un piège sans même réfléchir.

-         C’est certainement ce que toi tu aurais fait – au même âge en tout cas, admit Ramsès mais son visage s’était quelque peu détendu.

 

 

Roman de la momie maudite

 

La sirène hurla et jeta sur l’eau son cri enivré d’espace…Le navire se sépara doucement du quai alors qu’un brouillard épais s’enroulait comme une écharpe de soie. La forme sombre qui se tenait à la proue émit un ricanement sourd et se mit lentement en marche.

 

Myrdhin soupira. Ecrire des romans gothiques était plus difficile que prévu. Sa momie était maintenant en partance pour le Nouveau Monde mais le navire d’ores et déjà maudit n’atteindrait pas son but. Une momie n’avait-elle pas déjà causé le naufrage du Titanic ? Myrdhin pensa que, vu que la plupart des spécialistes avait attribué l’accident à un iceberg, il était libre d’utiliser cette nouvelle optique.

La maison était très calme depuis l’affolement de la veille. Esméralda avait disparu. C’était extrêmement curieux et il regrettait que ses parents aient refusé qu’il puisse participer aux recherches. Lui, Ashara et Morgane avaient même été fermement consignés à l’intérieur. Les deux filles venaient de descendre goûter mais lui-même avait préféré rester tranquille. Il n’avait pas très faim. Les affres de la création artistique sans nul doute. Il préférait s’en tenir à cette idée. La culpabilité qu’il ressentait était certainement sans fondement.

Myrdhin soupira une nouvelle fois. Même son chien l’avait abandonné. Le petit terrier commençait à reconnaître certains des signaux qui régentaient son nouveau foyer et manifestement le mot « goûter » était l’un des plus intéressants. Myrdhin eut un sourire en pensant à son petit compagnon à fourrure. Son père avait évoqué les bienfaits d’une éducation bien pensée mais lui-même préférait le chiot libre de toute contrainte. Après tout, la liberté était un cadeau que les adultes refusaient bien trop souvent tant aux enfants qu’aux animaux. Il se rappela soudain avoir entendu dire que ses grands-parents allaient rentrer. Il soupira encore. Il les aimait beaucoup mais sa grand-mère avait la contrariante habitude de deviner immédiatement ce qui n’allait pas. Allait-elle encore appliquer à son sujet  ce don déplorable ? C’était probable. Il allait bel et bien se retrouver dans les ennuis jusqu’au cou et il n’avait pas la moindre idée pour s’en sortir. Avouer était bien entendu hors de question. Cette seule évocation lui tournait quelque peu le cœur. Il n’avait pas très faim depuis quelque temps.

Il se sentait tendu, nerveux. Un choc sourd à la fenêtre le fit soudain violemment sursauter. Il regarda par dessus son épaule et ne vit rien. Il écouta un moment, puis la curiosité fut la plus forte et il s’approcha lentement de la fenêtre. Le battant était fermé et sa chambre était située au second étage. Personne ne pouvait monter jusque-là. Quelqu’un jetait-il des cailloux depuis le jardin pour attirer son attention ? Myrdhin colla le nez au carreau et ne vit rien. Il hésita un moment puis actionna lentement le battant. Un gros oiseau noir et blanc qui s’était tenu sur le rebord déploya soudain ses ailes et s’envola dans une cacophonie furieuse. Myrdhin se pencha. Il n’y avait personne en bas mais des miettes de pain restaient sur le rebord sur sa gauche, devant la fenêtre de sa sœur. L’oiseau avait dû heurter le carreau tandis qu’il picorait les miettes laissées par Ashara. Elle voulait absolument apprivoiser un oiseau. Aux yeux de Myrdhin, l’entreprise paraissait hasardeuse. Il referma les battants et peu après, il était retombé dans sa sombre méditation.